TOME IV · CHAPITRE IX
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Résumé
Brisach pris par le duc de Bourgogne ; le Portugal passe aux alliés et l'« infidélité » du duc de Savoie éclate. Puis le grand récit espagnol : le changement entier de l'Espagne et les « routes » qui conduisent la princesse des Ursins à régner — elle s'empare de la jeune reine, dont Saint-Simon peint le caractère, gagne les deux rois, tandis que Philippe V est peint dans sa docilité. Le despacho devenu ridicule ; discrédit et conduite des deux cardinaux d'Estrées ; le « personnage » d'Harcourt ; l'artifice de la retraite en Italie demandée pour mieux rester ; Louville écarté ; l'énorme progrès et la licence d'Aubigny ; retraite des cardinaux, chute du despacho.
Les entrées
- Siège et prise de Brisach par Mgr le duc de Bourgogne, qui revient à la cour
- Mgr le duc de Bourgogne passa le Rhin, Vauban le joignit, « et le 15 août Brisach fut investi ». Marsin ayant paru le matin devant Fribourg, les gouverneurs « en furent les dupes », celui de Brisach envoyant quatre cents hommes à Fribourg le jour même de son investissement. La place tint jusqu'au 6 septembre — « la défense fut médiocre » — et la garnison sortit par la brèche avec les honneurs de la guerre. « Mgr le duc de Bourgogne s'acquit beaucoup d'honneur par son application, son assiduité aux travaux, avec une valeur simple et naturelle qui n'affecte rien [...] et qui ne s'aperçoit pas du danger » ; sa libéralité et son soin des blessés « lui acquirent les cœurs de toute l'armée ». Il la quitta à regret sur ordres réitérés : « on s'étoit bien gardé de lui laisser entrevoir que la campagne n'étoit pas finie » — le projet de Tallard « auroit été embarrassé de sa personne ».
- Le Portugal se joint aux alliés
- « Le Portugal nous avoit manqué, ou plutôt nous avions manqué au Portugal », faute d'exécuter les forces navales promises pour le couvrir des Anglais. Or « l'Espagne ne pouvoit être attaquée que par le côté du Portugal, et l'archiduc ne pouvoit mettre pied à terre ailleurs » : rien n'était plus principal que de garder « cette unique avenue ». Les alliés ne perdirent pas de temps : « par la lenteur ou l'impuissance d'accomplir à temps notre traité, ils forcèrent le roi de Portugal à en signer un avec eux, qui pensa plus d'une fois dans la suite coûter la couronne à Philippe V. »
- Infidélité du duc de Savoie
- « Presque en même temps on s'aperçut de l'infidélité du duc de Savoie. Phélypeaux, ambassadeur du roi auprès de lui, qui avoit le nez fin, en avertit longtemps sans qu'on voulût le croire. » Tout rassurait : les traités, la double alliance, l'opinion de Vaudemont « qui se gardoit bien de mander ce qu'il en pensoit, la duperie et la confiance si ordinaire de Vendôme » ; « Mme de Maintenon ne pouvoit croire coupable le père de Mme la duchesse de Bourgogne ; Chamillart, séduit par les deux généraux, étoit de plus entraîné par elle, et le roi ne voyoit que par leurs yeux. À la fin, mais trop tard, ils s'ouvrirent. »
- Changement entier en Espagne ; vues de la princesse des Ursins ; routes qui la conduisent à régner en Espagne
- Avant le remède, « il faut voir l'entier changement de scène qui arriva en Espagne ». Le dessein de Mme des Ursins : « elle vouloit régner ; elle n'y pouvoit atteindre qu'en donnant à la reine le goût des affaires et le désir d'y dominer, et se servir du tempérament de Philippe V et des grâces de son épouse pour un partage du sceptre qui, en laissant l'extérieur au roi, en feroit passer la puissance à la reine, c'est-à-dire à elle-même, qui la gouverneroit, et par elle le roi et sa monarchie. » Elle avait achevé de gagner l'esprit de la reine « par lui faire peur des dames espagnoles » — l'incartade du souper des noces l'y servant à merveille : « elle crut n'avoir de ressource qu'en Mme des Ursins, elle s'y livra tout entière. »
- Princesse des Ursins s’empare de la reine d’Espagne
- Le voyage de Barcelone à Madrid et la tenue des états d'Aragon donnèrent à la camarera-mayor « un grand loisir d'insinuation et d'instruction imperceptible » ; la régence l'établit : « la bienséance ne vouloit pas que la reine fût seule avec tous les hommes de la junte. Mme des Ursins l'y accompagna donc nécessairement, et par ce moyen prit nécessairement aussi connoissance de toutes les affaires. » Elle rendit la reine assidue à la junte « pour y être assidue elle-même », fit porter les affaires jusque hors de la junte, et rendit à Mme de Maintenon « un compte exact de tout [...] jusqu'aux plus petits détails », accoutumant ainsi les deux rois « à l'en voir instruite [...] sans leur donner de soupçon d'ambition ».
