TOME XIX · CHAPITRE XIV

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Résumé

La scène des deux cardinaux : l'« extrême embarras » de Dubois qui tente de se ramener Villeroy par le cardinal de Bissy ; Villeroy, persuadé, « veut prévenir » et va chez Dubois — où, « passant des compliments aux injures, il fait la plus terrible scène qui se puisse imaginer » ; Dubois « hors de lui » arrive dans le cabinet du Régent, y trouve l'auteur seul, « conte devant moi la scène » et déclare « qu'il faut opter entre l'un ou l'autre » — l'arrêt de mort politique du gouverneur du roi est signé.

Les entrées

Extrême embarras du cardinal Dubois, qui tente encore de se ramener le maréchal de Villeroy, qu’il ne pouvoit perdre, et y emploie le cardinal de Bissy
Dubois sentit qu'il ne persuaderait pas le régent de chasser Villeroy, et pourtant « chaque jour que le cardinal différoit à se faire déclarer premier ministre lui sembloit une année » : il n'osait franchir ce grand pas « sans s'être mis à couvert des vacarmes qu'en feroit le maréchal de Villeroy », au risque « d'être aussitôt précipité qu'élevé à cette immense place ». Cette agitation « le rendoit de plus en plus inabordable, et jetoit les affaires les plus importantes et les plus pressées dans un entier abandon ». N'osant plus se hasarder lui-même, il employa le cardinal de Bissy, « charmé de sa conduite sur la constitution et du confessionnal du roi si récemment rendu à ses bons amis les jésuites ». « L'ambitieux béat saisit avidement une occasion si honnête et si décente » : depuis que le conseil s'ouvrait aux cardinaux, « il désiroit beaucoup d'y faire le troisième » et d'avancer son neveu à tout.
Le cardinal de Bissy persuade le maréchal de Villeroy, qui veut prévenir le cardinal Dubois, et va chez lui avec le cardinal de Bissy, où, passant des compliments aux injures, il fait la plus terrible scène qui se puisse imaginer au cardinal Dubois
Bissy persuada Villeroy, qui voulut prévenir Dubois et vint chez lui avec son médiateur, un mardi d'audience des ministres étrangers. Dubois, avisant « ce canapé si bien garni », « ne vit plus que lui à l'instant ; il y courut, rendit mille hommages publics au maréchal ». Dans le cabinet, après force compliments, le maréchal « s'empêtra dans le musical de ses phrases, bientôt se piqua de franchise et de dire des vérités, puis, peu à peu, s'échauffant dans son harnois, des vérités dures et qui sentoient l'injure » — puis « le voilà aux injures et aux plus sanglants reproches », jusqu'aux défis : « Vous êtes tout-puissant… Croyez-moi, vous n'avez qu'une seule chose à faire, usez de tout votre pouvoir, mettez-vous en repos, et faites-moi arrêter, si vous l'osez. Qui pourra vous en empêcher ? Faites-moi arrêter, vous dis-je. » Dubois « rentroit en terre sans proférer un seul mot » ; Bissy, « justement outré de colère », saisit enfin le maréchal « par le bras et par les épaules et l'entraîna à la porte ». Les ministres étrangers virent tout, « et aussitôt Versailles fut rempli de cette nouvelle, bientôt éclaircie par les vanteries, les récits, les défis et les dérisions publiques du maréchal ».
Le cardinal Dubois, hors de lui, arrive tout de suite dans le cabinet de M. le duc d’Orléans, m’y trouve seul, lui conte devant moi la scène qu’il venoit d’essuyer du maréchal de Villeroy, et déclare qu’il faut opter entre l’un ou l’autre
Saint-Simon, seul à ranger des papiers derrière le bureau du régent, vit « entrer le cardinal Dubois comme un tourbillon, les yeux hors de la tête » : « Je suis perdu, je suis perdu », dit-il en courant à la garde-robe. Son récit, « entrecoupé de son bégaiement ordinaire, que la rage et la frayeur augmentoit », conclut « qu'après une insulte de cette nature, et si faussement et traîtreusement préméditée », le régent devait « choisir entre le maréchal de Villeroy et lui, parce qu'il ne pouvoit plus se mêler d'aucune affaire, ni rester à la cour en honneur et en sûreté si le maréchal de Villeroy y demeuroit ». « Je ne puis exprimer dans quel étonnement nous demeurâmes M. le duc d'Orléans et moi. Nous ne croyions pas entendre ce que nous entendions, nous pensions rêver. »
M. le duc d’Orléans me presse de dire mon avis
« Le cardinal insistant toujours sur l'option, M. le duc d'Orléans, fort embarrassé, me demanda ce que je pensois, comme, à ce qu'il me sembla, à un homme qui s'étoit toujours opposé au renvoi du maréchal de Villeroy. Je répondis que je me trouvois si étourdi et si ému d'une chose si étonnante, qu'il me falloit auparavant reprendre mes esprits » — mais le régent pressa de nouveau.
J’opine à l’exil du maréchal de Villeroy
