TOME X · CHAPITRE X

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Résumé

Les renonciations : les alliés les exigent « en la meilleure et plus authentique et sûre forme » pour empêcher à jamais la réunion des deux monarchies. Mesures sur ces formes ; le travail entre Chevreuse, Beauvilliers et l'auteur, puis avec le duc de Noailles « qui s'offre à en faire un mémoire, le fait faire, et enfin le donne pour sien » — le plagiat noté au passage ; l'intérêt des ducs de Berry et d'Orléans à la solidité des formes, « qui n'ont que moi pour conseil là-dessus » ; les sentiments de Berry pour Beauvilliers ; et le mémoire fait aux instances du duc.

Les entrées

Renonciations exigées par les alliés en la meilleure et plus authentique et sûre forme pour empêcher à jamais la réunion sur la même tête des monarchies de France et d’Espagne
« Nos malheurs domestiques et redoublés firent naître une difficulté qui accrocha la paix déjà réglée à Londres » : la reine Anne et son conseil s'arrêtèrent au droit du roi d'Espagne de succéder à la couronne de France « si l'auguste et précieux filet qui seul l'en excluoit venoit à se rompre » — il n'était pas possible « de consentir à voir sur une même tête les deux premières couronnes de l'Europe ». Les puissances étaient « justement alarmées de l'exemple récent du succès des renonciations du roi » aux Pyrénées, jurées en personne dans l'île des Faisans puis contournées par les écrits sur les droits de la reine et le traité de partage ; et l'on n'oubliait pas que Philippe V lui-même avait fait rétablir en Espagne, « au préjudice de ces mêmes renonciations », le droit de M. le duc d'Orléans tiré de la reine sa grand-mère. « C'en étoit trop pour ne pas engager toute l'Europe à prendre ses précautions. »
Mesures sur ces formes,.
« Les traités, les renonciations, les serments, parurent une foible ressource après ces exemples… il fallut donc se tourner du côté des formes. » Le roi offrait tout et ne voulait rien accorder, « non pour réserver aux siens une porte de derrière, mais par l'entêtement de son autorité », blessé « dans sa partie la plus sensible », lui « presque déifié à ses propres yeux, et dans l'usage intérieur et constant du plus illimité despotisme ». Les Anglais proposèrent les états généraux, mesurant les nôtres à leurs parlements ; on leur en expliqua « la nature et l'impuissance », mais « on se gardoit bien en même temps de leur enseigner où résidoit par nature, par droit, et par exemple, ce qu'ils cherchoient…, à cause de Philippe de Valois et de la loi salique ». La paix demeurait accrochée : c'est ce qui fit dépêcher Bolingbroke de Londres à Fontainebleau.
Formes des renonciations traitées entre les ducs de Chevreuse, de Beauvilliers et moi, puis avec le duc de Noailles, qui s’offre à en faire un mémoire, et qui le fait faire, et enfin le donne pour sien
« Dès la naissance de la difficulté, elle avoit été traitée entre les ducs de Chevreuse, de Beauvilliers et moi », puis d'Humières en quatrième, le duc de Noailles en cinquième, enfin Charost en sixième. Noailles « se piquoit de lecture, de bibliothèque… ; il étoit quelquefois difficile de n'être pas souvent ébloui de son esprit, de son débit et de sa vaste superficie. Mais dans ces cinq personnes il n'y avoit que M. de Chevreuse de véritablement instruit. » Noailles s'offrit de lui-même à faire un mémoire embrassant toute la matière ; les délais s'éternisèrent, « et nous découvrîmes qu'il avoit des gens obscurs cachés tout au haut de son logement dans la galerie de Diane…, qu'il faisoit travailler, dont il refondoit continuellement l'ouvrage, qui par là ne finissoit jamais. La découverte ne lui fut point cachée…, dont il demeura fort embarrassé » — le mémoire qu'il donnerait pour sien était l'œuvre de ses teinturiers.
Intérêt de M. le duc de Berry et de M. le duc d’Orléans à la solidité des Renonciations et de leurs formes, qui n’ont que moi pour conseil là-dessus
