TOME V · CHAPITRE VIII

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Résumé

Le grand portrait de Vendôme : ses mœurs — que Saint-Simon peint sans voile —, son caractère, sa conduite d'armée ; et les commencements d'Albéroni, le fils de jardinier qui gagne le héros par la flatterie la plus basse. Voyage triomphant de Vendôme à la cour ; patente de maréchal général offerte et refusée. Caractère du grand prieur ; Berwick maréchal de France à trente-cinq ans retourne en Espagne ; Roquelaure en Languedoc ; Toulouse et Cœuvres à Toulon ; « petits exploits » du duc de Noailles ; Tessé fait asseoir sa belle-fille « en dupant les deux rois ». Morts de la reine douairière d'Angleterre, de Belesbat, de Polastron ; catastrophe de Saint-Adon ; querelle qui jette Mme de Barbezieux dans un couvent.

Les entrées

Duc de Vendôme ; ses mœurs ; son caractère ; sa conduite
Avant de conter son triomphe, Saint-Simon peint Vendôme « d'après nature », dans un des portraits les plus féroces des Mémoires : « un visage fort noble et l'air haut », « admirable courtisan, et qui sut tirer avantage jusque de ses plus grands vices » ; « au fond, l'orgueil même, et un orgueil qui vouloit tout, qui dévoroit tout ». Il accoutuma toute son armée « à ne l'appeler plus que Monseigneur et Votre Altesse ». Vice notoire que le roi, si sévère « pour tous les habitants de Sodome », lui passa toujours. Paresse inconcevable, saleté dont « il tiroit vanité » : « il étoit plein de chiens et de chiennes dans son lit » ; il donnait ses ordres et recevait les officiers généraux « sur sa chaise percée » — « il faut passer ces honteux détails pour le bien connoître ». « Il vouloit passer pour le premier capitaine de son siècle, et parloit indécemment du prince Eugène. » « La louange, puis l'admiration, enfin l'adoration furent le canal unique par lequel on put approcher ce demi-dieu. »
Albéroni ; commencement de sa fortune
Commencement de la fortune du « fameux Albéroni », fils d'un jardinier de Parme devenu abbé bouffon. L'évêque de Parme, envoyé traiter avec Vendôme, l'avait trouvé sur sa chaise percée et l'avait vu « se torcher le cul devant lui » : indigné, il ne voulut jamais y retourner. Albéroni, « qui n'avoit point de morgue à garder », traita gaiement dans les mêmes circonstances ; à la même vue, il s'écria : « O culo di angelo ! » et courut le baiser. « Rien n'avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie. » Cuisinier de « soupes au fromage et d'autres ragoûts étranges », il se fit débaucher de Parme, « mit le nez dans les lettres de M. de Vendôme » et devint son principal secrétaire — première marche d'une ascension qui mènera au gouvernement de l'Espagne.
Voyage triomphant de Vendôme à la cour
Le 12 février, Vendôme arrive droit à Marly : « ce fut une rumeur épouvantable : les galopins, les porteurs de chaises, tous les valets de la cour quittèrent tout pour environner sa chaise de poste ». Princes du sang, bâtards, ministres accourent ; Monseigneur « fit cesser la musique pour l'embrasser » ; le roi sort au-devant de lui et l'entretient plus de deux heures. Chamillart lui donne deux jours de « fête superbe » à l'Étang ; à l'Opéra, « les places y furent doublées comme aux premières représentations ». Retiré à Anet pour « se rendre plus rare », il y attire toute la cour — « le roi, si offensé d'être délaissé pour quelque occasion que ce fût, prenoit plaisir à la solitude de Versailles pour Anet ». « Jamais triomphe n'égala le sien… le roi ne sembla demeurer roi que pour l'élever davantage. » Saint-Simon note : « pour moi, je demeurai spectateur et n'allai point adorer l'idole. »
Patente de maréchal général offerte, et refusée par Vendôme
Érigé « en dieu Mars », Vendôme renouvelle ses prétentions de commander aux maréchaux de France : « la patente de maréchal général lui fut donc sourdement accordée, et dressée pareille à celle de M. de Turenne ». Mais il voulut y faire insérer que c'était en considération de sa naissance ; le maréchal de Villeroy, averti à temps, l'emporta auprès du roi : rien ne serait ajouté. Vendôme « se piqua et n'en voulut plus. Le refus étoit singulièrement hardi ; mais il connoissoit à qui il avoit affaire, et la force de ses appuis. On verra dans cette année même qu'il ne se trompa pas. »