L'avis rendu : le renvoi restait « une entreprise fort dangereuse », mais « la scène affreuse qui venoit d'arriver me persuadoit qu'il y avoit un bien plus grand danger à le laisser auprès du roi ; que désormais on ne pouvoit se dissimuler que ce qu'il venoit de faire n'étoit rien moins que tirer l'épée contre M. le duc d'Orléans » — un homme qui « levoit maintenant le masque, et ne se proposoit rien moins que faire publiquement autel contre autel ». « Pendant que je parlois, le cardinal, les oreilles dressées et les yeux en dessous tournés sur moi, suçoit toutes mes paroles, et changeoit de couleur à mesure, comme un homme qui entendroit prononcer son arrêt. »
Conférence entre M. le duc d’Orléans, M. le Duc et moi, où il est convenu d’arrêter et d’exiler le maréchal de Villeroy
Le lendemain à trois heures, conférence à trois — le régent, M. le Duc et Saint-Simon, Dubois s'étant retiré « pour y laisser un air de liberté ». Saint-Simon développa l'alternative : ou Villeroy, venu sincèrement sceller la paix, « après avoir commencé en homme sage, avoit poursuivi et fini comme un fou, et montré tout le venin de son âme… avec toute la complaisance d'un homme ivre qui attaque les murailles et braveroit une armée » ; ou il avait prémédité l'affront, « enivré de la beauté de cette action ». « La chose est égale et la fin la même, c'est l'épée tirée contre le régent, et le Rubicon passé avec le plus grand éclat » — le souffrir, « c'est se creuser des abîmes pour la majorité ». M. le Duc opina de même : « si le maréchal de Villeroy demeuroit dans sa place, il n'y avoit qu'à mettre la clef sous la porte, ce fut son expression ». Restait le prétexte : surtout ne pas paraître venger Dubois — « le public… trouveroit la victime trop illustre ; le châtiment feroit oublier l'injure ». Or le régent en avait un « entièrement sans réplique » : Villeroy, quand le régent voulait parler au roi, venait « devant tout le monde fourrer sa tête entre celle du roi et la sienne », déclarant ne pouvoir souffrir « que qui que ce pût être, non pas même Son Altesse Royale, dît rien au roi tout bas ». Le piège : demander une audience seule, s'offenser du refus. « Vous me le volez, me dit M. le duc d'Orléans ; j'allois le proposer si vous ne l'eussiez pas dit. » Il fut convenu d'arrêter le maréchal et de l'envoyer tout droit à Villeroy, puis de là voir pour Lyon, avec un gouverneur tout prêt pour la place.
M. le duc d’Orléans m’envoie chez le cardinal Dubois, au sortir de notre conférence, examiner et convenir de la mécanique pour arrêter le maréchal de Villeroy
Au sortir de la conférence, le régent l'envoya chez Dubois « pour raisonner et résoudre la mécanique » de l'arrestation — ce qui fit « nettement sentir que l'arrêt du maréchal de Villeroy étoit résolu entre le régent et son ministre avant la conférence », tenue pour « me donner lieu de parler devant M. le Duc, et de l'entraîner dans mon avis ».
Compagnie que je trouve chez le cardinal Dubois
Surprise extrême de la compagnie trouvée chez Dubois, toute déclarée « du secret » : le maréchal de Berwick, le cardinal et le prince de Rohan, Le Blanc et Belle-Ile. Le Blanc, « plein d'inventions et de ressources », était nécessaire ; Belle-Ile « fort déplacé » ; Berwick, ancien protégé de Villeroy, étonna en opinant « aussi librement et aussi fortement » — « fatigué des grands airs d'ancien maître et d'ancien protecteur que le maréchal de Villeroy déployoit sur lui ». Quant aux Rohan, « je ne vis jamais une joie plus scandaleuse, ni une plus âcre amertume que celle qu'ils ne se mirent pas en peine même de voiler » — toute la haine de la rupture du mariage de « leur fille boiteuse » avec le duc de Retz. Convention avec Le Blanc : au moment de l'exécution, il enverrait « simplement à Meudon savoir de mes nouvelles, sans rien de plus, et qu'à ce compliment inutile je reconnoîtrois le signal que le maréchal étoit paqueté ». Pendant les dix jours suivants, « il ne fût entré dans la tête de personne qu'il pût lui en arriver pis que le blâme général… tant on étoit accoutumé à l'impunité de ses incartades et à la faiblesse de M. le duc d'Orléans ».
Le duc de Charost, en mue, pour être déclaré gouverneur du roi
Trois ou quatre jours après, le régent annonça son choix : « faute de mieux, et sur ce que je lui avois dit plus d'une fois du duc de Charost, il s'étoit résolu à lui donner la place de gouverneur du roi ; qu'il l'avoit vu secrètement ; qu'il avoit accepté de fort bonne grâce, et qu'il l'alloit tenir en mue, claquemuré dans son appartement… sans en sortir ni se montrer à qui que ce fût, pour l'avoir tout prêt sous sa main à le mener au roi, et l'installer dans le moment qu'il en seroit temps. »

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