TOME XVII · CHAPITRE XIX
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
Le comte Stanhope à Paris ; la paix d'Espagne — Philippe V accède enfin ; Grimaldo « supplée presque en tout aux fonctions de premier ministre », fortune et caractère du commis devenu ministre ; la « digression déplacée, mais fort curieuse » sur le premier président de Mesmes ; la duchesse de Villars et les dames conduisant la princesse de Modène à Antibes — cérémonial, voyage, fiançailles et mariage. Et « le désordre du système et de la banque de Law se manifeste et produit des suites les plus fâcheuses et infinies » — l'effondrement commence ; les « commencements et fortune des quatre frères Pâris ».
Les entrées
- Comte Stanhope à Paris
- « Le comte Stanhope, ministre d'État fort accrédité du roi d'Angleterre..., vint de Londres conférer avec l'abbé Dubois et M. le duc d'Orléans à l'occasion de la paix. »
- Paix d’Espagne
- L'Espagne « ne tarda pas d'accéder [à la paix] dès qu'Albéroni fut chassé. Cette grande démarche fut même accompagnée d'une lettre très amiable du roi d'Espagne au régent, en sorte que la bonne intelligence parut rétablie. »
- Grimaldo supplée presque en tout aux fonctions de premier ministre d’Espagne, sous le titre de secrétaire des dépêches universelles
- « La place de premier ministre d'Espagne ne fut point remplie. Albéroni en avoit dégoûté Leurs Majestés Catholiques..., mais elle fut en quelque sorte remplacée sans titre et sans puissance personnelle » par Grimaldo, secrétaire des dépêches universelles : seul à travailler avec le roi sur toutes les matières, les secrétaires d'État gardant direction et détail « mais n'allant au roi presque que par Grimaldo ».
- Sa fortune, son caractère
- Grimaldo « étoit un Biscayen de la plus obscure naissance et d'une figure tout à fait ridicule et comique, surtout pour un Espagnol : un fort petit homme blond comme un bassin, gros et fort pansu, avec deux petites mains appliquées sur son ventre, qui, sans s'en décoller, gesticuloient toujours..., avec beaucoup d'esprit, très fin, très adroit, très insinuant, très politique ». Commis d'Orry, « net et infatigable au travail », porté par lui et Mme des Ursins jusqu'au secrétariat de la guerre — « il faut dire à son honneur qu'il demeura fidèle à tous les deux après leur chute » —, écarté par Albéroni, il fut reçu la nuit « dans le plus profond secret » par le roi, conduit par don Alonzo Manriquez, depuis duc del Arco. Rétabli à l'instant de la chute du cardinal, « le crédit et l'autorité supérieure ne le gâtèrent point..., jusqu'aux refus il les savoit assaisonner avec tant de grâce qu'on ne pouvoit lui en savoir mauvais gré » — sa seule faiblesse fut de jouer sur Grimaldo et Grimaldi pour se faire de cette maison. La reine « ne l'aima jamais, mais le traita comme si elle l'aimoit » ; ce fut avec lui que Saint-Simon traita lors de son ambassade.
- Digression déplacée, mais fort curieuse, sur le premier président de Mesmes
- Ici une anecdote apprise de Joly de Fleury, procureur général : peu après l'arrestation des du Maine, le premier président de Mesmes, « inquiet au dernier point », obtint par Mlle de Chausseraye une audience secrète du régent, où il entra en manteau par une porte dérobée. Après ses « protestations les plus fortes de fidélité », le régent « tira une lettre de sa poche, et tout à coup : Monsieur, lui dit-il d'un ton irrité, tenez, lisez cela ; le connoissez-vous ? À l'instant, le premier président fondit à deux genoux, lui embrassant non pas les jambes mais les pieds, et se mit aux pardons, aux regrets, aux repentirs, et n'eut si belle peur de sa vie » — c'était une lettre de sa main « par laquelle il répondoit du parlement à l'Espagne ». La Chausseraye sauva le coupable : « avec cette pièce en main..., voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous à vendre et à dépendre » ; et Dubois n'avait garde de le pousser, ses dépositions eussent révélé tout ce qu'il cachait au régent. Le prodige est que, peu après Pontoise, ce même de Mesmes osa demander au régent un dédommagement de sa table ouverte — « et l'extrême merveille est qu'il en obtint plus de quatre cent mille francs... Voilà de ces prodiges qu'on a bien de la peine à croire quand on ne les a pas vus..., et qui caractérisent le régent d'une façon bien étrange. »
- Duchesse de Villars et dames nommées pour conduire la princesse de Modène jusqu’à Antibes
- « La duchesse de Villars fut nommée pour conduire Mlle de Valois » jusqu'à Antibes, avec Mmes de Simiane — petite-fille de Mme de Sévigné, « si connue par son esprit et par ses lettres » —, Goyon, et Bacqueville, « dont il n'y eut personne qui n'en fût scandalisé » : née Châtillon mais mariée « à ce Bacqueville qui étoit riche, mais le néant » (Boyvin, petit-fils d'un « fermier laboureur... enrichi au commerce des blés »). La duchesse eut cent mille francs ; « son choix fut une nouveauté ; jamais duchesse n'avoit conduit de princesse du sang : cet honneur jusqu'alors avoit été réservé aux filles de France » — mais c'était la fille du régent, qui venait de faire duc et pair le beau-père de la duchesse.
