TOME XVIII · CHAPITRE VIII
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Résumé
Le duc de Sully déclare son mariage secret avec Mme de Vaux — leurs caractères. La série des tombeaux : Chamillart — « raccourci de sa fortune et de son caractère » —, Desmarets, d'Argenson, Maupertuis, Mézières, Serignan, l'abbé de Mornay, l'abbé de Lyonne, Bullion : la génération du feu règne s'éteint en un chapitre. Le grand écuyer « se sépare pour toujours de sa femme, qu'il renvoie au duc de Noailles, son père » ; Breteuil aux cérémonies de l'ordre ; La Houssaye…
Les entrées
- Le duc de Sully déclare son mariage secret avec Mme de Vaux
- Le duc de Sully « étoit depuis bien des années amoureux de la fille de la fameuse Guyon », veuve de Vaux, « fils aîné de l'infortuné surintendant Fouquet ». La duchesse du Lude, sa tante, le pressait de se marier et « le menaçoit de priver » de son bien « s'il poussoit à bout un attachement si disproportionné et apparemment stérile ; mais l'affaire en étoit faite dans le plus grand secret ». « Ce manège dura si longtemps, qu'il les ennuya tous trois » ; il fallut « bien des amis, des préparations, des motifs de conscience pour disposer la duchesse du Lude à souffrir un aveu si amer. Elle prit la chose en pénitence, reçut froidement son neveu, lui permit de déclarer son mariage et ne lui fit point de mal. »
- Leur caractère
- La nouvelle duchesse « se hâta de prendre son tabouret, et prit sans peine tout le maintien d'une grande dame avec assez d'esprit pour ne blesser personne par un si grand changement » : « une beauté romaine, de beaux traits, un beau teint, et la conversation très aimable » ; « sa réputation fut toujours sans reproche ». Lui, « quoique gros, c'étoit le meilleur danseur de son temps », « toujours pauvre, toujours rangé, et se soutenant de peu avec honneur, peu d'esprit mais sage », ayant « servi toute sa vie avec beaucoup de valeur, et peu de fortune ». « À la fin, les respects, les mesures, la patience de la duchesse de Sully gagnèrent la duchesse du Lude. »
- Mort de Chamillart ; raccourci de sa fortune et de son caractère
- « Chamillart commença, à soixante et dix ans. » Successeur de Pontchartrain aux finances en 1699, secrétaire d'État de la guerre en 1701 sans quitter les finances, congédié en 1709. « C'étoit un homme aimable, obligeant, modeste, compatissant, doux dans le commerce et sûr, jamais enflé, encore moins gâté par la faveur et l'autorité, mais à la vérité impar oneri, peu d'esprit et de lumière, peu de discernement, du plus parfait désintéressement, tenant au roi par attachement de cœur en tous les temps, et point du tout à ses places. » Retiré à Paris, il « donnoit tous les jours à dîner et à souper sans faste, mais bonne chère », et « sans rien montrer, pensoit solidement à son salut ». « J'étois à la Ferté lorsqu'il mourut à Paris, et je le regrettai beaucoup. »
- Mort de Desmarets ; abrégé de son caractère
- « Le 4 mai suivant, mourut à Paris Desmarets, à soixante-treize ans, dix-huit jours après Chamillart. Bon Dieu, dans quel étonnement seroit-il de la fortune de son fils ! » « C'étoit un homme qui avoit plus de sens que d'esprit, et qui montroit plus de sens qu'il n'en avoit en effet ; quelque chose de lourd et de lent, parlant bien et avec agrément, dur, emporté, dominé par une humeur intraitable, et l'antipode de Chamillart en ce que ce dernier avoit une qualité bien rare d'être excellent ami, et point du tout ennemi. Desmarets n'étoit ami que par intérêt, et souvent beaucoup moins que son intérêt le vouloit. »
- Mort d’Argenson ; abrégé de son caractère
- « Deux jours après, le 6 mai, mourut d'Argenson dans sa singulière retraite. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, de connoissance du monde », « qui pensoit noblement et honnêtement, et qui auroit été bon en grand s'il y avoit été élevé. Mais son esprit s'étoit rétréci et tellement accoutumé au petit qu'il ne put jamais s'étendre et s'élever. » Lieutenant de police : « c'est où il excella, et où il sauva bien des gens de qualité et des enfants de famille. Il étoit obligeant, poli, respectueux, sous une écorce quelquefois brusque et dure, et une figure de Rhadamante, mais dont les yeux pétilloient d'esprit et réparoient tout le reste. Il ne put soutenir sa chute. » « Il commença sur les fins à signer de Voyer au lieu de Le Voyer, qui est son nom » — ce que ses enfants « imitent soigneusement ».
