TOME X · CHAPITRE XVIII

Lire le texte intégral du chapitre →

Résumé

L'Histoire de France du P. Daniel : succès, objet, « prompte chute », récompense — l'histoire officielle jugée. Le cardinal Gualterio à la cour : cause de sa disgrâce à Rome et de ce que les nonces n'y reçoivent plus la nouvelle de leur pourpre ; grâces faites, retour à Rome. Retour d'Huxelles et de Ménager — le mérite du négociant récompensé de dix mille livres. Mort, caractère, « friponnerie » et famille de Sainctot ; la branche « très effective » de La Tour non reconnue par les La Tour-Bouillon, avec le « plaisant tour » de Wartigny au cardinal de Bouillon ; querelle du duc d'Estrées et du comte d'Harcourt.

Les entrées

Histoire de France du P. Daniel ; son succès ; son objet ; sa prompte chute ; récompense
« On vit paroître une nouvelle, et assurément très-nouvelle, Histoire de France, en trois volumes in-folio fort gros, portant le nom du P. Daniel » : « jamais un françois si net, si pur, si coulant » — mais « tout l'ouvrage parut très évidemment composé pour persuader…, que la plupart des rois de la première race, plusieurs de la seconde, quelques-uns même de la troisième, ont constamment été bâtards, très-souvent adultérins…, que ce défaut n'avoit pas exclus du trône ». La vogue fut extrême — « c'étoit bien sûrement l'unique livre historique dont le roi et Mme de Maintenon eussent jamais parlé » — jusqu'à ce qu'on s'aperçût que cette histoire ne s'attachait « qu'à la partie purement militaire » : « de négociations, de cabales…, de portraits de personnages…, pas un mot… À la fin les connoisseurs le méprisèrent, et il résulta de tant d'applaudissements une très-méchante histoire. » Daniel en tira deux mille francs de pension et le titre d'historiographe de France. « Il n'y avoit que seize mois qu'on avoit perdu le Dauphin, la Dauphine et le prince leur fils aîné ; il faut du temps pour écrire une pareille Histoire de France. »
Cardinal Gualterio à la cour
« J'eus le plaisir de revoir mon ami le cardinal Gualterio. Nous nous écrivions toutes les semaines et fort ordinairement en chiffre…, et ce commerce a duré régulièrement jusqu'à sa mort. » Arrivé à la mi-juin, « le roi fut véritablement touché de ce voyage, et le lui témoigna par toutes sortes d'amitiés et de distinctions : il fut de tous les Marlys. Le cardinal de Rohan le logea et le fournit d'équipages. » Les ministres, eux, s'effrayèrent : « l'exemple du Mazarin les intimida, ils ne purent comprendre qu'un homme de cet âge et de cette dignité entreprît, de gaieté de cœur, un si grand voyage » sans dessein caché — « je ris fort avec lui de la peur qu'il avoit faite aux ministres ».
Cause de sa disgrâce à Rome, et de ce que les nonces en France n’y reçoivent plus la nouvelle de leur promotion à. la pourpre
Nonce, Gualterio avait reçu à Paris la nouvelle de sa promotion, puis sa calotte et son bonnet des mains du roi, et avait eu « la complaisance de visiter, en partant, M. du Maine et le comte de Toulouse avec le même cérémonial que les princes du sang ; mais ce qui lui fit auprès du roi le plus sensible mérite le perdit à Rome. Il y fut mal reçu du pape, de ses ministres, du sacré collége… C'est aussi le dernier nonce qui ait reçu en France l'avis de sa promotion » : depuis, les nonces promus « ont eu ordre de prendre congé et de partir…, de façon qu'aucun d'eux n'en a reçu la nouvelle et la calotte qu'à l'entrée de l'Italie ».
Grâces faites au cardinal Gualterio, qui retourne à Rome