Grand prieur ; son caractère
Le grand prieur vient à Anet « se remettre en selle » ; son frère lui offre présentation au roi et dix mille écus de pension, mais « l'insolent grand prieur ne voulut rien moins que de retourner commander une armée en Italie » et refuse tout. Portrait au vitriol : « il avoit tous les vices de son frère », avec « l'avantage de ne s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre mort » ; « menteur, escroc, fripon, voleur…, malhonnête homme jusque dans la moelle des os qu'il avoit perdus de vérole » ; « en tout, la plus vile, la plus méprisable et en même temps la plus dangereuse créature qu'il fût possible ».
Berwick, fait maréchal de France à trente-cinq ans, retourne en Espagne
Pour le siège de Barcelone, il faut contenir le Portugal : Madrid redemande Berwick, qui connaît exactement cette frontière. Le roi en prend occasion « de combler sa fortune en faveur d'une naissance qu'il aimoit, de quelque pays qu'elle fût » : « quoique Berwick n'eût pas encore trente-six ans, il lui envoya à Montpellier le bâton de maréchal de France avec l'ordre de s'en aller de là droit en Espagne ».
Roquelaure va commander en Languedoc
« En même temps, le roi, touché de la douleur des beaux yeux de Mme de Roquelaure, envoya son mari commander en Languedoc à la place de Berwick, au scandale de toute la France » — le fuyard des lignes de Flandre récompensé par le crédit de sa femme.
Le comte de Toulouse et le maréchal de Coeuvres à Toulon
Le comte de Toulouse et le maréchal de Cœuvres retournent à Toulon préparer la flotte pour appuyer par mer l'entreprise de Barcelone : « son importance leur fit espérer que Pontchartrain n'en useroit pas comme l'année précédente. L'expérience leur apprit que la persévérance dans la résolution qu'il avoit prise lui avoit paru plus importante pour lui que de les laisser réussir à Barcelone. »
Petits exploits du duc de Noailles
« Le duc de Noailles fit de petits exploits » : il pourchasse des miquelets, s'empare de Figuères abandonné, nettoie « fort aisément » le Lampourdan et se rend maître « depuis Girone jusqu'à la mer ». « Ces faciles exécutions furent fort célébrées. Il étoit pressé d'agir en chef, et il avoit beau jeu contre quelque peu de milices », avant l'arrivée de Legal, à qui il devrait obéir.
Tessé fait asseoir sa belle-fille en dupant les deux rois
Tessé, entre deux campagnes, « fit un tour de son pays et dupa bel et bien le roi et le roi d'Espagne » : il demande au roi la permission de céder sa grandesse à son fils, « chose sans aucun exemple en Espagne » — le roi, l'ignorant, « ne douta pas un moment que les grandesses ne se cédassent comme ici les duchés » ; puis il fait accroire au roi d'Espagne que son grand-père s'était engagé. Mme des Ursins le sert puissamment ; le roi d'Espagne cède, mais par un décret « sans nulle conséquence » qui en exclut l'effet en Espagne même.
Mort de la reine douairière d’Angleterre
Vers la mi-février meurt en Portugal la reine douairière d'Angleterre, veuve de Charles II « sans enfants », retirée auprès du roi son frère « qui l'aimoit et la considéroit fort. Elle l'avoit toujours aussi été beaucoup en Angleterre, où on s'affligea fort de son départ. » Le roi en prit le deuil.
Comte de Fervesham
À propos de cette reine, le comte de Feversham, frère des maréchaux de Duras et de Lorges, « étoit si bien avec elle qu'on ne douta pas qu'il ne l'eût épousée dans l'intervalle de la mort de Charles II et de son départ ». Sa religion l'avait établi en Angleterre : capitaine des gardes jusqu'à la révolution, grand chambellan de la reine, général d'armée, il eut en 1685 « la jarretière du duc de Monmouth qu'il avoit défait et pris, et qui fut décapité ».
Mort de Belesbat
Mort de Belesbat, du nom de Hurault : « une manière d'éléphant pour la figure, une espèce de bœuf pour l'esprit, qui s'étoit accoutumé à se croire courtisan, à suivre le roi dans tous ses voyages…, et à n'en être pas plus avancé pour cela ». Ni robe ni épée, moqué, mais lâchant « des brutalités assez plaisantes » ; il avait fort accommodé son jardin de Belesbat près de Fontainebleau « et s'y étoit fort incommodé ».
Mort de Polastron
Mort de Polastron, ancien lieutenant général, gouverneur et grand-croix de Saint-Louis : « cette famille est féconde en gouverneurs » — son frère fut gouverneur du fils du duc Mazarin, et son fils sous-gouverneur du Dauphin.