- Caractère de la reine d’Espagne
- Éloge sans réserve de la jeune reine : « élevée aussi soigneusement que Mme la duchesse de Bourgogne », née « avec un bon esprit sage, ferme, suivi, capable de conseil et de contrainte », d'une constance et d'un courage relevés par « la douceur et les grâces naturelles ». « Elle avoit tout ce qu'il falloit pour être adorée. Aussi en devint-elle la divinité. L'affection des Espagnols, qui seule et plus d'une fois a conservé la couronne à Philippe V, fut en la plus grande partie due à cette reine dont ils sont encore idolâtres, dont ils ne se souviennent encore qu'avec larmes [...], et où, après tant d'années qu'ils l'ont perdue, ils ne se peuvent encore consoler. »
- Princesse des Ursins gagne les deux rois
- Restait à gagner les deux rois. À Versailles, la sirène chanta pour Mme de Maintenon : « que par elle à Madrid, elle à Versailles régneroit en Espagne, plus absolument encore qu'elle ne faisoit en France, puisqu'elle n'auroit besoin d'aucun détour, mais seulement de commander. » « Mme de Maintenon, dont la passion étoit de savoir tout, de se mêler de tout, et de gouverner tout, se trouva enchantée [...]. Elle l'embrassa avec avidité, sans comprendre qu'elle ne gouverneroit qu'en apparence, et feroit gouverner Mme des Ursins en effet, puisqu'elle ne pourroit rien savoir que par elle. » De là « la chute de tous ceux qui avoient mis Philippe V sur le trône [...], et le néant de nos ministres sur l'Espagne » — « telle fut son adresse, et telle la foiblesse du roi, qui aima mieux gouverner son petit-fils par la reine que de le conduire directement ».
- Caractère de Philippe V
- Quant à Philippe V, « la nature y avoit pourvu » : cadet d'un aîné « vif, violent, impétueux », il avait été « élevé dans une dépendance, une soumission nécessaire [...] pour éviter les troubles » ; « son esprit et tout ce qui en dépend fut donc raccourci et rabattu par cette sorte d'éducation indispensable », tombant sur « un naturel doux et tranquille » ; la grande piété acheva : « avec du sens, de l'esprit, et une expression lente, mais juste et en bons termes, ce fut un prince fait exprès pour se laisser enfermer et gouverner. » S'y joignit « une autre [disposition] tout à fait singulière, née du concours de la piété avec le tempérament » : ce tempérament « si fort et si abondant » l'incommoda « jusqu'au danger » en Italie, « et il n'eut de soulagement qu'après avoir retrouvé la reine. De là on peut juger combien il l'aima [...], et combien elle sut s'en prévaloir. »
- Junte ou despacho devenu ridicule
- « Bientôt la junte devint une représentation » : rebaptisée despacho au retour du roi, elle ne décidait plus rien. Le roi y assistait exactement, mais « en emportoit tous les mémoires chez la reine ou chez Mme des Ursins », où Orry se trouvait en quart, « et là se prenoient toutes les résolutions que le roi reportoit toutes faites le lendemain au despacho, [...] quand Orry et Mme des Ursins avoient eu le temps de prendre leurs délibérations ». Pour achever de fatiguer les vieux cardinaux, « Mme des Ursins le fit tenir à dix heures du soir » — le conseil d'Espagne réduit à une comédie nocturne.
- Discrédit des deux cardinaux et leur conduite
- Sûre du terrain, elle rompit ses anciennes liaisons avec les deux cardinaux « sur lesquels notre cour avoit si principalement compté ». D'abord les désunir : Portocarrero, « fier du grand personnage qu'il avoit fait au testament de Charles II », supportait mal le partage avec Estrées, « vif, ardent, bouillant, haut à la main ». Pour retenir l'Espagnol dégoûté, « elle s'avisa de flatter sa vanité par un expédient tout à fait ridicule » : le régiment des gardes espagnoles, vacant par la mort de Castanaga. « On le proposa au cardinal Portocarrero, prêtre, archevêque, primat, cardinal ex-régent ; il l'accepta, on se moqua de lui. » Mais les deux cardinaux « reconnurent qu'elle les jouoit, et ils s'unirent pour se maintenir contre elle ».
- Personnage d’Harcourt
- Harcourt fut le pivot français de l'affaire : lié à Mme des Ursins « quoique de Paris à Madrid », « ils s'étoient reconnus réciproquement nécessaires » — elle pour un canal auprès de Mme de Maintenon contre ambassadeurs et ministres, lui parce que, visant toujours le conseil et brouillé avec Torcy, il n'avait « aucune autre voie [...] que de se conserver des occasions continuelles de parler des affaires et de la cour d'Espagne, et d'être écouté et consulté sur ces matières » — impossible si tout passait par le canal naturel. « Son intérêt, celui de Mme de Maintenon, celui de Mme des Ursins étoit en cela le même » : cette triple convergence forma le complot qui ôta l'Espagne aux ministres du roi.
- Artifice de retraite en Italie demandée par la princesse des Ursins
- L'artifice décisif : la guerre déclarée avec les Estrées fit un grand éclat — « c'est ce que la camarera-mayor vouloit, qui, se sentant si bien appuyée, demanda hautement la permission de se retirer en Italie, bien sûre de n'être pas prise au mot, et de faire tout retomber sur les Estrées ». Les ministres soutinrent les Estrées ; mais Mme de Maintenon représenta au roi « le désespoir où on jetteroit la reine », la commodité de gouverner le roi d'Espagne « par la reine qui, quoi qu'on pût faire, seroit toujours maîtresse de son cœur », et le prétendu contrôle mutuel entre ambassadeur et camarera-mayor : « ce spécieux hameçon fut avalé avec facilité, et le roi ne voulut point ouïr parler de retraite en Italie. » Cette trame « ourdie dans les plus obscurs réduits de Mme de Maintenon fut longtemps ignorée de nos ministres ; ils ne se réveillèrent tout à fait qu'aux cris redoublés des Estrées, lorsqu'il n'en fut plus temps. »
- Louville écarté
- Louville, « jusqu'au retour d'Italie modérateur du roi et de la monarchie d'Espagne, le seul confident de son cœur », était « trop redoutable à Mme des Ursins pour ne s'en pas défaire ». Elle avait irrité la reine sur l'affaire du fauteuil de M. de Savoie ; Harcourt « le perdit auprès de Mme de Maintenon, comme un homme fort capable, encore plus hardi, et dévoué sans réserve au duc de Beauvilliers et à Torcy qu'elle ne pouvoit souffrir ». Arrivant à Madrid avec le roi, il trouva « une reine dans le palais qui en excluoit tous les hommes, y perdit son logement et bientôt toutes ses privances » — la reine retenant presque toujours le roi chez elle ou chez la camarera-mayor.
- Aubigny ; son énorme progrès et sa licence
- Au conseil étroit s'ajouta bientôt un cinquième : d'Aubigny, fils d'un procureur au Châtelet, « beau et grand drôle, très bien fait et très découplé de corps et d'esprit », écuyer de la princesse des Ursins « sur laquelle il avoit le pouvoir qu'ont ceux qui suppléent à l'insuffisance des maris ». Scène stupéfiante : la camarera-mayor entrant à l'improviste avec Louville et le duc de Medina-Celi, d'Aubigny, « ne voyant entrer que sa maîtresse, se mit à jurer et à lui demander si elle ne le laisseroit jamais une heure en repos, en lui donnant des noms les plus libres et les plus étranges [...]. Le rare est qu'après cela il n'y parut pas, et qu'ils se mirent à conférer comme s'il ne fût rien arrivé. » Ce compagnon, gorgé de biens par Orry, fut logé au palais — « dans l'appartement de l'infante Marie-Thérèse, depuis épouse de Louis XIV », agrandi pour lui : « grands et autres, tout fléchit le genou devant ce favori. »
- Retraite des cardinaux
- « À la fin le cardinal d'Estrées, continuellement aux prises avec Mme des Ursins, et continuellement battu, ne put supporter davantage un séjour en Espagne si inutile à tout bien et si honteux pour lui ; il demanda instamment son rappel. » Portocarrero, « voyant son confrère prêt à partir, quitta le despacho et les affaires où il n'étoit plus rien après la figure qu'il avoit faite, et dit qu'à son âge il avoit besoin de repos [...]. Il ne trouva pas le moindre obstacle à sa retraite. » Don Manuel Arias suivit, se retirant en son archevêché de Séville « pour y attendre en repos la pourpre romaine » : tous les hommes du testament balayés.
