TOME IX · CHAPITRE XIV

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Résumé

La « splendeur du duc de Beauvilliers » et les causes de sa confiance entière en l'auteur ; leur « discussion de la cour » ministre par ministre : Torcy, Desmarets, La Vrillière, Voysin, les Pontchartrain père et fils — avec le caractère du fils, que Saint-Simon « sauve perdu » ; le dessein d'une réconciliation sincère entre Beauvilliers et le chancelier ; le « singulier hasard sur le jansénisme » ; la conversation sur les Pontchartrain avec Beringhen et son caractère ; et l'« union et concert le plus intime » entre les ménages Beauvilliers, Chevreuse et Saint-Simon.

Les entrées

Splendeur du duc de Beauvilliers
« Le duc de Beauvilliers jouissoit avec splendeur de l'état si changé de son pupille » : affranchi des inquiétudes de la cour de Monseigneur et des mesures envers le roi par la confiance que celui-ci donnait à son petit-fils, « il commençoit à marcher plus tête levée, à cacher moins que le temps étoit venu de commencer à compter avec lui ». Saint-Simon aperçut « un changement inespéré dont je ne le croyois pas susceptible ; je vis un homme consolidé, nerveux, actif, allant droit au fait et se dépouillant des entraves ».
Causes, outre l’amitié, de sa confiance entière en moi
Causes, outre l'amitié, de sa confiance entière : « il se souvenoit que je lui avois toujours parlé juste dans tous les temps » — l'avis sur Harcourt, « ma prédiction sur l'abbé de Polignac suivie de l'effet si peu croyable ; celle de la campagne de Lille, si précisément accomplie en effets prodigieux » ; l'expérience lui avait appris que Saint-Simon « en savoit plus que lui en connoissances de gens, que sa charité et son enfermerie éloignoient de voir et d'apprendre ». Sûr de son secret, de sa vérité et de sa probité, « il me parloit donc sans réserve, et la disproportion d'âge et de fortune n'en mettoit plus dans l'épanchement entier ».
Discussion de la cour entre lui et moi
« Cet examen entre lui et moi de toute la cour alloit à discuter qui il étoit bon d'approcher ou d'éloigner du Dauphin. La ville eut aussi son tour, c'est-à-dire la robe…, pour nous concerter tous deux…, et placer au Dauphin du bien de ceux que nous estimerions propres aux emplois, et au contraire sur les autres. Quatre ou cinq longues conversations près à près, que nous eûmes tête à tête, ce que je remarque parce que le duc de Chevreuse ne s'y trouva pas, achevèrent à peu près cette importante matière. »
Torcy
Sur Torcy, que Beauvilliers voulait absolument « remercier » : le fond était religieux. Beauvilliers, aveuglé par son abandon à M. de Cambrai, donnait « à bride abattue » à Rome et aux jésuites ; Torcy connaissait « l'inestimable prix de la conservation des droits de la couronne… et des libertés de l'Église gallicane », et « les ruses des jésuites et la grossièreté des sulpiciens » ; il l'emportait souvent au conseil, appuyé du feu du chancelier. « Cela s'appeloit chez M. de Beauvilliers être janséniste, et être janséniste étoit chez lui quelque chose de plus odieux et de plus dangereux qu'être protestant. » Mme de Torcy était à ses yeux « une manière d'hérétique qui pervertissoit son mari ». Saint-Simon, froid alors envers Torcy, proposa pour successeur son ami Saint-Contest, « homme de beaucoup d'esprit et du plus délié, sous un extérieur épais » — « cela demeura comme arrêté entre nous ».
Desmarets
Desmarets les fit disputer : le duc n'osait plus lui parler de rien et connaissait « son humeur intraitable » et « l'excès de son ingratitude » ; « mais ces défauts ne touchoient point à la religion » — nul soupçon de jansénisme, neveu de Colbert, réputé « l'homme le plus capable en finances » ; « enfin, M. de Beauvilliers l'avoit ramené sur l'eau à force de sueurs…, il ne put se résoudre à détruire son ouvrage, et tout ce que j'alléguai ne fit que blanchir ».
La Vrillière
Sur La Vrillière, accord aisé : « il convint avec moi que pour ce que ce secrétaire d'État faisoit, et quand même il seroit chargé de plus, il le faisoit très-bien, et qu'il n'y avoit point à chercher mieux ».
Voysin
Voysin leur parut « également à tous deux nécessaire à renvoyer : nulle capacité, probité de cour, connoissance de personne, dureté, et rusticité, créature de Mme de Maintenon jusqu'au dernier abandon ». Saint-Simon sonda le duc sur Chamillart et fut « édifié, touché même de sa réponse » : ami depuis quarante ans, il le savait probe et plus éclairé qu'on ne croyait, mais le Dauphin y était « un obstacle invincible », et deux défauts incorrigibles l'excluaient — « une opiniâtreté invincible…, et des amis sur lesquels il étoit incapable de revenir, et dont l'entêtement étoit extrêmement dangereux ». Saint-Simon, convaincu avec amertume, proposa La Houssaye, intendant d'Alsace.