M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans « avoient le plus grand intérêt à ne pas renoncer à la couronne d'Espagne d'une manière solide et sans retour…, sans que toutes les précautions fussent également prises pour leur assurer la couronne de France par une renonciation aussi solide et aussi sans retour du roi d'Espagne et de sa postérité ». Or l'un, « isolé et fui depuis le paquet des poisons, n'avoit que moi à qui parler et à qui consulter », et l'autre, « timide à l'excès, sous le joug dur et jaloux du roi, avoit encore moins à qui parler là-dessus ». Saint-Simon exposa son système à M. le duc d'Orléans en plusieurs longues conversations ; celui-ci, « bien persuadé de la solidité unique de ce que je lui proposai, se chargea d'en informer M. le duc de Berry, qu'il persuada parce qu'il l'étoit lui-même », M. le duc d'Orléans et Mme de Saint-Simon servant de canaux discrets.
Sentiments de M. le duc de Berry à l’égard du duc de Beauvilliers
Pourquoi M. le duc de Berry n'allait-il pas au duc de Beauvilliers ? « Il n'avoit pas pour M. de Beauvilliers l'ouverture et la confiance de son incomparable frère. Il avoit toujours présente une éducation qui lui avoit paru dure par son peu de goût pour l'étude ; par la sévérité avec laquelle il étoit contenu dans le respect pour son aîné… ; et par le sérieux d'un gouverneur toujours en garde…, particulièrement occupé de le tenir bas. » Il ne voyait pas ce que le même gouverneur faisait auprès de l'aîné pour « entretenir l'égalité entre eux ». Meudon, « les jeunes dames de la cour de sa délicieuse belle-sœur », « et Mme la duchesse de Berry, telle qu'on a pu la voir…, n'étoit bonne qu'à l'écarter de plus en plus du duc de Beauvilliers ».
Aux instances du duc de Beauvilliers, je fais un mémoire sur les formes à donner aux renonciations ; le voir parmi les Pièces
« M. de Beauvilliers, extrêmement pressé par les instances des Anglois, ne voulut plus s'attendre au duc de Noailles. Il me pria de faire le mémoire… il fallut céder à l'autorité qu'il avoit sur moi. » Travail clandestin à Fontainebleau, sans livres, coupé par les heures de cour — « j'avois souvent recours aux nuits » —, sous surveillance : les lettres quotidiennes échangées avec Mme de Saint-Simon n'arrivaient « que très-visiblement décachetées ». « Tous les soirs M. de Beauvilliers traversoit tout cet espace seul, sans laquais, ni flambeau…, et pendant le souper du roi me faisoit lui lire ce que j'avois écrit depuis la veille. » Le mémoire de Noailles sortit enfin, « fort médiocre, pour en parler modestement…, il n'y avoit de lui que la seule diction ». Le sien, intitulé « Mémoire succinct sur les formes », devint « un gros ouvrage » — il figure aux Pièces.
Division de sentiment sur un point des formes entre le duc de Noailles et moi
Un point divisa Saint-Simon et le duc de Noailles : le premier estimait « qu'on ne pouvoit employer que les ducs-pairs, et même vérifiés, et aussi les officiers de la couronne » ; Noailles voulait y joindre « les gouverneurs de province et les chevaliers de l'ordre, en faveur de la noblesse, auprès de laquelle je n'ai que trop reconnu depuis qu'il s'en vouloit dès lors faire un mérite ». Saint-Simon objecta l'impuissance avouée des états généraux, donc de la noblesse, second des trois ordres ; que le clergé puis le tiers, surtout les parlements, réclameraient la même admission, « que cela retomberoit donc dans les états généraux, c'est-à-dire dans ce qui n'avoit nulle autorité » : il s'agissait « de la stabilité immuable par sa légalité d'un acte » assurant le repos du royaume, non « de convenance, ni de complaisance ».
Sa conduite là-dessus
« Beaucoup d'esprit, de discours et de paroles éloquentes servirent à M. de Noailles à la place de réponses et de raisons. Il convint qu'on s'en pouvoit tenir à mon avis ; et néanmoins il voulut, deux jours après, m'en reparler encore. Voyant qu'il ne réussissoit pas en raisons, il prit le parti de tenter l'autorité. Il alla parler au duc de Chevreuse sans m'en dire mot. Il espéra de le gagner par son bien-dire, et que, l'ayant pour lui, le duc de Beauvilliers seroit emporté, après quoi la chose demeureroit décidée. »
Le duc de Noailles gagne à son avis le duc de Chevreuse