- Chute du despacho
- Le despacho, « déjà tombé en ridicule sur les fins des deux cardinaux » qu'on y faisait siéger à dix heures du soir, s'effondra après leur retraite : « ce ne fut plus la peine de s'en contraindre, puisque Rivas y étoit demeuré seul. » Le grand rouage du gouvernement espagnol n'était plus qu'une chambre d'enregistrement des décisions prises dans l'appartement de la camarera-mayor.
- Louville a ordre de revenir tout à fait
- « Louville eut ordre de revenir en même temps que le cardinal d'Estrées en reçut la permission. Le roi d'Espagne en eut quelque légère peine, quoiqu'il ne le vît plus en particulier. Il lui donna le gouvernement de Courtrai, qu'il perdit quelque temps après par la guerre, et une grosse pension qui ne fut pas longtemps payée. » Avec les quelque cent mille francs rapportés, « il eut le bon esprit de n'en rien perdre de sa gaieté, d'oublier tout ce qu'il avoit été en Espagne, de vivre avec ses amis [...], et de se bâtir très agréablement à Louville. »
- Abbé d’Estrées ambassadeur de France
- Tout ce que purent les ministres, et même les Noailles, « fut d'obtenir que l'abbé d'Estrées demeureroit avec le caractère d'ambassadeur. Quoique cela même ne fût pas agréable à la princesse des Ursins, Mme de Maintenon entra dans ce tempérament pour ne pas se montrer si partiale, et parce qu'en effet cet abbé, après la déroute des deux cardinaux, n'étoit pas pour empêcher que tout ne passât par Mme des Ursins » — ambassadeur de façade pour une ambassade vidée de sa substance.
- Princesse des Ursins règne pleinement avec Orry sous elle et Aubigny par elle
- « Ainsi Mme des Ursins et Orry, maîtres de tout sans contradiction de personne, prirent le plus grand vol d'autorité et de puissance en Espagne qu'on eût vu depuis le duc de Lerme et le comte-duc d'Olivarès, et ne se servirent de Rivas que comme d'un secrétaire, en attendant de le chasser comme ils avoient éloigné tous ceux qui avoient eu le plus de part au testament de Charles II. » La camarera-mayor régnait, le commis des finances gouvernait sous elle, et l'écuyer favori complétait le triumvirat le plus étrange de l'histoire d'Espagne.
- Valouse et sa fortune
- Parmi le peu de Français conservés : « Valouse, qui étoit ici écuyer du duc d'Anjou, et qui fit dans les suites une fortune en Espagne jusqu'à devenir premier écuyer du roi et chevalier de la Toison d'or. Il y est mort longues années après, toujours bien avec le roi et avec tout le monde, et toujours fort en garde de se mêler de rien » — la seule recette de survie sous le règne de la princesse des Ursins.
- La Roche à l’estampille
- « Quelques bas valets intérieurs restèrent aussi avec La Roche qui eut l'estampille, incapable de faire rien qui pût déplaire à Mme des Ursins, et Hersent qui eut l'emploi de guardaropa. » Jusqu'au sceau du roi remis à une main choisie pour sa docilité : le contrôle de la favorite s'étendait à tout l'intérieur du palais.
- Peu de François demeurent à Madrid
- « Le peu de François qui étoient au roi d'Espagne furent rappelés en même temps, excepté quatre ou cinq qui, de bonne heure, s'étoient attachés à la princesse des Ursins, et qui n'avoient jamais été à portée de se mêler de rien, ni de lui donner aucun ombrage. » L'entourage français de Philippe V, jugé dangereux parce qu'il échappait à la camarera-mayor, disparaissait presque entièrement — l'isolement du roi était complet.
- Chute de Rivas
- Restait Rivas, l'âme de l'ancien gouvernement : la camarera-mayor, « résolue à s'en défaire, ne s'en vouloit défaire qu'estropié, pour n'avoir pas à lui donner de successeur entier. Elle détacha donc de sa charge [...] le département de la guerre et celui des affaires étrangères, qu'elle donna au marquis de Canales » — Orry tenant déjà finances et commerce « sans titre mais sans supérieur ». « On peut juger ce qui resta au pauvre Rivas [...]. Ce ne fut qu'un prélude : bientôt après Rivas fut tout à fait remercié. Il survécut à ses places et à sa fortune dans une obscurité qui ne finit qu'avec sa vie [...], pendant lesquels il eut le plaisir de voir la chute de son ennemie et force grands changements. »
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