- Remarques sur le cérémonial, le voyage et l’accompagnement
- Mme de Villars fit tout décider d'avance : « le même traitement que Mlle de Valois, à la main près, c'est-à-dire un fauteuil, un cadenas à table, une soucoupe, un verre couvert, les cuillers, fourchette et couteau de vermeil » — distinctions qui déplurent aux dames, lesquelles poussèrent la princesse à manger souvent seule en public, jusqu'à ce qu'un ordre de son père la fît « manger toujours avec la duchesse de Villars et les dames ». La princesse allongea tant le voyage que, « sur les plaintes réitérées du duc de Modène, le régent envoya des ordres si absolus qu'ils firent doubler le pas ». En l'embrassant, la grande-duchesse de Toscane lui dit adieu : « Allez, mon enfant, et souvenez-vous de faire comme j'ai fait ; ayez un enfant ou deux, et faites si bien que vous reveniez en France ; il n'y a de bon parti que celui-là. Leçon étrange, mais dont la princesse de Modène ne sut que trop bien profiter. »
- Fiançailles et mariage de cette princesse
- Les fiançailles se firent le dimanche 11 février dans le cabinet du roi par le cardinal de Rohan, M. le duc de Chartres portant la procuration du prince de Modène : « il ne se trouva personne ou comme personne de la cour », le régent n'ayant « pas songé à faire prier personne » — « cette foule qui l'environnoit... se tint chacun chez soi comme de concert pour n'avoir pas été conviée. Mme la duchesse d'Orléans le sentit et le régent s'en moqua. » Le roi donna à la mariée « un beau collier de diamants et de perles » ; au sortir de la messe du mariage, il la conduisit à son carrosse « et dit au cocher : À Modène, suivant l'usage » — mais elle retourna au Palais-Royal, y eut la rougeole, et différa tant qu'elle put.
- Désordre du système et de la banque de Law se manifeste et produit des suites les plus fâcheuses et infinies
- « Le système de Law tiroit à sa fin. » La banque seule, sagement bornée, « auroit doublé tout l'argent du royaume » — mais elle ne pouvait convenir qu'à une république ou à l'Angleterre, non « dans un État léger, changeant, plus qu'absolu, tel qu'est la France » ; et y joindre « la chimère du Mississipi..., un tour de passe-passe continuel pour tirer l'argent des uns et le donner aux autres », condamnait le grand nombre à la ruine. « Ce qui hâta la culbute fut l'inconcevable prodigalité de M. le duc d'Orléans... : tant fut donné à une nation avide et prodigue... que le papier manqua et que les moulins n'en purent assez fournir. » Law avoua enfin son embarras à Saint-Simon ; les billets se décrièrent ; vint la force : suppression de « tout usage d'or, d'argent et de pierreries », deux cents francs tolérés au plus, « visites et délations » jusque dans les maisons royales — « jamais souveraine puissance ne s'étoit si violemment essayée..., et ce fut un prodige... qu'il ne soit sorti que des plaintes et des gémissements » de « tant de millions de gens ou absolument ruinés ou mourant de faim auprès de leur bien ». Suites : Law chassé, toute denrée sextuplée, le commerce ruiné, « les énormes fortunes... d'une multitude de gens de la plus basse lie du peuple » — « c'est enfin ce dont la France ne se relèvera jamais, quoiqu'il soit vrai que les terres en soient considérablement augmentées ».
- Commencements et fortune des quatre frères Pâris
- On ôta leurs emplois aux quatre frères Pâris, « soupçonnés de cabaler contre Law ». Fils d'un hôtelier des Alpes à l'enseigne de la Montagne, ils devaient leur fortune à une aventure : Bouchu, intendant de l'armée d'Italie, pour se venger d'un commis des munitionnaires « qui lui avoit coupé l'herbe sous le pied » en galanterie, bloqua tout transport de vivres ; le commis, passant au cabaret esseulé, se livra aux frères Pâris, qui firent passer son convoi de mulets « par des chemins qu'eux seuls et leurs voisins connoissoient..., en sorte que sans perdre une seule charge le convoi joignit M. de Vendôme arrêté tout court faute de pain ». Vendôme, instruit, dit à Bouchu « qu'il ne savoit à quoi il tenoit qu'il ne le fît pendre pour avoir joué à perdre l'armée du roi ». De là, les Pâris devinrent munitionnaires, s'enrichirent, « gouvernèrent en plein et à découvert sous M. le Duc, et, après de courtes éclipses, sont redevenus les maîtres des finances et des contrôleurs généraux..., et ont vu la cour à leurs pieds, la ville et les provinces ».
- Nouveaux prisonniers à Nantes
- « Le roi vint pour la première fois au conseil de régence le dimanche 18 février » et voulut y demeurer jusqu'à la fin ; sa présence ne changea rien à la séance, son fauteuil « toujours seul au bout de la table ». Le duc de Berwick y entra peu après — étranger, mais « naturalisé François, en France depuis trente-deux ans..., duc, pair, maréchal de France..., et une fidélité plus qu'éprouvée ; nous étions déjà quinze, il fit le seizième ». Un jour, un petit chat du roi sauta sur la table et fit crier le duc de Noailles : « Eh, monsieur, laissez ce petit chat, il fera le dix-septième ! » — le régent « se mit à rire de tout son cœur..., et le roi aussi, qui m'en parla le lendemain à son petit lever..., ce qui courut Paris aussitôt ». Cependant « il y eut beaucoup de nouveaux prisonniers à Nantes ».
- Vingt-six présidents ou conseillers remboursés et supprimés, choisis dans le parlement de Bretagne
- « On supprima vingt-six présidents ou conseillers du parlement de Bretagne, qu'on remboursa avec du papier. Ce ne furent point les vingt-six charges des dernières augmentations ; ce furent les personnes en jardinant (comme on dit des coupes de futaies), choisies dans cette compagnie desquelles on étoit mécontent. Cela n'y causa pas le plus petit mouvement : la commission du conseil se rendoit redoutable à Nantes, et il y avoit des troupes répandues dans la province. »
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved