TOME XI · CHAPITRE XI
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Résumé
Le testament du roi : ses paroles en le remettant au premier président et au procureur général, le mot à la reine d'Angleterre — « ils m'ont fait faire un testament… il en sera ce qu'il pourra » —, le lieu et les précautions du dépôt, l'édit remarquable, la « consternation générale et ses causes » ; conduite du duc d'Orléans. Puis la dernière marque de confiance du roi pour Beauvilliers, et de Beauvilliers pour l'auteur — et la mort du duc de Beauvilliers : sa maison, sa famille, son caractère et son éloge — le père d'élection perdu ; l'époque et la nature de la charge de chef du conseil royal des finances.
Les entrées
- Testament du roi
- Le lendemain 27 août, à Versailles, le premier président de Mesmes et le procureur général Joly de Fleury, mandés après avoir concerté chez le chancelier « la mécanique de la garde du dépôt », entrèrent au cabinet à l'issue du lever : le roi « leur tira d'un tiroir sous sa clef un gros et grand paquet cacheté de sept cachets (je ne sais si M. du Maine y voulut imiter le mystérieux livre à sept sceaux de l'Apocalypse, pour diviniser ce paquet) » — le testament était fait.
- Ses paroles en le remettant au premier président et au procureur général pour être déposé au parlement
- En le leur remettant : « Messieurs, leur dit-il, c'est mon testament ; il n'y a qui que ce soit que moi qui sache ce qu'il contient… L'exemple des rois mes prédécesseurs et celui du testament du roi mon père ne me laissent pas ignorer ce que celui-ci pourra devenir ; mais on l'a voulu, on m'a tourmenté, on ne m'a point laissé de repos, quoi que j'aie pu dire. Oh bien ! j'ai donc acheté mon repos. Le voilà, emportez-le, il deviendra ce qu'il pourra ; au moins j'aurai patience et je n'en entendrai plus parler. » Sur « un coup de tête fort sec », il leur tourna le dos « et les laissa tous deux presque changés en statues ». Saint-Simon tient ces paroles des deux magistrats eux-mêmes, « tous deux chacun à part et en temps différents », après sa réconciliation avec le premier président.
- Paroles du roi à la reine d’Angleterre sur son testament
- Le lendemain, à Chaillot, le roi dit à la reine d'Angleterre, « en homme plein et fâché : “Madame, j'ai fait mon testament, on m'a tourmenté pour le faire” ; passant lors les yeux sur Mme de Maintenon : “J'ai acheté du repos ; j'en connois l'impuissance et l'inutilité. Nous pouvons tout ce que nous voulons tant que nous sommes ; après nous, nous pouvons moins que les particuliers ; il n'y a qu'à voir ce qu'est devenu celui du roi mon père…; oh bien ! donc, madame, le voilà fait, il deviendra ce qu'il pourra, mais au moins on ne m'en tourmentera plus.” » Saint-Simon le sut deux jours après par M. de Lauzun, à qui la reine l'avait conté « encore dans sa première surprise ». « La mauvaise humeur dura plus de huit jours » — mais Maintenon et du Maine « tenoient tout ce qu'ils avoient tant désiré ».
- Lieu et précautions du dépôt du testament du roi
- À Paris, les deux magistrats « firent creuser un grand trou dans la muraille » d'une tour du palais, derrière la buvette de la grand'chambre, « y déposèrent le testament, en firent fermer l'ouverture par une porte de fer, avec une grille de fer en deuxième porte, et murailler encore par-dessus. La porte et la grille eurent trois serrures différentes…, et une clef pour chacune des trois, qui par conséquent ouvroient chacune deux serrures. Le premier président en garda une, le procureur général une autre, et le greffier en chef du parlement la troisième. »
- Édit remarquable sur le testament
- Un édit fort court fut enregistré : le paquet contenait le testament pourvoyant « à la garde et à la tutelle du roi mineur et au choix d'un conseil de régence », dont le roi ne voulait pas rendre les dispositions publiques ; à sa mort, toutes les chambres assemblées avec princes et pairs en feraient l'ouverture, les dispositions « exécutées sans qu'il fût permis à personne d'y contrevenir ». « Il fut remarquable que dans tout cet édit il n'y eut pas un seul mot pour le parlement, ni d'estime, ni de confiance…, un silence sec et dur, et qui parut même affecté » — on ne douta point « que le roi ne se fût roidi à vouloir l'édit de cette sorte par humeur ».
