TOME XX · CHAPITRE PREMIER
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Résumé
La mort du cardinal Dubois (10 août 1723) et son procès posthume. Après une litanie de morts — la duchesse d'Aumont, l'abbé Fleury dont le caractère est loué, le duc d'Estrées, le P. Daubenton à Madrid —, Saint-Simon s'installe devant la dépouille de son ennemi et fait le compte : « ses richesses », ses obsèques, son « esquisse », et surtout « sa conduite à s'emparer de M. le duc d'Orléans », ses négociations de Hanovre, d'Angleterre et d'Espagne, « son énorme grandeur », son gouvernement, ses « folles incartades ». Le Régent, « fort soulagé » de cette mort, prend lui-même la place de premier ministre ; le roi, note le duc, l'aimait, « et point du tout le cardinal Dubois ».
Les entrées
- Mort de la duchesse d’Aumont (Guiscard)
- La duchesse d’Aumont, fille unique et héritière de Guiscard, meurt le 9 juillet, à trente-cinq ans, d’une longue maladie de poitrine. Elle ouvre la file des morts qui emportent tout ce mois-là, et n’a droit qu’à cette ligne sèche.
- Mort et caractère de l’abbé Fleury
- L’abbé Fleury, sous-précepteur des enfants de France et ancien premier confesseur du roi, meurt à quatre-vingt-trois ans, la tête entière, après des années de retraite parfaite. Auteur du Catéchisme historique et d’une Histoire de l’Église arrêtée au concile de Constance, il n’avoit jamais voulu qu’un seul bénéfice, le prieuré d’Argenteuil : modestie, piété éclairée, douceur, et « un désintéressement peu commun ».
- Mort du duc d’Estrées ; du comte de Saillant
- Le duc d’Estrées meurt à quarante ans, ayant passé sa vie « dans la plus basse et la plus honteuse crapule », non sans esprit mais sans aucun sentiment, et ruiné ; faute d’enfants, sa dignité passe au maréchal d’Estrées. Meurt aussi le comte de Saillant, brave et honnête homme mais « court à l’excès », dont l’intendant Harlay s’étoit diverti à le faire tomber dans les panneaux les plus ridicules.
- Marquis d’Alègre gouverneur des Trois-Évêchés
- Le gouvernement des Trois-Évêchés, vacant par la mort de Saillant, échoit au marquis d’Alègre, qui l’obtient sans avoir à s’y transporter pour commander. La faveur va au titre et aux appointements, non au service.
- Mort de la comtesse de Châtillon ; de l’abbé de Camps ; du P. Daubenton à Madrid
- La comtesse de Châtillon, fille du feu chancelier Voysin, meurt à trente et un ans, laissant une fille future duchesse de Rohan-Chabot ; l’abbé de Camps à quatre-vingt-trois ans. Le P. Daubenton, confesseur de Philippe V, meurt le 7 août à Madrid, enterré en grande pompe et « fort peu regretté » : outré de l’incartade que lui avoit faite le cardinal Dubois, il se venge en mourant.
- Le P. Bermudez confesseur du roi d’Espagne ; son caractère
- Sa vengeance est de faire nommer, le lendemain de sa mort, le P. Bermudez confesseur du roi d’Espagne : « Espagnol jusque dans les moelles », haïssant la France, secrètement attaché à la maison d’Autriche et lié à la cabale italienne. Choix le plus pernicieux qui fût pour les intérêts françois. Grand prédicateur au demeurant, dont on disoit qu’il débitoit mot à mot Bourdaloue traduit — mais plus court.
- Mort du cardinal Dubois
- Dubois cache son mal jusqu’au bout, va au conseil, se rend invisible chez lui, tempête contre qui l’aborde. Le 7 août on lui déclare l’opération urgente, l’abcès ayant crevé dans la vessie le jour de sa cavalcade à la revue ; il tergiverse, réclame le cérémonial des cardinaux, envoie promener les chirurgiens. Le duc d’Orléans accourt et l’y décide ; taillé le 9 par La Peyronie, il meurt le 10 au soir « dans le plus grand désespoir et dans la rage de la quitter ».
- Ses richesses
- Il meurt maître absolu de son maître, surintendant des postes, cardinal, archevêque de Cambrai avec sept abbayes, et lorgnant déjà Cîteaux et Prémontré. Le compte dressé, bénéfices rabattus pour éviter toute enflure, monte à 1 534 000 livres, dont 960 000 de pension d’Angleterre ; il y faut ajouter l’immense argent comptant tiré de Law, la vaisselle, les bijoux, les attelages. « Quel monstre de fortune et d’où parti ! »
- Ses obsèques
- Porté de Versailles à Paris, il est enterré à Saint-Honoré ; académies, assemblée du clergé et cours supérieures lui font des services, Noailles officiant à Notre-Dame. « Il n’y eut point d’oraison funèbre à aucun, on n’osa le hasarder. » Son neveu chanoine, qui vivoit très saintement, refuse presque tout de cette succession, en emploie une part au tombeau et distribue le reste aux pauvres, « dans la crainte qu’elle ne lui portât malédiction ».
- Son esquisse
- Nulle fortune si prodigieuse ne fut jamais portée par un homme si dépourvu de tout talent, hors « la basse et obscure intrigue ». Esprit ordinaire, capacité nulle, « son extérieur d’un furet, mais de cuistre », la fausseté écrite sur le front, la tête incapable de contenir plus d’une affaire à la fois. Mépris déclaré de la foi, de la parole, de l’honneur ; voluptueux autant qu’ambitieux, et néanmoins très peu capable de séduire.
- Sa conduite à s’emparer de M. le duc d’Orléans
- Le seul homme qu’il ait su séduire fut le duc d’Orléans, qui avoit tant d’esprit. Il le gagne enfant comme précepteur, s’en empare jeune homme en flattant son goût de la liberté et de la débauche, lui gâte le cœur par « les beaux principes des libertins savants », et étouffe en lui la raison et la conscience. Sa meilleure espérance restera toujours l’extrême foiblesse du prince.
- Ses négociations à Hanovre et en Angleterre, et son énorme grandeur
- Le nœud secret de la négociation d’Angleterre — le soutien réciproque de deux usurpateurs en cas de mort du roi — lui livre la Hollande, Hanovre, Londres, et le rend seul dépositaire de l’affaire. Dès lors il traite pour lui-même, accordant tout aux Anglois, revient brusquement forcer son maître, puis retourne triompher chez les ministres anglois. Prix du service : les conseils culbutés, Huxelles écarté, le secrétariat d’État, puis la guerre d’Espagne, puis le chapeau et le premier ministère.
- Sa négociation en Espagne ; causes de sa facilité
- Le double mariage, si prompt malgré les préventions de Madrid, ne doit rien à son habileté. Philippe V, attaché à sa maison et à sa nation « si intrinsèquement », reçoit le mariage du roi comme le comble de ses vœux ; la reine veut l’établissement de son fils en Italie, qui ne peut passer que par l’Angleterre, donc par Orléans et Dubois. Le voile de leur rancune, à Madrid, n’avoit pour l’auteur « que la consistance d’une gaze ».
- Son gouvernement
- Devenu le vrai maître, il emploie ses journées à espionner le régent — ce qu’il fait, qui il voit, son humeur, ses propos au sortir de chaque audience — et à effaroucher quiconque voudroit aller droit au prince. Inabordable, il laisse tout en arrière : il jette au feu un monceau de lettres encore cachetées en s’écriant d’aise « qu’il se trouvoit alors à son courant », et l’on en trouve des milliers à sa mort. « Pour gouverner de la sorte il n’est pas besoin de capacité. »
- Ses folles incartades
- Ses folies « feroient un livre ». La fougue lui fait parcourir une chambre entière en courant sur les tables et les chaises sans toucher terre. Il envoie promener le cardinal de Gesvres dans les termes les plus sales, et le régent répond qu’il l’a toujours trouvé de bon conseil. Mme de Conflans, venue par simple politesse, est empoignée aux épaules et poussée du poing hors du cabinet ; elle s’enfuit en sanglots, et l’on en rit. Réveillé le jour de Pâques, il blasphème pour n’avoir pu dire la messe — et ne la dit point.
- M. le duc d’Orléans, fort soulagé par la mort du cardinal Dubois, est fait premier ministre
- Sa mort soulage grands et petits, « et en vérité, toute l’Europe », jusqu’à ce frère qu’il traitoit comme un nègre. Le plus soulagé est le duc d’Orléans, qui gémissoit sous les chaînes qu’il s’étoit forgées, n’osant ni sachant s’en défaire. À peine mort, le prince court à Meudon ; le roi le prie de se charger des affaires et le déclare premier ministre dès le lendemain — promptitude due surtout à la crainte qu’avoit Fréjus de voir un particulier en cette place.
- Le roi l’aimoit, et point du tout le cardinal Dubois
- Le roi aimoit le duc d’Orléans, pour le respect qu’il en recevoit et pour une manière de travailler qui le laissoit maître des grâces sans jamais l’ennuyer ni contraindre ses amusements. Dubois, malgré toutes ses souplesses, n’avoit jamais pu l’apprivoiser : on remarquoit « une répugnance du roi pour lui plus que très sensible ». Villeroy d’abord, Fréjus surtout, le ruinoient journellement dans cet esprit-là.
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