TOME XIII · CHAPITRE X
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Résumé
Pontchartrain reçoit « en face les plus cruels affronts en plein conseil de régence » — bassesse et avarice du fils. Le désordre des finances, la « frayeur des partisans », Plénœuf en fuite — « suite et détail des finances, trop fort et trop vaste pour moi à le raconter », avoue le mémorialiste. Replâtrage entre M. le Duc et du Maine ; la prétention de M. le Grand sur la petite écurie contre M. le Premier — caractère de M. le Grand, « faiblesse du conseil de régence », les raisons des deux parties, et M. de Troyes qui « s'enfuit à Troyes de peur de juger l'affaire ».
Les entrées
- Pontchartrain reçoit en face les plus cruels affronts en plein conseil de régence
- Saint-Simon savoure la double humiliation publique de Pontchartrain. Au conseil du mardi 1er octobre, la révocation de l'édit des gardes-côtes est prononcée devant lui, sous les yeux du mémorialiste qui l'observe « avec tout le plaisir que je m'en étois promis ». Le maréchal d'Estrées lit ensuite un mémoire accablant sur « la déprédation des bois de la marine de Rochefort » et le réduit au silence « comme un petit garçon ». Le lendemain matin, coup plus cruel encore : le comte de Toulouse lit au conseil son propre mémoire, démontrant que Pontchartrain « avoit ruiné la marine » de propos délibéré et « ne s'y étoit rien moins que ruiné lui-même » ; il en avoue hautement la paternité, précisant qu'« il avoit adouci ce qu'il avoit pu ». Le secrétaire d'État n'échappe aux poursuites que « par la considération de son père ».
- Bassesse et avarice de Pontchartrain
- Le surlendemain de ces affronts, Pontchartrain ose se présenter chez Saint-Simon pour lui demander conseil — et, dans le même souffle, solliciter par son entremise « une pension de vingt mille livres ». Le duc ne cache pas son écœurement : « Cette bassesse... me fit envie de vomir. » Que cet homme, publiquement convaincu d'avoir ruiné la marine du roi, songe d'abord à se faire pensionner, voilà qui peint son avarice mieux qu'un portrait. Saint-Simon lui donne néanmoins un avis d'une froide lucidité : ou réfuter les mémoires pièces en main, s'il le peut, ou « se taire, et tendre le dos en silence sous la gouttière ». Il rapporte aussi le mot cruel de La Chapelle devant la tenture d'Esther, désignant Aman et Mardochée : « Vous voilà et Pontchartrain » — l'humilié d'aujourd'hui promis au sort du favori déchu.
- Désordre des finances
- Le tableau des finances au sortir du règne est effrayant. Parmi mille dettes criantes, Saint-Simon relève celle-ci : 1 600 000 francs dus aux ambassadeurs et ministres du roi dans les cours étrangères, « dont la plupart n'avoient pas de quoi payer le port de leurs lettres ». Les représentants de la France à l'étranger, vitrine de la monarchie, en sont réduits à l'indigence tandis que les traitants et gens d'affaires ont prospéré sur les débris de l'État. Ce désordre immense est l'héritage direct des dernières guerres du feu roi et des expédients désespérés qui les ont financées ; il forme la toile de fond de toute la Régence et explique la fermentation qui saisit alors le monde de la finance.
- Frayeur des partisans
- Le duc de Noailles et Rouillé, chargés des finances, « voulurent les ressasser » : l'annonce d'un examen des fortunes faites dans les affaires du roi jette l'épouvante parmi les partisans et traitants. Tous ceux qui se sont engraissés des expédients de la fin du règne — prêts usuraires, remises, traités — se voient soudain menacés de rendre gorge. La frayeur est générale dans ce monde de la finance qui avait si longtemps prospéré à l'abri de la nécessité publique, et chacun cherche à mettre à couvert sa personne et ses papiers avant que la recherche ne commence.
- Plénoeuf en fuite
- Premier effet spectaculaire de cette terreur : « Plénœuf disparut et se sauva en Italie. » Ce commis considérable, qui avait eu longtemps le maniement des fonds des armées, préfère la fuite à l'examen de ses comptes. Son évasion hors du royaume, vers l'abri des États italiens, confirme aux yeux de tous ce que l'on soupçonnait de ses gains, et donne la mesure de la panique qui règne chez ceux qui ont manié l'argent du roi pendant les dernières guerres.