- Consternation générale sur le testament, et ses causes
- « C'étoit le sort de M. du Maine d'obtenir tout ce qu'il vouloit, mais avec la malédiction publique. » Au lieu des acclamations espérées, la consternation : chacun voyait « que ce testament ne pouvoit avoir été fait que contre M. le duc d'Orléans », qui serait « nécessairement régent par le droit incontestable de sa naissance » ; que le testament ne pouvait l'affaiblir « que par l'établissement d'un pouvoir qui balançât le sien ; que c'étoit former deux partis dans l'État ». Le vœu public eût été « que le roi établît de son vivant le gouvernement tel qu'il le vouloit laisser après lui » — mais du Maine craignait trop « le parallèle de la loi et de la faveur aveugle et violente…, et la comparaison militaire dans une nation toute militaire », entre « la nudité entière du petit-fils de France » et « ce prodigieux et monstrueux amas de charges…, dont le groupe effrayant servoit de piédestal au double adultère ».
- Duc d’Orléans ; sa conduite sur le testament
- « M. le duc d'Orléans fut étourdi du coup ; il sentit combien il portoit directement sur lui ; du vivant du roi il n'y vit point de remède. Le silence respectueux et profond lui parut le seul parti qu'il pût prendre… Il se contenta d'une simple approbation monosyllabe » avec le roi comme avec du Maine, « en courtisan qui ne se doit mêler de rien… J'étois le seul avec qui il osât se soulager et raisonner à fond. » Ce fut en vain que Maisons, « qui affecta de laisser passer quelque temps sans le voir, essaya par Canillac et par lui-même de le faire parler là-dessus. »
- Dernière marque de l’amitié et de la confiance du roi pour le duc de Beauvilliers, et de celles du duc pour moi
- Dernière marque de la confiance du roi pour Beauvilliers, et du duc pour Saint-Simon : à Vaucresson, le duc, ayant exigé une réponse « sans complaisance », lui apprit que le roi voulait le charger de l'éducation du Dauphin comme jadis de celle de ses pères, et lui demanda : « Vous êtes duc et pair, mon ancien ; auriez-vous de la peine à être gouverneur conjointement avec moi…, en un mot, quoique égaux en fonctions et plus ancien pair que moi, à n'être pas le premier ? » Réponse : « Je ne connoissois qui que ce fût sans exception autre que lui, avec qui je l'acceptasse ; mais pour lui que j'avois toute ma vie regardé comme mon père…, je serois avec lui et sous lui, en tout et partout, sans en avoir la moindre peine. » Il l'embrassa, demanda « un profond secret » — et Saint-Simon rappelle que le feu Dauphin « étoit pleinement déterminé à me demander au roi pour gouverneur du frère aîné du roi d'aujourd'hui ».
