TOME XVI · CHAPITRE XVI
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Résumé
Les grandes conférences secrètes : le Régent envoie chercher l'auteur — tête-à-tête où celui-ci « insiste à n'attaquer que le parlement », point du Maine ni le premier président « comme M. le Duc le veut » ; le « marché de M. le Duc moyennant une nouvelle pension de cent cinquante mille livres » ; la conférence à cinq — Régent, garde des sceaux, La Vrillière, Dubois, l'auteur ; M. le Duc survient, la promenade dans la galerie, les propos « seuls, devant et après » ; et la visite chez Fontanieu, garde-meuble — les préparatifs matériels du coup commencent.
Les entrées
- Le régent m’envoie chercher
- Saint-Simon se rendit à quatre heures au Palais-Royal, où il trouva « au frais, familièrement, sans perruques » deux des roués, puis, dans la galerie neuve peinte par Coypel, le régent devant des cartes des Pyrénées avec Asfeld et le maréchal de Villeroy, lequel l'entreprit « avec ses bavarderies et ses protestations accoutumées sur les précautions qu'il venoit de prendre sur la personne du roi ». Le maréchal parti, « M. le duc d'Orléans se mit à respirer », mena Saint-Simon dans les cabinets sur la rue de Richelieu, « me prit par le bras, et me dit qu'il étoit à la crise de sa régence, et qu'il s'agissoit de tout pour lui en cette occasion » — recevant fort mal l'abbé Dubois venu « parler par énigmes », qu'il renvoya avant de fermer la porte au verrou.
- Conférence avec lui tête à tête, où j’insiste à n’attaquer que le parlement, et point à la fois le duc du Maine, ni le premier président, comme M. le Duc le veut
- Le régent se dit « résolu à frapper un grand coup sur le parlement », approuvant fort le lit de justice aux Tuileries, et voulut y joindre l'éducation ôtée au duc du Maine. Saint-Simon s'y opposa net : « c'est trop entreprendre à la fois... Ne le confondez point avec le parlement ; ne l'identifiez point avec lui : par leur disgrâce commune, vous les joignez d'intérêt » ; et il ajouta : « quand je m'oppose à l'abaissement de M. du Maine, je combats mon intérêt le plus cher..., mais le bien de l'État et le vôtre m'est plus cher que mon rang et ma vengeance. » Le régent, surpris, « m'embrassa, me céda tout court ; me dit que je lui parlois en ami, non en duc et pair ». Même refus pour chasser le premier président : il fallait au contraire « le caresser en apparence et faire accroire, malgré lui, au parlement qu'il avoit été dans la bouteille, pour achever de le perdre dans sa compagnie ». Le régent déclara suivre le mémoire dicté à Fagon, et non celui de Dubois qui voulait tout différer après la Saint-Martin.
- Marché de M. le Duc, moyennant une nouvelle pension de cent cinquante mille livres
- Le régent confia « qu'il étoit assuré de M. le Duc, moyennant une nouvelle pension de cent cinquante mille livres, comme chef du conseil de régence, et qu'il avoit aussi de ce matin la parole de M. de Conti ».
- Conférence entre M. le duc d’Orléans, le garde des sceaux, La Vrillière, l’abbé Dubois et moi, à l’issue de la mienne tête à tête
- Le régent appela ensuite le garde des sceaux, La Vrillière et l'abbé Dubois autour du grand bureau du salon d'été. « Le garde des sceaux lut le projet d'un arrêt du conseil de régence et de lettres patentes..., en cassation des arrêts du parlement..., où nous ne fîmes que quelques légers changements. L'abbé Dubois contredit tout, au point que, pour l'adresse, je le crus animé de l'esprit double et parlementaire du chancelier. Nous disputâmes tous et tout d'une voix contre lui. Il en fut enfin embarrassé, mais non pas jusqu'à changer rien de sa surprenante contradiction. »
- M. le Duc survient ; M. le duc d’Orléans le va entretenir, et nous nous promenons dans la galerie
- « Comme la lecture venoit de finir, M. le Duc fut annoncé. M. le duc d'Orléans prit sa perruque et l'alla voir dans le cabinet de devant. » Pendant ce temps, promenade dans la galerie : « la dispute ne cessa point entre Argenson et Dubois. La Vrillière et moi en haussions les épaules et soutenions le garde des sceaux » ; La Vrillière montra un projet de déclaration de suppression des charges nouvelles du parlement « qui me parut très bon ».