Hors d'espérance de tout emploi à Rome, Gualterio « se donna publiquement à la France, et mit les armes du roi sur sa porte comme un cardinal national. Il se chargea aussi, à faute de mieux, des affaires du roi d'Angleterre. Il eut une pension du roi, et les abbayes de Saint-Remi de Reims, et de Saint-Victor à Paris. » Après avoir visité le roi d'Angleterre en Lorraine et suivi le voyage de Fontainebleau, il prit congé au début d'octobre « avec le serrement d'un bon cœur qui compte bien ne les revoir plus » ; le roi lui promit l'ordre et « le combla de bontés ».
Retour du maréchal d’HuxelIes et de Ménager.
« Le maréchal d'Huxelles, accompagné de Ménager, salua le roi, le 21 juin, arrivant d'Utrecht à Versailles. Il y avoit été aussi peu d'accord avec Polignac qu'à Gertruydemberg, et l'avoit traité avec une humeur et une hauteur qui ne convenoit pas à l'égalité de leur caractère, et moins encore à l'inégalité de leur naissance. Polignac, qui voyoit la pourpre s'approcher de lui de plus en plus, glissa sur tout avec accortise sans céder sur les affaires ; il évita sagement l'éclat…, mais ils ne se sont guère vus depuis. »
Mérite de Ménager, à qui le roi donne une pension de dix mille livres
« Ménager n'oublia point avec eux ce qu'il étoit, et ne se laissa point gâter par son égalité monstrueuse de caractère ; il les satisfit également l'un et l'autre avec beaucoup d'art, de douceur et de déférence », et « servit très-bien pour les choses du commerce qui étoient peu connues des deux autres, et dont il étoit particulièrement chargé. Il fut donc fort bien reçu, et eut en arrivant une pension de dix mille livres. »
Mort, caractère, friponnerie, état et famille de Sainctot
« Sainctot mourut subitement à quatre-vingt-cinq ou six ans. C'étoit une famille plébéienne… Il avoit été longtemps maître des cérémonies » — on a vu « la friponnerie avérée de ses registres qu'il fut forcé d'avouer et de réparer. C'étoit un homme tout doucereux, et avec cela tout avantageux, tout esclave de la faveur aux dépens de vérité et de justice, et qui se croyoit en droit de favoriser qui il lui plaisoit en passe-droits. » Ses querelles avec Blainville le contraignirent de vendre sa charge ; il acheta celle d'introducteur des ambassadeurs « où il fit maintes sottises ». Son second fils, cessionnaire de sa charge, « s'y est conduit bien plus sagement que lui » ; sa fille épousa le comte de La Tour.
Branche très-effective de La Tour non reconnue par les La Tour-Bouillon
Ces La Tour étaient « une branche de la maison de La Tour-Bouillon, que MM. de Bouillon devenus princes ne vouloient point reconnoître, parce qu'ils ne l'étoient pas devenus avec eux et qu'ils étoient demeurés pauvres et peu connus, jusqu'à réputer à injure qu'on leur en parlât ». Saint-Simon établit la filiation : la branche de La Tour-Murat sort d'un puîné d'Anne IV de La Tour, vicomte de Turenne sous Louis XI ; le gendre de Sainctot et le cardinal de Bouillon étaient au sixième degré. « Les autres Bouillon ne les renioient pas avec moins d'indignation que le cardinal, tant la princerie affole les cervelles. » Réduits après la mort de Louis XIV à quatre têtes, ils balancèrent à les reconnaître, courtisèrent le cardinal Fleury pour « princiser aussi ces pauvres petits-cousins…; le cardinal est mort sans le leur accorder, et ils sont encore à les reconnoître. »
Plaisant tour là-dessus de Wartigny au cardinal de Bouillon,.
Plaisant tour de Wartigny : au sortir d'un dîner chez M. de Vaudemont, choqué des impertinences du cardinal de Bouillon, il prit par le bras le chevalier de La Tour et, « au milieu de tout ce grand monde, le mène au cardinal et lui dit qu'il le supplie de lui permettre de lui présenter un gentilhomme de sa maison, qui par sa valeur et sa conduite méritoit ses bontés et ses secours… Le cardinal de Bouillon…, rougit jusqu'au blanc des yeux, regarda Wartigny avec des yeux de fureur, tourna le dos sans répondre, et se hâta de gagner la pièce…, grommelant de colère entre ses dents. L'assistance se mit fort à rire et à se moquer de l'orgueil si déplacé du cardinal. »