- Suite et détail des finances, trop fort et trop vaste pour moi à le raconter
- Saint-Simon s'arrête ici et renonce expressément à suivre le détail des finances de la Régence : « Ce travail est au-dessus de mes forces et de mon goût... je me contenterai de marquer les événements principaux. » Aveu d'une belle franchise chez un mémorialiste si universel : la matière des finances, « trop forte et trop vaste », exige une compétence technique et une patience de commis qu'il ne se reconnaît pas. Il n'en retiendra donc que les épisodes saillants, laissant aux registres et aux spécialistes l'écheveau des opérations, des visas et des traités qui vont remplir les années suivantes.
- Replâtrage entre M. le Duc et le duc du Maine sur la qualité de prince du sang
- L'affaire de la qualité de prince du sang entre M. le Duc et le duc du Maine se termine chez Mme la Princesse par un accommodement où l'abbé Menguy prête son ministère. Mais quel accommodement ! M. le Duc retire ses protestations et abandonne le terrain : « M. le Duc recula sur tout, et le duc du Maine gagna tout... ce ne fut qu'un replâtrage, qui n'eut pas même loisir de sécher. » Le mot dit tout : rien n'est réglé au fond, le bâtard conserve sa qualité usurpée, et la querelle, simplement recrépie en surface, ne demande qu'à se rouvrir — comme elle fera bientôt avec éclat.
- M. le Grand prétend toute supériorité et autorité sur la petite écurie et sur le premier écuyer du roi, et d’avoir la dépouille de la petite écurie
- À la mort du roi, M. le Grand (le grand écuyer, comte d'Armagnac) prétend soudain « toute la dépouille » de la petite écurie « et toute supériorité » sur elle et sur le premier écuyer Beringhen. La prétention est énorme : elle reviendrait à anéantir la charge de premier écuyer, réduite à une simple subordination, et à faire du grand écuyer le maître unique de toutes les écuries du roi. Le premier écuyer se défend comme dans une affaire « où il y alloit de tout son état et de toute sa fortune ». Torcy est chargé du rapport devant le conseil de régence, et les mémoires imprimés des deux parties se distribuent aux juges et au public.
- Caractère de M. le Grand
- Portrait du comte d'Armagnac, ce Lorrain vieilli à la cour : « un homme sans aucun autre esprit qu'un long usage de la cour..., très bon homme, très noble, très désintéressé, fort poli avec discernement, encore plus haut..., fort brutal », et « d'une gourmandise singulière ». Toute sa politique tenait en une seule adresse : flatter le roi seul « avec la plus grande bassesse », sans jamais faire sa cour aux ministres qu'il tenait au-dessous de lui. Ce mélange de hauteur lorraine, de brutalité et de servilité envers le maître unique compose une figure que Saint-Simon, ennemi héréditaire de la maison de Lorraine — dont le père « avoit volé sa charge au mien » —, dessine sans indulgence mais non sans équité.
- Faiblesse du conseil de régence
- Devant les voies de fait quotidiennes de la grande écurie — « Les écuyers, les pages, les valets de pied étoient aux prises jusque dans la cour et dans les antichambres du roi... prêtes toutes deux à s'entr'égorger » —, les juges tremblent devant « ce reste inanimé de la maison de Lorraine » et proposent de renvoyer le jugement « à la majorité du roi ». Saint-Simon remontre vivement au régent l'indécence de ces mainmises et le danger de laisser durer « cette petite guerre, également indécente, dangereuse et journalière ». Le régent lui-même, qui compare intérieurement le procédé de M. le Grand « à la fable du loup et de l'agneau », a « un foible héréditaire pour les Lorrains » ; mais il sent enfin « le poids de l'indécence et les suites des mainmises » et « se résolut à juger incessamment ».
- Raisons de M. le Grand
- Les raisons de M. le Grand : ses provisions de grand écuyer de France lui donnent « égale et entière autorité sur la grande et sur la petite écurie » ; le titre de premier écuyer du roi n'est « qu'un nom, qu'un usage sans fondement a établi » ; c'est lui seul qui ordonne le deuil des carrosses et harnois de la petite écurie quand le roi drape ; la chambre des comptes « ne connoît que sa seule signature pour la petite comme pour la grande écurie ». Sa conclusion : « l'entière dépendance de lui de toute la petite écurie et de son premier écuyer », et par conséquent « toute la dépouille de la petite écurie » lui appartient, sans que la complaisance passée de ne pas faire sentir cette autorité puisse y préjudicier.