- Mort du duc de Beauvilliers
- « Son peu de santé dura trop peu après cette conversation. » La perte de ses enfants l'avait « foncièrement pénétré » ; la mort du Dauphin, en qui « toute sa tendresse s'étoit réunie », l'accabla « de telle sorte, qu'il ne mena plus qu'une vie languissante, amère, douloureuse, sans relâche, sans consolation. Enfin, la mort du duc de Chevreuse, son cœur, son âme, le dépositaire et souvent l'arbitre de ses pensées les plus secrètes…, enfin depuis toute leur vie un autre lui-même, lui donna le dernier coup. Il fut malade près de deux mois à Vaucresson…, et y mourut le vendredi, dernier août, sur le soir, de la mort des justes, ayant conservé toute sa tête jusqu'à la fin. Il avoit près de soixante-six ans. »
- Sa maison ; sa famille
- Sa maison : fils de M. de Saint-Aignan, « tout romanesque en galanterie, en belles-lettres, en faits d'armes », duc et pair de « cette étrange fournée des quatorze » de 1663, qui se remaria à « une femme de chambre de sa femme qui y étoit entrée d'abord pour avoir soin de ses chiens ». L'enfance du futur ministre fut abandonnée : laissé « jusqu'à six ou sept ans à la merci de leur suisse, élevé dans sa loge », puis en pension à Cléry chez un chanoine dont la servante « mit le petit garçon coucher avec elle, lequel y couchoit encore à quatorze et quinze ans, sans penser à mal ni l'un ni l'autre ». Rappelé à la mort de son frère aîné, survivancier de la charge, il épousa en 1671 la troisième fille de Colbert : les deux couples Chevreuse-Beauvilliers « se trouvèrent si parfaitement faits l'un pour l'autre, que ce ne fut qu'un cœur, qu'une âme…, toute leur vie ».
- Son caractère et son éloge
- Portrait : « grand, fort maigre…, un fort grand nez aquilin…, des yeux d'esprit et perçants » ; « né vif, bouillant, emporté, aimant tous les plaisirs », mais « depuis que Dieu l'eut touché, ce qui arriva de très bonne heure, je crois pouvoir avancer qu'il ne perdit jamais sa présence ». Humble, détaché « que je ne crois pas que les plus saints moines l'aient été davantage » ; mais la crainte du roi et la charité « raccourcissante » produisaient « un contraint, un concentré, dirai-je même un pincé, qui éloignoit de lui ». En privé, « il étoit gai, mettoit au large, plaisantoit avec sel » — sauf sur le conte du coucher de la servante, dont sa pudeur se blessait. À l'armée, comme un railleur disait qu'il faisait sa méditation, le roi se tourna : « Oui, voilà M. de Beauvilliers qui est un des plus sages hommes de la cour et de mon royaume. » C'est lui que le roi choisit en 1670, après l'empoisonnement de Madame, pour aller calmer le roi d'Angleterre : « la prudente dextérité du duc de Beauvilliers ramena entièrement la bouche égarée du roi d'Angleterre, et adoucit même Londres et la nation. »
- Époque et nature de la charge de chef du conseil royal des finances, que le duc de Beauvilliers accepte difficilement
- Sur sa charge de chef du conseil royal des finances : Colbert, ne pouvant paraître surintendant, en avait « imaginé un [voile] de gaze en persuadant au roi de créer une charge toute nouvelle…, qui avec un nom et une représentation ne feroit rien en effet dans les finances, et lui laisseroit l'autorité entière ». Donnée au vieux maréchal de Villeroy, elle valait quarante-huit mille livres de rente ; à sa mort en 1685, Montausier, Créqui et les plus considérables y aspirèrent : « le roi leur préféra le duc de Beauvilliers qui avoit trente-sept ans et qui n'avoit garde d'y songer » — sa conscience, « alarmée de tout ce qui sentoit les finances, ne put se résoudre à l'accepter ». Le roi l'obligea à consulter, le somma de sa parole quand tous les avis furent pour l'acceptation, « et le déclara deux heures après, au grand étonnement de sa cour ».
- Malin compliment du comte de Grammont au duc de Saint-Aignan
- « Le comte de Grammont, qui étoit sur le pied de se divertir de tout aux dépens de qui il appartenoit, et qui savoit que le duc de Saint-Aignan s'étoit mis aussi sur les rangs pour cette charge, le rencontra dans la galerie une heure après la déclaration. Il alla droit à lui, et lui dit “qu'il lui faisoit ses compliments d'être d'une race si heureuse qu'elle donnoit tous les chefs que le roi choisissoit : que s'il en falloit un aux carrousels, il prenoit le père ; s'il y en avoit un à nommer pour le conseil des finances, il choisissoit le fils”, et sans attendre de réponse, le laissa là, avec une révérence et une pirouette, outré de dépit de son compliment. »
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