Querelle du duc d’Estrées et du comte d’Harcourt
« Une querelle, arrivée dans la fin de juin, à un souper chez la duchesse d'Albret, entre le duc d'Estrées et le comte d'Harcourt, fit grand bruit » — ce dernier « une manière d'escroc et de bandit qui ne valoit guère mieux » que « ce petit duc d'Estrées ». Le maréchal d'Huxelles leur envoya à chacun un exempt de la connétablie : « ils ne voulurent pas les recevoir ni l'un ni l'autre, parce que les ducs ni les princes étrangers ne reconnoissent point l'autorité ni la juridiction des maréchaux de France ». Villeroy obtint une lettre de cachet : « ils les reçurent donc, mais par cet ordre du roi et non par celui des maréchaux de France, et s'en expliquèrent ainsi en les recevant » ; mandés ensuite au tribunal, ils refusèrent de comparaître, et le roi les envoya à la Bastille par lettres de cachet « sans nulle mention… de leur désobéissance ni de l'autorité des maréchaux de France ».
Prétentions des maréchaux de France et leurs tentatives de juridiction sur les ducs, avortées
Au bout d'un mois, le roi nomma Villeroy, Huxelles et Tessé « en qualité non de maréchaux de France mais de commissaires choisis par lui » : « les commissaires se levèrent et les reçurent avec toute la civilité possible, ne leur dirent pas un seul mot sur leur prétendue désobéissance, ni sur la prétendue autorité de l'office de maréchaux de France » ; Villeroy les « pria, et non ordonna, de s'embrasser et de vivre en amitié. Ils s'embrassèrent à l'instant, et toujours en parfait silence », puis se retirèrent libres « avec le même silence et force civilités » — déroute complète de la prétention du tribunal.
Court abrégé de la nouveauté, de l’absurdité et du peu de succès des prétentions d’autorité des maréchaux de France sur les ducs, et de la manière d’accommoder leurs querelles
Court abrégé : cette prétention « destituée de raison…, n'étoit tombée dans l'esprit de pas un d'eux avant plus du milieu du règne de Louis XIV », née de « la confusion que les ministres de ce prince lui inspirèrent de jeter pour abaisser toute hauteur ». La querelle des ducs d'Aumont et de La Ferté — dont les exempts furent menacés « d'être jetés par les fenêtres » — finit de même par des commissaires ; celle du duc de Lesdiguières fut accommodée par le seul maréchal de Duras, son beau-père, comme commissaire du roi. Ici encore : trois maréchaux seulement sur sept ou huit présents à Paris, Huxelles même exclu ; « nulle forme de tribunal…, ni le maître des requêtes rapporteur, ni le secrétaire…, ni même le jour ordinaire : on affecta de choisir le dimanche » — « en un mot, [il n'y eut] quoi que ce soit en cet accommodement qui ait senti le maréchal de France ».
Maréchal d’Estrées commissaire du roi sur l’insulte de Mademoiselle à Madame
Preuve suprême par l'exemple de Mademoiselle : sa querelle avec Madame sa belle-mère au Luxembourg alla au point qu'elle « arracha le bâton des mains d'un officier des gardes de Madame, le cassa contre son genou à deux mains, et lui en jeta les morceaux au visage, devant un grand monde…, et avec des paroles d'un grand mépris pour Madame ». Le roi renvoya l'affaire « au vieux maréchal d'Estrées…, qu'il nomma son commissaire pour juger et accommoder cette affaire » ; Mademoiselle fit à Madame la satisfaction prescrite « à son grand dépit ». Nul n'en conclura que les maréchaux aient juridiction sur les filles de France : « qu'il y en ait un ou plusieurs, ce sont toujours des commissaires qui agissent comme tels, et non comme maréchaux de France. » Saint-Simon tient de son père des circonstances « peu agréables » que Mademoiselle « avoit supprimées » de ses Mémoires.

◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved