TOME XVII · CHAPITRE XVIII
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Résumé
1720. La « comédie entre le duc et la duchesse du Maine, qui ne trompe personne » — la fausse réconciliation des conjurés libérés ; changement de dame d'honneur de Mme la Duchesse la jeune « et pourquoi raconté » ; caractères de M. et Mme de Pons ; l'abbé d'Entragues, « extraction, singulier caractère, aventures ». Law contrôleur général des finances — l'Écossais au sommet ; grâces aux enfants d'Argenson ; Machaut et Angervilliers conseillers d'État « en expectative » ; Law « maltraité par l'avidité du prince de Conti », réprimandé par le Régent ; ballet du roi ; force grâces pécuniaires — dont douze mille livres à l'auteur sur son gouvernement.
Les entrées
- 1720
- « Cette année commença par une comédie fort ridicule dont personne ne fut la dupe, ni le public, ni ceux pour qui elle fut principalement jouée, ni ceux qui la jouèrent, si ce n'est peut-être la seule Mme la Princesse qui y fit un personnage principal, et qui étoit faite pour l'être de tout. »
- Comédie entre le duc et la duchesse du Maine, qui ne trompe personne
- Le duc et la duchesse du Maine, qui avaient eu par « la perfidie de l'abbé Dubois » tout le temps de sauver leurs papiers et de s'arranger, jouèrent chacun leur rôle : elle « s'affubla de tout dans ses réponses aux interrogatoires..., accusa fortement Cellamare, Laval..., son mari surtout, pour qui elle se fit fort » — appuyée « de son sexe et de sa naissance », elle « ne craignoit rien pour sa tête » ; lui, « déchu de l'état et de la qualité de prince du sang, trembloit pour sa vie... Il songea donc de bonne heure à se mettre à couvert sous la jupe de sa femme », s'exclama à Dourlens contre « sa folie et sa félonie », et refusa tout signe de vie. Rapprochés — lui à Clagny, elle à Sceaux —, ils jouèrent la brouille de janvier à fin juillet, puis la terminèrent « par une autre » comédie : le raccommodement arrangé par Mme la Princesse à Vaugirard, chez Landois. On vida peu à peu la Bastille ; Laval, le plus chargé, « en sortit enragé contre elle, et ne le lui a pas pardonné, dont elle se soucia aussi peu que font tous les princes... quand ils n'ont plus besoin des gens ».
- Changement de dame d’honneur de Mme la Duchesse la jeune ; pourquoi raconté
- Le changement des dames de l'hôtel de Condé n'est conté que pour « montrer l'étrange contraste de la conduite des gens de qualité la plus distinguée » : Mme de Montmorency-Fosseux, dégoûtée, se retira ; Mme de Pons brigua la place pour liquider ses procès, puis s'en lassa ; et la belle-sœur du chevalier de Dampierre, écuyer de M. le Duc — qui « avoit persuadé M. le Duc qu'il étoit, comme on dit, de la côte de saint Louis » —, l'obtint : « ils en avoient grand besoin, car ils n'avoient pas de chausses ; et voilà comme l'excès de l'orgueil et de la bassesse s'accommodent presque toujours. »
- Caractère de M. et de Mme de Pons
- M. de Pons, « l'aîné de cette grande et illustre maison de Pons, mais si pauvre que M. de La Rochefoucauld... prit soin de lui jusqu'à son logement, son vêtement et sa nourriture », avait « un des plus beaux visages qu'on pût voir », de l'esprit fort orné, mais « une extrême gloire et une opinion de soi-même rebutante » ; sa femme, riche héritière de Verdun, était « aussi dépiteusement laide que le mari étoit beau, et aussi riche qu'il étoit pauvre ; d'ailleurs autant de gloire, d'esprit, de débit et d'avarice l'un que l'autre... Elle étoit très méchante, très difficile à vivre, maîtresse absolue de son mari. »
- Abbé d’Entragues ; son extraction ; son singulier caractère ; ses aventures
- L'abbé d'Entragues — Crémeaux de nom, mis au monde par l'alliance La Vallière — était un singulier personnage : « méchant, se plaisoit aux tracasseries et à brouiller les gens » ; « d'une pâleur singulière, qu'il entretenoit exprès à force de saignées, qu'il appeloit sa friandise ; dormoit les bras attachés en haut pour avoir de plus belles mains » ; Pelletier de Sousy, le visitant en exil à Caen, crut entrer « chez une femme de peu de vertu » — c'était l'abbé au lit « coiffé en coiffure de nuit de femme, avec une cornette à dentelle, force fontanges..., et des mouches ». On sut qu'il avait « fait la cène un dimanche au prêche chez l'ambassadeur de Hollande ; il s'en vanta même, et dit qu'il avoit eu enfin le bonheur de faire la cène avec ses frères ». Menacé de la Bastille, enfui, pris à Lille, mis à la citadelle, « il s'en lassa, et fit là son abjuration, après laquelle il revint enfin à Paris sans qu'il en fût autre chose » — reçu partout « comme s'il ne lui étoit rien arrivé ». Il donna toute sa vie « considérablement aux pauvres..., et il finit fort chrétiennement une vie fort peu chrétienne. »
- Law, contrôleur général des finances
- Le désordre des finances croissant avec les démêlés d'Argenson et de Law — lequel « tenoit par son papier un robinet de finance qu'il laissoit couler à propos sur qui le pouvoit soutenir » : M. le Duc, Mme la Duchesse, Lassay, Mme de Verue, Dubois « à discrétion » —, il fallut que l'un cédât. Dubois, à qui « la vue du cardinalat et la nécessité de beaucoup d'argent » ne permettaient pas de balancer, trancha ; Argenson, sentant « que, s'opiniâtrant aux finances, elles entraîneroient les sceaux », céda : « Law fut enfin déclaré contrôleur général des finances, et, dans cette élévation si singulière pour lui, continua à venir chez moi tous les mardis matin... Le murmure fut grand de voir un étranger contrôleur général, et tout livré en France à un système dont on commençoit beaucoup à se défier. Mais les François s'accoutument à tout. »
- Grâces singulières faites aux enfants d’Argenson
- Argenson « se servit habilement du sacrifice des finances » : sa charge de chancelier de l'ordre de Saint-Louis passa à ses fils, l'aîné eut sa place de conseiller d'État avec l'intendance de Maubeuge, le cadet la lieutenance de police : « on n'avoit jamais ouï parler d'un conseiller d'État et intendant de Hainaut de vingt-quatre ans, ni d'un lieutenant de police encore plus jeune. »
- Machaut et Angervilliers conseillers d’État en expectative
- On donna des expectatives de conseiller d'État à Machaut — « qui quitta volontiers la place de lieutenant de police..., et pour les cinquante mille écus qu'il avoit donnés au garde des sceaux, qu'il lui rendit » — et à Angervilliers, intendant d'Alsace puis de Paris, qu'on vit depuis secrétaire d'État de la guerre, « et sa capacité le distingua extrêmement dans tous ses emplois ainsi que sa probité ».
- Law maltraité par l’avidité du prince de Conti, qui en est fortement réprimandé par M. le duc d’Orléans
- La place de contrôleur général ne mit pas Law « à l'abri du pistolet sur la gorge » de M. le prince de Conti, « plus avide que pas un des siens, et que n'est-ce point dire ? » Rebuté, « il essaya la vive force..., y fut avec trois fourgons qu'il ramena pleins d'argent pour le papier qu'il avoit, que Law n'osa refuser à ses emportements, et manifester par ce refus la sécheresse de ses fonds effectifs ». Law s'en plaignit au régent, qui, « contre son naturel, lui lava si bien la tête qu'il n'osa branler, et eut recours aux pardons » ; le prince se répandit en propos contre Law, « mais le blâme fut général..., parce que la cause en étoit connue, et qu'on n'ignoroit pas en gros tout ce qu'il avoit tiré de Law ».
- Ballet du roi
- Le maréchal de Villeroy, « adorateur du feu roi jusqu'au culte, plein de vent et de frivole », voulut que le roi dansât un ballet — « c'étoit s'en aviser trop tôt » pour un enfant timide, dans une cour où l'éducation ne formait plus « à la grâce, à l'adresse..., à la fine et honnête galanterie ». On prit « qui on put, par conséquent marchandise fort mêlée », au point que Law obtint du régent que son fils en fût : « on ne peut exprimer la révolte publique que cette bagatelle excita... Enfin le public fut content : la petite vérole prit au fils de Law, et, à cause du ballet dont il ne pouvoit plus être, ce fut une joie publique. » Le résultat trompa Villeroy : « le roi fut si ennuyé et si fatigué d'apprendre, de répéter et de danser ce ballet, qu'il en prit une aversion pour ces fêtes et pour tout ce qui est spectacle, qui lui a toujours duré depuis. »
- Force grâces pécuniaires
- Le régent, « par sa facilité ordinaire ou pour adoucir au monde la nouvelle élévation de Law, fit quantité de grâces pécuniaires » : six cent mille livres à La Fare, cent mille à Castries, deux cent mille au vieux prince de Courtenay « qui en avoit grand besoin », vingt mille livres de pension au prince de Talmont, six mille à la marquise de Bellefonds, « et, à force de cris de M. le prince de Conti, une de soixante mille livres au comte de La Marche, son fils, âgé à peine de trois ans ».
- J’obtiens douze mille livres d’augmentation d’appointements sur mon gouvernement de Senlis, qui n’en valoit que trois mille
- « Voyant tant de déprédation et nulle vacance à espérer, je demandai à M. le duc d'Orléans d'attacher douze mille livres en augmentation d'appointements à mon gouvernement de Senlis, qui ne valoit que mille écus, et dont mon second fils avoit la survivance, et je l'obtins sur-le-champ. »
- Je fais les derniers efforts pour un conseil étroit, fort inutilement
- Saint-Simon fit les derniers efforts pour le conseil étroit, jusqu'à presser d'y mettre le duc de Noailles et Canillac, « tout ce qu'il me savoit le plus opposé..., pour lui marquer à quel point je croyois cet établissement important ». Le régent lâcha enfin sa défiance : « Franchement, n'est-ce point que vous sentez qu'il sera pour le moins aussi bon et plus sûr de n'en avoir point été, quand le roi sera devenu grand ? — À l'instant je lui saisis le bras, et d'un ton bien ferme, en le regardant entre les deux yeux : Oh ! monsieur, puisque cette idée vous entre dans la tête, je vous demande d'être de ce conseil, et je vous déclare que j'en veux être » — expliquant qu'il ne s'en était exclu que pour ôter tout soupçon d'intérêt. « Il demeura atterré et immobile, honteux, je crois, de m'avoir montré une défiance si injuste..., plus embarrassé encore entre la salubrité de ce dont je le pressois... et l'intérêt radicalement contraire de l'abbé Dubois... J'insistai encore d'autres fois..., et toujours inutilement. À la fin je m'en lassai et abandonnai la barque aux courants. »
- Mariage de Soyecourt avec Mlle de Feuquières
- Mme la princesse de Conti maria la fille unique de Mme de Feuquières, sa dame d'honneur, à Boisfranc dit Soyecourt — « ce Soyecourt en masque et vilain en effet », des Seiglière, « extraordinairement riche » de plusieurs héritages. Mme de Feuquières, veuve de l'auteur « de si bons Mémoires de guerre », mourait de faim en attendant la liquidation des successions d'Hocquincourt et de Pas. Le mari, « avec de l'esprit, de la figure, de l'emploi à la guerre, se perdit de débauches, de jeu, de toutes sortes d'infamies..., sortit de France..., et mourut enfin en Italie au grand soulagement de sa femme, de ses enfants et de MM. de Gesvres. »
- Réflexions sur les mariages des filles de qualité avec des vilains
- D'où ces réflexions sur « le désastre, l'ignominie, la déprédation des mésalliances si honteuses des filles de qualité dont on croit se défaire pour leur noblesse sans leur rien donner, et dont le sort ordinaire est de porter tous les biens de leurs maisons, dont elles deviennent héritières, par une punition marquée, à la lie qu'on leur a fait épouser, en victimes de la conservation de tous ces biens à leurs frères qui meurent sans postérité ».
- Mort du comte de Vienne ; son caractère, son extraction
- « Le comte de Vienne mourut assez subitement dans un âge peu avancé. C'étoit un fort honnête homme, qui avoit de l'esprit et de la grâce, qui étoit fort du monde... Leur nom est Cokseart ; ils sont Bretons, et rien moins que des La Vieuville de Flandre, dont ils ont pris le nom et les armes qu'ils ont avec raison trouvés meilleurs que les leurs. »
- Mort du prince de Murbach
- « Le prince de Murbach mourut en même temps vers Cologne ; il étoit frère de Mme de Dangeau, bien fait et de bonne compagnie... ; le nom qu'il portoit étoit celui de son abbaye commendataire de Murbach, qui donne titre de prince de l'empire, mais qui en France n'opère aucun rang. »
- Mort de l’impératrice mère, veuve de l’empereur Léopold
- « L'impératrice mère, veuve de l'empereur Léopold et sœur de l'électeur palatin, mourut à Vienne d'apoplexie, qui fut un deuil de six semaines pour le roi. »
- Son deuil et son caractère
- « C'étoit une princesse fort haute et fort absolue dans sa cour et dans sa famille, qui avoit eu un grand crédit sur l'esprit de l'empereur Léopold, et plus encore sur celui de l'empereur son fils... Elle étoit haute, fière, altière, grossière, avec de l'esprit ; elle aimoit et protégea tant qu'elle put sa maison, et fut toujours fort opposée à la France. »
- Mort du cardinal de La Trémoille
- « Le cardinal de La Trémoille mourut à Rome assez méprisé et à peu près banqueroutier », malgré ses pensions, le riche archevêché de Cambrai et cinq abbayes : « son ignorance, ses mœurs, l'indécence de sa vie, sa figure étrange, ses facéties déplacées, le désordre de sa conduite ne purent être couverts par son nom, sa dignité, son emploi... C'étoit un homme qui ne se soucioit de rien, et qui pourtant craignoit tout, tant il étoit inconséquent. »
- Étrange friponnerie et bien effrontée de l’abbé d’Auvergne pour lui escroquer son archevêché de Cambrai
- Sa mort fait réparer un oubli qui montre, « à l'esprit près, la parfaite ressemblance de l'abbé d'Auvergne au cardinal de Bouillon » : le duc de Noirmoutiers, aveugle, fit venir Saint-Simon par le jardin des Jacobins pour lui confier que l'abbé d'Auvergne pressait le cardinal de La Trémoille, avec « un équivalent de menaces », de donner la démission de Cambrai, « faisant entendre que M. le duc d'Orléans le vouloit ainsi ». Saint-Simon retourna sur-le-champ au Palais-Royal : le régent se mit « à rire aux éclats, et à se récrier sur l'insigne friponnerie et l'impudence sans pareille », chargea Saint-Simon d'assurer que le cardinal gardât Cambrai sans inquiétude — et « que, quand bien même... il n'y avoit en France évêque ni abbé à qui il ne donnât Cambrai plutôt qu'à l'abbé d'Auvergne ». Une négative « si nette et si sèche » fut écrite ; l'abbé « demeura tout court, mais sans cesser de voir M. de Noirmoutiers..., avec une effronterie en vérité incroyable » — digne neveu du cardinal de Bouillon et de sa double friponnerie sur la promotion de l'évêque de Javarin.
- Digression sur les alliances étrangères du maréchal de Bouillon et de sa postérité
- Suit une digression sur « l'esprit suivi des Bouillon » depuis que Henri IV fit la fortune du vicomte de Turenne en lui faisant épouser l'héritière de Sedan : les alliances étrangères — le remariage avec la fille du célèbre Guillaume d'Orange, dont les quatre lits donnèrent aux Bouillon tout le réseau protestant d'Europe ; l'échange de Sedan arraché à Mazarin, « des millions, des terres qui se peuvent appeler des États..., et un rang inconnu en France, qui en souleva toute la noblesse » ; Berg-op-Zoom ; la Sobieska « étonnée de se trouver ici bourgeoise du quai Malaquais, ayant compté d'épouser un souverain » ; et la désertion du prince d'Auvergne, « gros garçon, fort épais de corps et d'esprit..., qui comptoit sottement devenir stathouder des Provinces-Unies ». « Tels ont été l'esprit et les vues constantes de cette branche de la maison de La Tour depuis que, par l'usurpation de Sedan, elle a tâché sans cesse... de ne vouloir plus faire partie de la noblesse française, et de démentir son origine. »
- Abbé d’Auvergne ; comment fait archevêque de Tours, puis de Vienne
- Encore un mot sur l'abbé d'Auvergne : quand il eut Tours, l'abbé de Thesut, qui tenait la feuille, « fit un cri épouvantable... Le régent convint de tout, y ajouta même le récit d'aventures de laquais fort étranges et assez nouvelles..., et avoua à Thesut qu'il en étoit depuis longtemps si persécuté par les Bouillon, qu'il falloit à la fin se rédimer de vexation. Thesut insista encore, puis écrivit la nomination sur la feuille en haussant les épaules » — récit fait à Saint-Simon par Thesut lui-même. Transféré ensuite à Vienne qu'il préféra, l'abbé d'Auvergne fut plus tard « le digne choix du cardinal Fleury pour la pourpre..., dont le scandale fut si éclatant et si universel, que le cardinal Fleury n'en put cacher sa honte ».
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