- Mort de Maupertuis ; abrégé de son caractère
- « Maupertuis, des bâtards de Melun, mourut à quatre-vingt-sept ans, jusqu'alors dans une santé parfaite », lieutenant général, longtemps capitaine de la première compagnie des mousquetaires : « un homme plein d'honneur, de valeur et de vertu ; de petitesses aussi, d'exactitude et de pédanterie, fort court d'esprit, par conséquent fort au goût du feu roi. Il ne laissa point d'enfants. »
- Mort de Mézières ; son caractère
- Mézières, lieutenant général, gouverneur d'Amiens : « c'étoit un petit bossu devant et derrière à faire peur, avec un visage très livide, qui ressembloit fort à une grenouille. De la valeur, assez d'esprit, encore plus d'effronterie, de hardiesse, de confiance, d'impudence, l'avoient poussé. Il s'ajustoit et se regardoit avec complaisance dans les miroirs, étoit galant, attaquoit les femmes, se croyoit digne et prétendoit à toutes les fortunes. » « Lui et sa femme, maîtresse et dangereuse intrigante, s'étoient bien nantis au Mississipi » ; ses filles « n'ont pas été moins intrigantes ni moins dangereuses que leur mère ».
- Mort de Serignan ; de l’abbé de Mornay ; son caractère et sa fortune
- Sérignan, gouverneur de Ham, « qui fort au goût du roi avoit eu le secret de bien des choses, mourut à quatre-vingt-quatorze ans ». Et l'abbé de Mornay, fils de M. et Mme de Montchevreuil, mourut à Madrid revenant de son ambassade de Lisbonne : « homme d'esprit et de mérite, sage et capable », que la faveur même de Mme de Maintenon ne put faire évêque — « sa figure le perdit » : « c'étoit un grand homme blond, fort bien fait, de visage agréable, qui capriça le roi et que rien ne put vaincre ». Ambassadeur en Portugal, « il y réussit très bien et s'y fit fort estimer » ; nommé archevêque de Besançon, il perdit les yeux en chemin et mourut « en peu de jours », « dont ce fut grand dommage ».
- Mort de l’abbé de Lyonne ; de Bullion
- L'abbé de Lyonne, « fils du célèbre ministre et secrétaire d'État, auquel il ne ressembla en rien », mourut au prieuré de Saint-Martin des Champs « aussi obscurément qu'il avoit vécu. Il avoit été débauché et accusé de vendre ses collations. Il buvoit tous les matins plus de vingt pintes d'eau de la Seine. » Et Bullion, qui « avoit fait plusieurs folies à Versailles », « enfermé depuis quelques années dans une de ses maisons en Beauce, où personne ne le voyoit ».
- Le grand écuyer se sépare pour toujours de sa femme, qu’il renvoie au duc de Noailles, son père
- « Le grand écuyer, qui, dédaignant de s'appeler M. le Grand, se faisoit nommer le prince Charles, se brouilla avec sa femme sur quelque jalousie qu'il en prit à Saint-Germain, chez le duc de Noailles son père, à qui, un beau matin, il la renvoya sans autre façon. » « Personne ne la crut coupable, et sa conduite y a fort bien répondu depuis. » « Toute la maison de Lorraine le blâma publiquement et vit toujours sa femme, excepté le duc d'Elbœuf » — soupçonné d'avoir poussé à l'éclat, « la source tarie » des Noailles. « Il faut pourtant dire que, sans esprit du tout, le prince Charles est un très honnête homme. »
- Breteuil, maître des requêtes, prévôt et maître des cérémonies de l’ordre
- Le Camus, premier président de la cour des aides, « eut permission de vendre » sa charge de prévôt et maître des cérémonies de l'ordre « à Breteuil, maître des requêtes, et de conserver le cordon bleu ». « Breteuil est celui qui fut depuis secrétaire d'État de la guerre à deux reprises. »
- La Houssaye, contrôleur général, en a le râpé
- « La Houssaye, contrôleur général des finances et surintendant des maisons, affaires et finances de M. le duc d'Orléans, en eut le râpé. »
- Breteuil, frère du précédent, tué en duel par Gravelle
- Le frère de Breteuil, officier aux gardes, eut des paroles avec Gravelle, « querelleur et fort en gueule ». « Breteuil en seroit demeuré là sans ses camarades et sans sa famille qui le forcèrent à se battre. Le combat se fit en plein midi, dans la rue de Richelieu ; en un tournemain Breteuil fut tué, et il n'en fut pas autre chose. M. le duc d'Orléans, pour le dire faiblement, ne haïssoit pas les duels. »
- Traité d’Angleterre, à son mot , avec l’Espagne
- « Enfin l'Espagne, non seulement abandonnée par la France, mais pressée à l'excès de signer son accommodement avec l'Angleterre, y consentit, ne pouvant mieux » : « les Anglois eurent l'asiento à leur mot, un vaisseau de permission ; conservèrent Port-Mahon et toute l'île avec Gibraltar » — « tous les avantages qu'ils s'étoient proposés pour leur commerce et la ruine de celui de toutes les autres nations ». « Moyennant ce traité, l'empereur, à l'ardente prière du roi d'Angleterre, redoubla ses instances à Rome », mettant les choses « au point où Dubois les désiroit pour recevoir incessamment la pourpre. »
- M. le duc d’Orléans me confie le traité fait du mariage du roi avec l’infante d’Espagne, et de sa fille avec le prince des Asturies
- Début juin, le régent prit Saint-Simon par la main : « Ho çà ! je ne puis vous faire un secret de la chose du monde que je désirois et qui m'importoit le plus… Si M. de Cambrai savoit que je vous l'ai dit, il ne me le pardonneroit pas. » C'était la réconciliation avec l'Espagne, « le mariage du roi et de l'infante, dès qu'elle seroit nubile, arrêté, et celui du prince des Asturies conclu avec Mlle de Chartres ». « Si ma joie fut grande, mon étonnement la surpassa. » « Tout cela s'étoit fait en un tournemain » ; « le roi d'Espagne avoit été transporté que le roi son neveu demandât l'infante ; et le mariage du prince des Asturies avoit été la condition sine qua non ».
- Conversation curieuse entre lui et moi là-dessus
- Saint-Simon plaida pour le secret — l'union des deux branches ayant « toujours été la terreur » de l'Europe — mais « ils sont têtus en Espagne, ils l'ont voulu de la sorte ». L'infante, trois ans, allait venir : plutôt que le Louvre, où le roi et elle se rebuteraient « l'un de l'autre », il proposa le Val-de-Grâce, « dans le bel appartement de la reine mère », sous la duchesse de Beauvilliers, « seule maîtresse de l'éducation en tout genre, même de la cuisine » — « ni chevaux, ni carrosses, ni gardes », et n'en sortir « que la veille de la célébration de son mariage ». Le régent trouva « que ce seroit bien le mieux, mais que cette place ne se pouvoit ôter à la duchesse de Ventadour » : « c'est donc à dire, répliquai-je, qu'il faut sacrifier l'infante à Mme de Ventadour, votre ennemie » ; et Saint-Simon comprit « que ce choix venoit de l'abbé Dubois, par rapport aux Rohan ».