- Raisons de M. le Premier
- Les raisons de M. le Premier (Beringhen) : les provisions « copiées sur l'ancien style » ne prouvent rien, car « la plupart des charges se sont faites et accrues aux dépens les unes des autres » — on serait bien étonné de voir le grand chambellan revendiquer aujourd'hui ses anciennes fonctions démembrées. L'argument du deuil se retourne : le grand écuyer habille aussi de deuil les quatre capitaines des gardes du corps sans prétendre aucune autorité sur eux. Surtout, Henri III a « totalement séparée et rendue indépendante » la petite écurie en faveur de M. de Liancourt, et depuis « près de cent quarante ans » les rois donnent l'ordre séparément aux deux écuyers ; enfin MM. de Liancourt et le père de Saint-Simon ont eu « toute la dépouille de la petite écurie » aux morts d'Henri III, d'Henri IV et de Louis XIII « sans la moindre difficulté ni opposition ».
- M. de Troyes s’enfuit à Troyes, de peur de juger l’affaire de M. le Grand et de M. le Premier
- L'attaque et la défense sont si vives, et tant de personnes considérables s'intéressent aux parties, que les juges en sont déconcertés. L'évêque de Troyes pousse la pusillanimité jusqu'au ridicule : « M. de Troyes, sur le point du jugement, s'enfuit à Troyes sous prétexte d'un reste de déménagement, et ne revint qu'après que l'affaire fut jugée. » Fuir sa ville épiscopale pour n'avoir pas à opiner contre un Lorrain : le trait peint la terreur que la maison de Lorraine, même « inanimée », inspire encore aux magistrats et aux courtisans de ce temps.
- Conseil de régence où les prétentions du grand et du premier écuyer sont jugées toutes en faveur du premier écuyer
- Le mardi 22 octobre, à Vincennes, le conseil extraordinaire de régence juge. Saint-Simon, qui a fait vérifier son propre avis par l'abbé Pucelle et apporté sur ordre écrit du régent le compte rendu à son père en 1643, décrit une scène d'anthologie : Torcy conclut pour M. le Premier mais « la voix basse, souvent coupée » ; Besons et Estrées « barbouillent » ; Saint-Simon les rappelle brutalement à opiner « nettement, en conscience », reprend toute l'affaire « d'un bout à l'autre » et conclut sur tous les points pour le premier écuyer. Quand le régent tente encore de sauver la dépouille pour M. le Grand, il lance : « Et le compte de mon père, monsieur... N'est-il pas décisif là-dessus ? » Tout est jugé pour Beringhen ; Saint-Simon fait dicter l'arrêt séance tenante à Torcy, si bien que « plusieurs du conseil dirent que j'avois fait et dicté l'arrêt ». Des Épinay, envoyé aux nouvelles « plus mort que vif », se jette à ses genoux en apprenant que « M. le Premier a gagné en plein : indépendance, dépouille, en un mot, tout sans exception ».
- Le premier écuyer me parle en faveur de sa femme et me presse de la recevoir
- Beringhen, qui répète à Saint-Simon qu'il lui a « sauvé sa charge et sa fortune, et plus que cela, l'honneur et la vie », ne tarde pas à plaider pour sa femme, qui brûle de venir témoigner sa reconnaissance mais n'ose, connaissant les dispositions du duc à son égard — car Mme de Beringhen « s'étoit répandue contre moi sans mesure », et c'était souvent chez elle que le premier président tenait ses conseils dans l'affaire du bonnet. Saint-Simon répond d'abord que « ma porte lui seroit exactement fermée » et coupe court aux justifications : « j'étois trop bien informé pour que les justifications et les explications eussent sur moi aucune prise. » Mais le mari « me poursuivit plus de six semaines pour voir sa femme, avec une assiduité qui me désoloit et qui enfin me vainquit ».
- Caractère de Mme de Beringhen
- Portrait au vitriol de Mme de Beringhen : « parfaitement fausse, basse, intrigante, non seulement dangereuse, mais fort méchante, avec l'air humble et modeste, les propos les plus doux et les plus séduisants » ; « jamais rien sans vues et sans desseins, avide d'argent et d'affaires les plus sales », et « toujours merveilleusement parée, quoique très laide, et rien moins que jeune ». Sœur du duc d'Aumont — « ils étoient en tout parfaitement homogènes » —, elle avait plus d'esprit que lui « et infiniment liant », et fut « fort avant » dans la cabale de Meudon. Chose singulière : disgraciée du roi sans qu'on en ait « jamais découvert la cause », elle fut bannie de la cour les quinze dernières années du règne, malgré toute la bonté du roi pour son mari, qui en était « secrètement, amèrement affligé ».