- Propos entre M. le duc d’Orléans, M. le Duc et moi, seuls, devant et après la conférence recommencée avec lui
- Voyant reparaître le régent suivi de M. le Duc, Saint-Simon lui demanda en riant ce qu'il en voulait faire : « Vous l'y voyez, me répondit-il..., et vous l'y verrez encore bien davantage. » Et le régent à M. le Duc, prenant Saint-Simon par les épaules : « vous pouvez parler en toute confiance, car c'est bien l'homme du monde qui aime le mieux les légitimes et leur union, et qui hait le plus cordialement les bâtards. » La lecture recommencée, M. le Duc « l'approuva fort et m'en parloit bas de fois à autre » ; puis le régent pria Saint-Simon d'aller « sur-le-champ chez Fontanieu » pour la partie la plus pressée de la mécanique.
- Je vais chez Fontanieu, garde-meuble de la couronne, pour la construction très secrète du matériel du lit de justice
- En sortant, croisement muet avec Dubois dans la galerie des hommes illustres — « nous avions envie de savoir tous deux pourquoi chacun de nous sortoit, et nous ne nous le dîmes point » — puis « un laquais de Law, en embuscade », le fit entrer chez son maître réfugié au logement de Nancré : « je lui dis que tout alloit bien... Il me parut respirer. » De là chez Fontanieu, garde-meuble de la couronne, place Vendôme, choisi « à l'insu de tout le monde, et particulièrement du duc d'Aumont, son supérieur..., et valet à gage de M. du Maine et du premier président » ; l'affaire de Randan de Mme de Lauzun, que Fontanieu conduisait, servirait de prétexte.
- Contre-temps que j’y essuie
- Contre-temps : Fontanieu était parti « au fond du Marais » chez des avocats. Saint-Simon dut faire salon avec Mme de Fontanieu — « j'eus donc le passe-temps de l'entretenir, avec tout ce que j'avois dans la tête, de cette affaire de Mme de Lauzun » —, puis arracher le mari aux instances du couple de traiter l'affaire devant elle ; enfin seul avec lui en bas de son cabinet, il attendit le départ des valets, « puis, à son grand étonnement, j'allai dehors voir s'ils étoient sortis, et je fermai bien les portes ».
- Effroi de Fontanieu, qui fait après merveilles
- À la demande s'il pouvait répondre entièrement de lui à Son Altesse Royale, « le premier mouvement de Fontanieu fut de trembler réellement de tout son corps et de devenir plus blanc que son linge ». Mais au mot de lit de justice, « le pauvre homme se prit à respirer tout haut, comme qui sort d'une oppression étouffante, et qu'on lui eût ôté une pierre de taille de dessus l'estomac..., en me demandant autant de fois si ce n'étoit que cela qu'on lui vouloit ». Il n'avait « jamais vu de lit de justice » : Saint-Simon lui en dessina la séance, dicta les explications « parce que je ne voulus pas qu'elles fussent de ma main », et lui dérangea ses meubles pour lui inculquer l'ordre, en sorte que tout pût être « transporté et dressé tout prêt aux Tuileries en fort peu de moments » ; « il tint bien tout ce qu'il promit, et pour le secret et pour l'ouvrage. » Retourné au Palais-Royal à « l'heure sacrée des roués et du souper, contre laquelle point d'affaire qui ne se brisât », Saint-Simon dut rendre compte par un billet à brûler, « non sans indignation qu'il n'eût pu différer ses plaisirs pour une chose de cette importance ».
- M. le Duc m’écrit, me demande un entretien dans la matinée chez lui ou chez moi, à mon choix
- Le dimanche 21 à sept heures et demie, un valet de chambre de M. le Duc apporta une lettre en main propre : « Je crois, monsieur, qu'il est absolument nécessaire que j'aie une conversation avec vous sur l'affaire que vous savez ; je crois aussi que le plus tôt sera le mieux... ; choisissez celui que vous croirez qui marquera le moins, parce qu'il est inutile de donner à penser au public... Signé : H. de Bourbon. » Saint-Simon n'avait « jamais été en aucun commerce direct ni indirect avec lui ».
- Je vais sur-le-champ à l’hôtel de Condé
- Plutôt que de faire remarquer M. le Duc à sa porte « par le président Portail, qui en logeoit vis-à-vis », Saint-Simon fit dire qu'il serait chez lui à l'issue de son lever, et se rendit à l'hôtel de Condé. Fagon, venu aux nouvelles, « en fut ravi..., par l'espérance que lui donnoit cette suite pour un homme de plus, et de ce poids par sa naissance, à soutenir M. le duc d'Orléans ». M. le Duc « me reçut en homme sage pour son âge, poliment, mais sans empressement. Il me dit même que c'étoit une nouveauté que de me voir. »
- Long entretien entre M. le Duc et moi
- Enfermés dans le cabinet, assis en fauteuils pareils « vis-à-vis l'un de l'autre », M. le Duc demanda « si je ne pensois pas, comme lui le croyoit, que ce n'étoit rien faire de frapper sur le parlement, si du même coup on ne frappoit pas sur son principal moteur ». Saint-Simon, qui se doutait du dessein, « ne fus pas fâché de lui faire nommer le premier le duc du Maine ». M. le Duc trancha que, l'éducation ayant été conférée en lit de justice, elle « ne se pouvoit ôter que dans un autre lit de justice » — telle était « l'opinion du régent, et l'opinion arrêtée » — et qu'il fallait saisir « l'occasion naturelle de celui qu'on alloit tenir ».
- Ses raisons d’ôter à M. du Maine l’éducation du roi
- Ses raisons : « plus on laisseroit le duc du Maine auprès du roi, plus le roi s'accoutumeroit à lui, et on trouveroit dans le roi un obstacle, qui par son âge n'existoit pas encore » ; du Maine, « regardé comme le maître de l'État à la majorité », gagnerait sans cesse du terrain. Surtout, le régent avait manqué à sa parole « à la mort du roi, puis le lendemain de la première séance au parlement, enfin lors du procès des princes du sang » : « tant de manquements de parole... lui ôtoient l'espérance, s'il laissoit échapper l'occasion » ; « le régent étoit perdu si M. du Maine demeuroit auprès du roi jusqu'à la majorité ; les princes du sang et lui nommément ne l'étoient pas moins. »
- Les miennes pour ne le pas faire alors
- Saint-Simon répondit que les deux points étaient « infiniment différents » : nul esprit raisonnable ne pouvait nier qu'il fût « expédient à l'État, au roi, au régent, d'ôter l'éducation à M. du Maine », mais aucun « qui n'en considérât la démarche comme infiniment dangereuse ». Il détailla « de quel prix l'éducation du roi étoit à M. du Maine..., quelle puissance il avoit en gouvernements et en charges pour la disputer, du moins pour brouiller l'État ; quelle force lui pouvoit être ajoutée par le parlement frappé du même coup..., quelle autorité la réputation encore plus que les établissements du comte de Toulouse apporteroit à ce parti ; que rien n'étoit plus à craindre... qu'une guerre civile, dont le chemin le plus prompt seroit d'attaquer M. du Maine ». Et de rappeler « l'énormité de la faute d'avoir laissé subsister les bâtards à la mort du roi ».
- M. le Duc me propose le dépouillement de M. du Maine
- Aux objections sur l'artillerie, les Suisses, la Guyenne et le Languedoc laissés « entre les mains d'un homme aussi cruellement offensé », M. le Duc interrompit : « Hé bien, monsieur, il n'y a qu'à le dépouiller. »
- Je m’y oppose de toutes mes forces ; mais je voulois pis à la mort du roi
- « Mais y pensez-vous, monsieur ? lui dis-je. Voilà comme de l'un on s'engage à l'autre. Il faut au moins un crime pour dépouiller ; et ce crime, où le prendre ? » L'alléguer des menées avec le parlement l'unirait davantage à lui ; les liaisons d'Espagne passeraient « pour un péché personnel contre le régent, qui n'a rien de commun avec le roi et l'État ». Et Saint-Simon d'avouer qu'il voulait bien pis au bon moment : « voilà pourquoi je les voulois culbuter dès la mort du roi, et pour les dépouiller, leur faire justement alors un crime de lèse-majesté d'avoir attenté à la couronne par s'en être fait déclarer capables, leur faire grâce de la vie, de la liberté, des biens, de leur dignité de duc et pair..., et les priver de tout le reste ; à cela personne qui n'eût applaudi alors. »
- Mes raisons
- Mais après trois ans où l'on avait « confirmé, canonisé leur état » par le jugement même entre les princes du sang et eux, « le dépouillement sans crime est une tyrannie qui attaque chacun, parce que tout homme revêtu craint le même sort quand il en voit l'exemple » ; sans compter « la vengeance, la rage, les fureurs de Mme du Maine », qui n'avait pas craint de dire « qu'il falloit renverser l'État plutôt que s'en laisser dépouiller ». Et l'argument suprême du désintéressement : « ma passion la plus vive et la plus chère est celle de ma dignité et de mon rang..., personne ne nous a tant procuré d'horreurs que M. du Maine par l'affaire du bonnet... ; quand donc j'étouffe tous ces sentiments pour le soutenir, il faut que le bien de l'État me paroisse bien évident et bien fort. » M. le Duc, frappé, répondit pourtant « d'un ton doux et ferme, que je crains infiniment en affaires » : « M. le duc d'Orléans et moi sommes perdus à la majorité, si l'éducation demeure à M. du Maine... ; de me fier à ce que M. le duc d'Orléans me promettra, c'est un panneau où je ne donnerai plus. » Et sur la guerre civile : « M. du Maine sera sage ou ne le sera pas... S'il est sage, comme je le crois, point de troubles. S'il ne l'est pas, plus de difficulté à le dépouiller. »
- Dissertation entre M. le Duc et moi sur le comte de Toulouse
- Sur le comte de Toulouse, dont le gouvernement était « demi-soulevé » : « il est trop honnête homme, il n'en fera rien. Mais il le faudra observer et l'empêcher d'y aller. — En l'arrêtant donc ?... — Bien entendu..., et il le méritera. » Saint-Simon s'indigna qu'on voulût « pousser dans la révolte forcée et dans le précipice d'autrui un homme adoré et adorable par son équité, sa vertu, son amour pour l'État », dont l'estime avait « eu la force d'émousser l'ardeur de mon rang à son égard ». M. le Duc : « j'aime M. le comte de Toulouse de tout mon cœur, je donnerois toutes choses pour le sauver de là. Mais quand c'est nécessité... Troubles pour troubles, il y en aura moins à présent qu'en différant. »
- M. le Duc propose la réduction des bâtards, si l’on veut, à leur rang de pairs parmi les pairs
- Saint-Simon reprocha à M. le Duc la « faute grossière » de son procès contre les bâtards : avoir voulu « mettre un rang intermédiaire entre les princes du sang et nous », alors que « jamais nous ne pouvions nous égaler aux princes du sang, au lieu que tout rang intermédiaire se parangonnoit à eux ». M. le Duc « en convint très franchement » et se dit « prêt de réparer cette faute » : il consentait « à leur réduction entière à leur rang de pairie », et avait proposé au régent trois projets — « 1° ôter l'éducation ; 2° le rang intermédiaire ; 3° réduction à celui de l'ancienneté de la pairie » — dont les édits étaient déjà dressés et remis. Saint-Simon avoue : « l'humanité se fit sentir à moi tout entière et sentir assez pour me faire peur. »
- M. le Duc veut avoir l’éducation du roi, sans faire semblant de s’en soucier
- Sur l'éducation : « La demander, me répondit-il avec vivacité. — J'entends bien..., mais vous souciez-vous de l'avoir ? — Moi, non..., vous jugez bien qu'à mon âge, je n'ai pas envie de me faire prisonnier ; mais je ne vois point d'autre moyen de l'ôter à M. du Maine que de me la donner. » Et comme Saint-Simon proposait de n'y mettre personne : « il ne me convient pas de la demander et de ne la pas avoir. Il faut que je la demande, et par conséquent que je l'aie. »
- Raisons que je lui objecte
- Saint-Simon, sentant « tout l'inconvénient d'agrandir un prince du sang, et le second homme de l'État, de l'éducation du roi », tenta de l'en déprendre : l'emploi servait à du Maine de logement chez le roi et de bouclier à sa « poltronnerie naturelle », mais « vous, qu'en avez-vous besoin ?... Il peut seulement vous brouiller avec M. le duc d'Orléans, qui... est de tous les hommes le plus défiant et le plus aisé à prendre des impressions fâcheuses... Votre solide et vraie grandeur consiste dans une vraie et solide union avec le régent... Sans l'éducation, nulle occasion à l'entamer, avec l'éducation cent mille. » « J'eus beau dire, M. le Duc s'en tint... à ces trois points qu'il s'étoit bien mis dans la tête. »
- Discussion entre M. le Duc et moi, sur l’absence de M. le comte de Charolois
- Poussant « la confiance à bout », Saint-Simon demanda des comptes sur le comte de Charolois, errant vers Gênes : « Mon frère est un étourdi et un enfant qui prend son parti, l'exécute, puis le mande : voilà ce que c'est. » S'il acceptait un établissement d'Espagne — la vice-royauté de Catalogne dont on parlait —, « le voilà au roi d'Espagne. Comment vous plaît-il après cela que M. le duc d'Orléans se fie à vous ? Vous aurez alors jambe deçà, jambe delà ; vous serez... le bureau d'adresse de tout homme considérable qui, sans se montrer, voudra traiter avec l'Espagne » — bref, « se mettre follement, comme l'on dit, le cul entre deux selles, à terre ». On chercha des établissements : le gouvernement de l'Île-de-France, le précédent du Poitou de Conti, puis le mariage de Mlle de Valois, que Saint-Simon, qui traitait alors très secrètement celui du prince de Piémont, écarta crûment : « ce seroit la faim qui épouseroit la soif. » M. le Duc finit par compter sur les dépouilles de M. du Maine, jusqu'à l'artillerie — « l'artillerie n'est rien, il n'y a qu'à la lui laisser jusqu'à ce qu'il donne lieu à en user autrement » — et aux carabiniers, que Saint-Simon proposa de donner au prince de Conti « pour qu'il eût aussi quelque chose, et qu'il ne criât pas si fort de n'avoir rien ».
- M. le Duc me sonde sur la régence, en cas que M. le duc d’Orléans vînt à manquer, et sur les idées de Mme la duchesse d’Orléans là-dessus pour faire M. son fils régent, et le comte de Toulouse lieutenant général du royaume
- M. le Duc voulut alors « savoir ce que je pensois sur la régence, non qu'il y eût aucune apparence de mauvaise santé dans M. le duc d'Orléans, mais... à la vie que ce prince menoit, trop capable de le tuer ». Il révéla ses alarmes : « je sais qu'on pense à M. le duc de Chartres ; que Mme la duchesse d'Orléans a cela dans la tête, qu'elle y travaille, qu'il y a cabale toute formée pour cela, et qu'on m'avoit assuré que vous étiez à la tête » — avec, disait-on, le comte de Toulouse lieutenant général du royaume et la duchesse d'Orléans tutrice de son fils.
- Je rassure M. le Duc sur ce qu’en ce cas la régence lui appartient
- Sous promesse d'un « secret inviolable », Saint-Simon exposa que la loi de majorité, « tournée en loi fondamentale de l'État » et « depuis Charles IX interprétée d'une année de moins », n'avait point d'équivalent pour les régences : « il falloit suivre la loi commune du plus proche du sang, dont l'âge n'eût plus besoin de tuteur pour lui-même ; conséquemment il n'y avoit que lui par qui, en cas de malheur, la régence pût être exercée. — Vous me soulagez infiniment, me répondit M. le Duc, d'un air ouvert et de joie. »
- Conclusion de la conversation
- Saint-Simon dissipa les préventions de l'hôtel de Condé en contant son procès contre « feu Mme de Lussan qui étoit une grande friponne » — « rien ne conduit plus loin que le respect méprisé » — puis déclara ses sentiments : « j'aime M. le comte de Toulouse... par une estime singulière... ; mais quelque mérite que je lui sente avec goût, il est bâtard, monsieur, il est injurieusement au-dessus de moi, jamais je ne consentirai à faire un bâtard lieutenant général du royaume, beaucoup moins au préjudice des princes du sang. » Il fut convenu que Saint-Simon serait au Palais-Royal à onze heures et demie, M. le Duc à midi et demi ; on se sépara sur des « politesses infinies..., jusqu'à me demander mon amitié à plusieurs reprises avec toutes les manières d'un particulier qui la désire, et du ton et du style des princes du sang d'autrefois ». Puis la messe aux Jacobins : « Dieu me fit la grâce de l'y prier, de bon cœur et d'un cœur droit, de me conduire pour sa gloire et pour le bien de l'État sans intérêt particulier..., et je fus exaucé dans ce bon désir. »
- M. le Duc déclare que son attachement au régent dépend de l’éducation
- Avant de conclure, « M. le Duc me déclara nettement que de cela dépendoit son attachement à M. le duc d'Orléans, ou de ne faire pas un pas ni pour ni contre lui. Contre, parce qu'il en étoit incapable ; pour, parce qu'il le deviendroit par ce dernier manquement à tant de paroles données, à l'accomplissement desquelles l'intérêt personnel du régent n'étoit pas moins formel que le sien. » Ce propos « fut si clair, qu'il n'y eut pas moyen de ne le pas entendre ».
- Je donne chez moi à Fontanieu un nouvel éclaircissement sur la mécanique dont il étoit chargé
- Au retour de la messe, Fontanieu attendait chez Saint-Simon : « il fallut essuyer ses questions sur sa mécanique, et y répondre comme si je n'eusse eu que cela dans l'esprit. J'arrangeai ma chambre en lit de justice avec des nappes, je lui fis entendre plusieurs choses locales du cérémonial qu'il n'avoit pas comprises, et qu'il étoit essentiel de ne pas omettre. » Fontanieu fut adressé au régent, dont il reçut les ordres l'après-dînée.
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