- J’obtiens l’ambassade d’Espagne pour faire mon second fils grand d’Espagne
- « Pendant tous ces raisonnements divers, je ne laissois pas de penser à moi, et à l'occasion si naturelle de faire la fortune de mon second fils. » Il demanda l'ambassade de la demande solennelle de l'infante, « avec sa protection et sa recommandation auprès du roi d'Espagne pour faire grand d'Espagne le marquis de Ruffec » — rappelant La Feuillade, Brancas, Nevers faits pairs, les grâces répandues sur les Noailles : « je vous demande pour lui une chose sans conséquence pour qui que ce soit ». Le régent « eut peine à me laisser achever, me l'accorda tout de suite ». Saint-Simon demanda deux grâces : point d'appointements réglés « mais de quoi en gros en faire la dépense sans m'y ruiner », et « de ne me charger d'aucune affaire » — craignant « que Dubois, ne pouvant empêcher l'ambassade, m'y retînt en exil pour se défaire de moi ici. Je crus ainsi avoir fait une grande affaire pour ma maison. Mais, mon Dieu, qu'est-ce des projets et des succès des hommes ! »
- J’obtiens pour ma dernière belle-soeur l’abbaye de Saint-Amant de Rouen
- « Peu de jours après il m'accorda l'abbaye de Saint-Amand dans Rouen pour la dernière sœur de Mme de Saint-Simon, religieuse à Conflans, très bonne religieuse, qui eut bien de la peine à se résoudre à l'accepter, et qui tant qu'elle a eu quelque santé a été une excellente abbesse, fille d'esprit et de sens, parfaitement bien faite et d'un visage fort agréable. »
- Audience de congé, caractère et traitement de l’ambassadeur turc
- « Le 12 juillet l'ambassadeur turc eut son audience de congé », avec le même cérémonial. Pendant quatre mois, « il vit avec goût et discernement tout ce que Paris lui put offrir de curieux » — machines, manufactures, médailles, imprimerie, « les plans en relief des places du roi et sa bibliothèque » — et « se proposoit à son retour d'établir à Constantinople une imprimerie et une bibliothèque, malgré l'aversion des Turcs, et il y réussit ». Chez M. de Lauzun, qui lui donna « une grande collation avec un biribi », Saint-Simon le vit à son aise : « un beau visage et majestueux, la démarche fière, le regard haut et perçant. Il entra où étoit la compagnie comme le maître du monde. » Il gagna au biribi « deux ou trois pleins et en parut ravi », fit sa prière « très dévotement », « fut très exact à ne boire ni vin, ni liqueur ; mais retiré dans sa chambre, on dit qu'il ne se faisoit faute de bien avaler du vin en secret ». « Sa suite ne commit pas le plus léger désordre » ; Lyon « se surpassa » pour son retour.
- Prince de Lixin fait grand maître de Lorraine en épousant une fille de M. et de Mme de Craon
- « Le chevalier de Lorraine, frère du prince de Pons, quitta la croix de Malte, pour épouser Mlle de Beauvau, fille de M. et de Mme de Craon, qui pouvoient tout en Lorraine, moyennant quoi M. de Lorraine le fit grand maître de sa maison. Il prit le nom de prince de Lixin, et continua de servir en France. »
- Son caractère et sa fin
- « C'étoit un homme très poli et fort brave, mais haut et pointilleux à l'excès. » Sur une dispute « d'un point d'histoire fort indifférent » avec M. de Ligneville, frère de sa belle-mère, « ils se battirent, et le prince de Lixin le tua. Il fut payé en même monnaie pour s'être avisé, seul et dernier cadet de sa maison, de trouver mauvais que le duc de Richelieu eût épousé une fille de M. de Guise » : Richelieu, « après avoir fait tout ce qu'il avoit pu pour le ramener, se lassa enfin de ces procédés, se battit avec lui, et le tua tout au commencement du siège de Philipsbourg ».
- Mariage du marquis de Villars avec une fille du duc de Noailles
- « Le maréchal de Villars maria son fils unique à une fille du duc de Noailles. »
- Caractère de cette dame
- Cette dame, « extrêmement jolie, et depuis dame du palais, et après dame d'atours de la reine », était « femme de beaucoup d'esprit et d'agrément, devenue dévote à ravir, et dans tous les temps intrigante et cheminant à merveille ».
- Mariage du duc de Boufflers avec une fille du duc de Villeroy
- « Le duc de Boufflers épousa en même temps une fille du duc de Villeroy, dont le maréchal de Villeroy fit magnifiquement la noce. »
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