Pontchartrain père et fils
Sur les Pontchartrain, le duc « s'ouvrit tout à fait » : Rome, le jansénisme, « et plus que tout, la différence extrême de sentiment sur la personne et la doctrine de M. de Cambrai, avoit achevé de cimenter le mur » élevé entre le chancelier et lui — escarmouches continuelles au conseil, « bottes indécentes et parfois scandaleuses » du chancelier, « les blessures étoient devenues si continuelles et si profondes que ces deux hommes ne se pouvoient pardonner, et que leur haine étoit publique ». Le fils, malgré ses dehors respectueux, ne l'aimait pas mieux, et l'entreprise d'Écosse « lui étoit devenue un péché irrémissible » auprès des deux ducs.
Caractère de Pontchartrain
Portrait du fils : « son visage long, mafflé, fort lippu, dégoûtant, gâté de petite vérole qui lui avoit crevé un œil. Celui de verre…, étoit toujours pleurant » ; « il aimoit le mal pour le mal, et prenoit un plaisir singulier à en faire » ; ses bienfaits mêmes, achetés de refus et de manières insultantes, faisaient des ennemis ; « noir, traître, et s'en applaudissoit…, persécuteur jusqu'aux enfers » ; ses propos « éternellement divisés en trois points », ses ris forcés « qui donnoient envie de pleurer » ; « dans sa marine comme un comité sur ses galériens » ; le tyran de sa famille — « sa première femme, si parfaite en tout, en mourut à la fin à force de vertu. La seconde l'a vengée. » Argenson lui avait soustrait le secret de la Bastille, ne lui laissant que « les délations des sottises des femmes et des folies des jeunes gens » ; seule qualité : « il étoit d'une vérité à surprendre sur sa naissance ».
Je sauve Pontchartrain perdu
Beauvilliers révéla que la perte de Pontchartrain n'était pas une menace mais « un orage tout formé, et des desseins pris et prêts à éclore » : le Dauphin ne pouvait le souffrir, « la Dauphine avoit juré sa perte », Mme de Maintenon ne le supportait pas. « J'en frémis » : Saint-Simon résista par attachement au père — « je ne pouvois pourtant me résoudre à lui abandonner le fils du chancelier » — et obtint la permission d'avertir. Le soir même, après minuit, il entra chez Pontchartrain « d'un air grave et froid » et lui débita ses avis « comme une leçon apprise par cœur », le quittant « aussi brusquement que je l'avois abordé ». Il crut deviner que Desmarets était le successeur désigné.
Je conçois le dessein d’une réconciliation sincère entre le duc de Beauvilliers et le chancelier
Ces réflexions lui firent concevoir « le dessein d'une réconciliation sincère entre le duc de Beauvilliers et le chancelier » : « deux hommes en tout si dissemblables, excepté en probité et en amour de l'État…, et jusqu'à la religion dans deux très-hommes de bien, de la façon dont ils la prenoient l'un et l'autre, leur étoit devenue un très-puissant motif d'aversion ». Mais sans ce « remède unique », le chancelier et son fils étaient perdus dans la face nouvelle de la cour ; « l'extrême nécessité cessa lors, pour la première fois, de me laisser envisager [ce dessein] comme une folie ».
Singulier hasard sur le jansénisme
Singulier hasard : se promenant après minuit en tiers avec le Dauphin et l'abbé de Polignac, la conversation tomba sur la tolérance hollandaise, puis sur le jansénisme ; Saint-Simon parla « suivant mes sentiments et sans affectation ». Dès le lendemain, Beauvilliers lui conta « que le Dauphin venoit de lui dire avec beaucoup de joie que, à des discours qu'il m'avoit ouï tenir…, il me croyoit éloigné du jansénisme » ; le duc confirma pleinement, « et cela mit en effet sa confiance pour moi au large sur toutes sortes de chapitres, et voilà ce que font les hasards ».
Pontchartrain sauvé par le duc de Beauvilliers
Le Dauphin soupçonnait fort Pontchartrain de jansénisme — lui qui faisait sa cour au roi de cette persécution ! Saint-Simon en répondit au duc, attestant qu'il avait quitté le P. de La Tour « comme une chemise sale » ; Beauvilliers, sur sa parole, en répondit au Dauphin : « ce fut le premier bon office qu'il lui rendit auprès de ce prince ». Suivit l'affaire de l'ecclésiastique d'Orléans, les deuxième et troisième visites de minuit : Pontchartrain « se crut noyé et sauvé au même instant » — protestations infinies que Saint-Simon reçut « avec le froid le plus dédaigneux », trois semaines après l'ambassade de Daubenton. Le duc lui ménagea des travaux chez le Dauphin, « et, comme M. de Beauvilliers ne voulut pas s'y montrer, je fus toujours le canal entre eux sous le plus entier secret ».