- Je reçois enfin sa visite
- Vaincu par six semaines d'instances, Saint-Simon reçoit enfin Mme de Beringhen. Elle vient seule, un matin, « avec son langage composé où elle mit toute l'éloquence qui lui fut possible, qu'elle accompagna de beaucoup de larmes ». Le duc la reçoit « avec toute la civilité, mais avec toute la froideur possible », lui déclare qu'il n'ignore rien de ce qui s'est passé chez elle à son égard, et « la paie de compliments secs » sans se rendre à ses protestations d'attachement éternel. « Tous ces verbiages durèrent une bonne heure tête-à-tête », la sécheresse se soutenant jusqu'au bout sous la politesse. Elle revint quelquefois du vivant de son mari, « jamais depuis » ; et lui, jamais, ne lui rendit de visite.
- Le régent permet au grand écuyer de protester, qui en abuse et tient l’affaire comme non jugée
- M. le Grand vient au Palais-Royal « criant qu'on l'avoit égorgé », et tempête si bien que le régent lui permet de faire protester devant notaire contre le jugement — jugement rendu pourtant par le conseil de régence, « c'est-à-dire que le roi même ». Saint-Simon dénonce « la misère d'une faiblesse si honteuse qui alloit à saper l'autorité et la stabilité de tout ce que le conseil de régence pouvoit ordonner ». M. le Grand en abuse aussitôt : il publie « qu'il ne se tenoit pas pour battu », traite l'arrêt de nul, et « des paroles il passa tôt aux effets » — la guerre des écuries recommence « avec la même indécence, la même fréquence, le même danger qu'avant le jugement », si bien que le premier écuyer, sa dépouille à part, « ne se trouva ni mieux ni plus en sûreté qu'avant ».
- Continuation des mêmes démêlés, qui, après la mort de M. le Grand, tuent M. le Premier, et qui continuent entre leurs fils jusqu’à ce que le roi majeur décida comme avoit fait le conseil de régence
- Saint-Simon achève d'un trait cette matière au delà de son terme. Le prince Charles continue après la mort de M. le Grand (1718) « les mêmes entreprises journalières, à force ouverte » ; le premier écuyer « n'opposoit que sagesse et plaintes inutiles, dont le chagrin, qui se renouveloit tous les jours, le conduisit enfin amèrement au tombeau en 1723, et le lui avança ». Son fils obtient la charge grâce à la mort opportune du duc d'Orléans, puis à M. de Fréjus (Fleury), ancien ami des Beringhen, qui « fit sa propre affaire de celle du premier écuyer » : le roi majeur fait décider de nouveau l'affaire « suivant en tout » l'arrêt du conseil de régence. Les protestations du grand écuyer tombent, et M. le Duc et Fréjus lui parlent « si ferme qu'il n'osa plus rien entreprendre » — le fils jouit enfin « d'une paix et d'un repos auxquels son père n'avoit pu parvenir ».
- Le prince Charles refuse de signer les dépenses de la petite écurie à l’ordinaire, sans examen
- Dernier soubresaut de la querelle : le prince Charles, « piqué de voir ses prétentions condamnées sans retour », refuse de signer comme ses prédécesseurs, « sans examen », les états de dépense de la petite écurie portant la signature du premier écuyer. Celui-ci, « son nouvel arrêt en main », refuse de s'y soumettre : depuis Henri III, tous les grands écuyers ont signé « sans voir, sur la simple inspection de la signature du premier écuyer ». Les choses demeurent longtemps en suspens ; or il faut bien finir pour porter ces dépenses à la chambre des comptes, et ni raisons ni exemples ne peuvent « vaincre l'opiniâtreté du prince Charles ».
- M. le Duc, sur ce refus, les signes comme grand maître de France, et le grand écuyer en perd le droit
- M. le Duc, premier ministre, tranche : si le prince Charles persiste, lui-même, « comme grand maître de la maison du roi, signeroit les dépenses de la petite écurie, et les enverroit ainsi à la chambre des comptes ». Le prince Charles répond « qu'il feroit tout ce qui lui plairoit, mais qu'il ne les signeroit pas sans les examiner ». M. le Duc les signe donc « comme grand maître de France ; et de cette manière le grand écuyer perdit le droit de les signer, ou plutôt l'usage, qui étoit un des plus beaux restes de son ancienne supériorité sur la petite écurie et sur le premier écuyer du roi ». Ainsi l'obstination lorraine acheva de perdre ce que le procès avait laissé.
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