Catastrophe de Saint-Adon
« Catastrophe de Saint-Adon », d'une famille de Paris, « galant, fort dans le grand monde et dans le grand jeu, et capitaine aux gardes à force de lessives » : ruiné, retiré en Flandre auprès de l'électeur de Bavière « qui ramassoit tout », il ne put s'empêcher de jouer, « ne fut pas plus heureux qu'il l'avoit été en ce pays-ci » et « se tua un matin dans son lit. Tout le monde le plaignit : il étoit brave, de bon commerce, et fait, quoique de peu, pour la bonne compagnie. »
Querelle qui jette Mme de Barbezieux dans un couvent
Violente prise au bal du Palais-Royal entre le chevalier de Bouillon et d'Entragues — « deux hommes fort querelleurs, quoique assez peu propres à quereller » —, que M. le duc d'Orléans accommode sur-le-champ : « ils ne demandoient pas mieux l'un et l'autre ». Tous deux prétendaient épouser Mme de Barbezieux : « l'éclat de cette affaire fit entrer la prétendue dans un couvent ».
Mariage du comte de Rochechouart avec Mlle de Blainville
La duchesse douairière de Mortemart marie son second fils, devenu comte de Rochechouart, à la fille unique de son frère Blainville, tué à Hochstedt : « elle étoit extrêmement riche ; mais sa mère étoit enfermée depuis longtemps folle à lier, et cette folie venoit de race et s'étoit plus ou moins manifestée dans toutes les générations » — généalogie de la folie remontée jusqu'aux Particelli d'Émery.
Mariage du duc d’Uzès avec une fille de Bullion
« M. d'Uzès en fit un pareil » : sans enfants de sa première femme, fille de M. de Monaco, « il s'étoit ruiné dans l'obscurité de la crapule ; il épousa une fille de Bullion. Qui auroit pu imaginer alors que le frère de sa femme eût été chevalier de l'ordre avec lui en 1724 ? »
Mariage du prince de Tarente avec Mlle de La Fayette
« Fort peu après, M. de La Trémoille maria son fils unique plus honnêtement avec Mlle de La Fayette, fort riche héritière » — petite-fille de « cette Mme de La Fayette, célèbre par son esprit, si amie de M. le Prince le héros, de Mme de Longueville, de M. de La Rochefoucauld ». Ce mariage était fait avec le fils aîné du duc de Beauvilliers lorsqu'il le perdit.
Origine des distinctions de M. de La Trémoille
Origine des distinctions des La Trémoille : lors du désordre des tabourets sous la régence de la reine mère, Mme de La Trémoille, voyant ses frères Bouillon et Turenne « devenus princes par les troubles », voulut faire prince son mari. Le grand mariage de 1648 — le prince de Tarente épousant Amélie de Hesse, dont les sœurs furent électrice palatine et reine de Danemark — fit accorder le tabouret à la belle-fille, puis à Mlle de La Trémoille, et le « pour » à M. de La Trémoille : « une distinction fort grande, qui donne le tabouret à la femme de son fils aîné, et à sa fille aînée, sans aller au delà à aucun des cadets ».
Ducs de Bouillon et d’Albret raccommodés
Le duc d'Albret, « voyant la cour et la ville contre lui, et le roi contre sa coutume ayant pris parti, envoya son blanc signé à M. de Bouillon pour terminer leur procès tout comme il lui plairoit. Cela remit la paix dans la famille, et raccommoda parfaitement le père avec le fils, mais non avec le roi », auprès duquel le père fit en vain tout ce qu'il put.
Vingt mille livres de pension pendant la guerre au comte d’Évreux
« Le roi, qui savoit gré au comte d'Évreux de s'être attaché au comte de Toulouse, lui donna vingt mille livres de pension pour tant que la guerre dureroit. Ce sont de ces grâces qu'un terme facilite, mais qui n'y demeurent guère bornées. »
Victoire des Suédois
Victoire éclatante des Suédois : Rinschild, avec douze mille hommes « sans aucune artillerie », défait entièrement le 12 février Schulembourg et ses vingt mille Saxons ou Moscovites — l'infanterie « enfoncée de façon qu'il n'en resta pas mille », « tous les Moscovites tués, six mille prisonniers…, le canon, le bagage, cent drapeaux ou étendards pris », pour mille hommes de perte. Et cette réflexion : « quel personnage eût fait en Europe ce jeune roi de Suède s'il eût pu se préserver des perfides conseils de son ministre Piper, et n'aller pas se détruire follement dans les déserts de Moscovie ! »

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