« En effet, il persuada M. de Chevreuse, qui, avec tout son savoir, n'avoit pas présentes des choses depuis si longtemps oubliées, parce qu'on n'avoit pas eu besoin d'y avoir recours. M. de Chevreuse m'en parla ; et ce fut ce qui m'apprit que M. de Noailles l'avoit informé de notre dispute, dont pourtant il n'avoit osé lui demander de me faire un secret. » Restait au duc de Noailles à compter que les ducs de Charost et d'Humières, gagnés par Saint-Simon, « se rendroient tous trois à l'autorité, si le duc de Beauvilliers, comme il n'en doutoit pas, étoit emporté par le duc de Chevreuse ».
Danger de sa manière de raisonner
Danger du raisonnement de M. de Chevreuse : « avec tout le savoir, toutes les lumières, toute la candeur que peut avoir un homme, [il] étoit sujet à raisonner de travers. Son esprit, toujours géomètre, l'égaroit par règle, dès qu'il partoit d'un principe faux ; et comme il avoit une facilité extrême et beaucoup de grâce naturelle à s'exprimer, il éblouissoit et emportoit, lors même qu'il s'égaroit le plus, après s'être ébloui lui-même. » Témoin ses affaires domestiques, qu'il « détruisit géométriquement par règles, par démonstrations, qui le menèrent à une ruine tellement radicale qu'il seroit mort de faim sans le gouvernement de Guyenne » ; témoin encore ses partis pris pour M. de Luxembourg, pour d'Antin, « pour les prétentions les plus chimériques…, toujours à la manière des géomètres, et de la meilleure foi du monde ».
Le duc de Chevreuse nous propose d’en passer par l’avis du duc de Beauvilliers, qui nous assemble chez le duc de Chevreuse
M. de Chevreuse proposa séparément aux deux contradicteurs « d'en passer par l'avis dont seroit M. de Beauvilliers » ; tous y consentirent, et Beauvilliers les assembla dans la petite chambre de l'appartement de Chevreuse, de plain-pied à la cour des Fontaines. « M. de Beauvilliers ne voulut pas qu'on dît un mot de ce qui nous assembloit que tous ne fussent arrivés » ; après un court combat de civilité, M. de Chevreuse prit la parole pour l'inclusion — « je ne vis jamais soutenir une mauvaise cause avec tant de grâce, d'esprit, d'éloquence et d'élégance ».
Le duc de Chevreuse, et moi après, exposons à la compagnie nos différentes raisons
Saint-Simon répondit : « le ton, les expressions, tout fut mesuré et modeste ; mais les raisons, les réponses, les réfutations furent décochées avec la dernière force ». Il fit notamment remarquer que les gouverneurs de province et chevaliers de l'ordre, au lit de justice, « n'y étoient placés que sur le banc des baillis…, sans voix, même consultative…, et toujours découverts » — contraste éclatant avec les simples conseillers du parlement — et opposa le simple enregistrement d'édits à « une législation de l'importance de celle-ci, qui ne regardoit rien moins que la succession à la couronne, et un ordre à y établir inconnu depuis tant de siècles…, qui excluoit de la couronne toute une branche aînée et bien reconnue telle, en faveur des cadettes. Le silence fut entier pendant nos deux discours. »
Le duc de Beauvilliers se déclare de mon avis et malmène fort le duc de Chevreuse, qui se rend, et le duc de Noailles aussi
Alors le prodige : Beauvilliers, « cet homme si mesuré, si sage, si modeste, si accoutumé à n'être qu'un en sentiment et en tout avec le duc de Chevreuse…, se changea en un autre homme. Il rougit…, dévoila les sophismes avec une justesse, une précision extrême ; et de là…, il tomba sur M. de Chevreuse comme un faucon, et le traita comme un régent fait un jeune écolier qui apporte un thème plein des plus gros solécismes. » Conclusion : « Messieurs, voilà donc que tout est convenu entre nous, et qu'il passe à l'avis de M. de Saint-Simon. » Chevreuse, « petit comme l'écolier devant son maître », acquiesça ; Noailles, « étourdi à ne savoir où il en étoit, demeura muet » et fut « outré d'avoir été si fortement battu en la personne de M. de Chevreuse ». Quant à Chevreuse, « il n'y parut jamais, et il demeura toujours le même…, avec une douceur, une simplicité, une vérité, un naturel vraiment respectables ».

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