Conversation sur les Pontchartrain avec Beringhen, premier écuyer
Pour son dessein de réconciliation, Saint-Simon prit à part le premier écuyer, ami intime du chancelier : il lui peignit le danger — le Dauphin devenant « rapidement le maître des affaires », le fils chassé, le père survivant « à sa fortune et à soi-même », exposé à « se voir bombarder un garde des sceaux ». « Beringhen connoissoit parfaitement Pontchartrain ; il m'avoua la vérité de ce que je lui représentois », et le pressa de travailler à cette réconciliation « comme le seul homme qui la pût entreprendre » ; Saint-Simon exigea d'abord que Beringhen ouvrît les yeux du chancelier sur ses escarmouches du conseil, « en quoi pourtant consistoit son salut et celui de sa famille ».
Son caractère
Caractère de Beringhen : « un grand homme, froid, de peu d'esprit, de beaucoup de sens, fort sage, fort sûr, fort mesuré », né à la cour, admis à tout dans les cabinets les plus secrets de Le Tellier, Louvois et Barbezieux, « devenu une espèce de personnage » ; de tout temps fort bien avec le roi, avec tous les ministres, « et intimement avec le chancelier, qui avoit beaucoup de créance en lui » — mais sans liaison avec la cour nouvelle, et un peu moins que rien avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers « par l'ancien chrême des Louvois, si opposés à tout ce qui étoit Colbert ».
Union et concert le plus intime entre les ducs et les duchesses de Beauvilliers, Chevreuse et Saint-Simon
Union des trois couples : les ducs et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse et les Saint-Simon « faisoient un groupe qui ne se cachoit rien, qui se consultoit tout, qui en ce genre étoit inaccessible à quiconque, et dont le commerce étoit non-seulement continuel, mais de tous les jours, et souvent de plus d'une fois par jour ». Mme de Saint-Simon y était dans « la confiance et la liberté la plus entière, fondées sur l'estime de sa vertu, et l'expérience de la sagesse et de la bonté de son esprit » — chose peut-être unique chez des personnes « si généralement cachées et compassées ».
Conduite du dernier avec le Dauphin, et sa façon d’y être
Conduite prescrite avec le Dauphin : Beauvilliers, craignant « les soupçons de circonvenir son pupille » et « les regards perçants qui s'étoient fixés sur moi depuis ce choix pour Rome », voulait mettre Saint-Simon dans la confiance du prince « sans qu'il en parût rien » : le voir chez lui « rarement et courtement…, en tout plus de négligence que de cour ». Le prince le distinguait peu en public, « mais souvent un coup d'œil expressif, un sourire à la dérobée m'en disoit tout ce que j'en désirois savoir ». Ses amitiés de toute sa vie se trouvaient agréables au prince, ses inimitiés opposées aux ennemis de celui-ci ; et ses liaisons jésuites étaient « des boucliers sûrs contre le dangereux soupçon de jansénisme ».
Mon sentiment sur le jansénisme, les jansénistes et les jésuites
Profession de foi du mémorialiste : l'abbé de la Trappe pour boussole, « je tiens tout parti détestable dans l'Église et dans l'État. Il n'y a de parti que celui de Jésus-Christ. » Il tient les cinq propositions hérétiques — « ainsi, de tous les côtés, je ne suis pas janséniste » — mais est attaché « intimement, et plus encore par conscience que par la plus saine politique », aux libertés gallicanes, « pratique constante de l'Église universelle » contre les usurpations de la cour de Rome ; il tient l'inquisition « abominable devant Dieu et exécrable aux hommes », nie l'infaillibilité du pape et sa supériorité sur les conciles. Sur Port-Royal, il pense comme le feu roi soupirant à Maréchal : ce qu'on nomme jansénisme « est un pot au noir de l'usage le plus commode pour perdre qui on veut, et que d'un millier de personnes à qui on le jette, il n'y en a peut-être pas deux qui le méritent ». Les jésuites sont « d'un excellent usage en les tenant à celui que saint Ignace a établi » ; et il s'étonne que la prévention de Beauvilliers ait pu « s'accommoder de moi au point qu'il a fait, et sans le moindre nuage, toute sa vie ».

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