TOME IX · CHAPITRE XII

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Résumé

Le « grand changement à la cour par la mort de Monseigneur » : la revue complète des gagnants et des perdants — du Maine « fort mal à Marly », la princesse de Conti, la cabale défaite, Vendôme, Vaudémont et ses nièces, Mlle de Lislebonne abbesse de Remiremont, Mme la Duchesse, le prince de Rohan, les princes étrangers, d'Antin ; puis Huxelles, Beringhen, Harcourt, Boufflers, Sainte-Maure, Biron, Roucy, La Vallière ; les ducs de Luxembourg, La Rocheguyon, Villeroy ; La Feuillade ; ministres et financiers — le chancelier et son fils, La Vrillière, Voysin, Torcy, Desmarets ; Beauvilliers enfin, et Fénelon : « l'union de M. de Cambrai et de tout le petit troupeau » renaît.

Les entrées

Grand changement à la cour par la mort de Monseigneur, et ses impressions différentes
« Jamais changement ne fut plus grand ni plus marqué que celui que fit la mort de ce prince. » Éloigné du trône par la santé du roi, sans crédit ni espérance par soi, Monseigneur « étoit devenu le centre de toutes les espérances et de la crainte » par la formidable cabale qui s'était emparée de lui, « sans que la jalousie du roi, devant qui tout trembloit, s'en mît en peine, parce que son souci ne daignoit pas s'étendre par delà sa vie ». Le chapitre passe en revue les impressions si différentes de cette mort sur chaque personnage de la cour.
Duc du Maine
M. du Maine « partagea de bon cœur ces mêmes affections avec son ancienne gouvernante » : foncièrement mal de tout temps avec Monseigneur, qui avait si mal reçu tous les degrés de son élévation, « Monseigneur de moins, et possédé par Mme la Duchesse, lui fut un soulagement dont il ne prit pas même la peine de cacher l'extrême contentement ». Restait le nouveau Dauphin — « mais un et un sont deux » ; la santé du roi lui promettait « un long terme de son aveuglement pour lui », la légèreté du duc d'Orléans une facilité, et il cultiva avec adresse Mme la duchesse de Berry.
Duc du Maine fort mal à Marly
Peu après, à Marly, son valet de chambre « l'entendit râler et le trouva sans connoissance » dans la nuit. Mme la duchesse d'Orléans accourut en larmes, beaucoup de gens « pour faire leur cour » ; Fagon, « à qui deux heures à peine suffisoient pour s'habiller par degrés, n'y vint qu'au bout de quatre » ; on tint conseil et l'on décida de ne pas éveiller le roi, qui alla ensuite voir « ce cher fils » deux fois par jour. Mme du Maine, au milieu de ses fêtes de Sceaux, « s'écria qu'elle mourroit si elle voyoit M. du Maine en cet état, et ne sortit point de son palais enchanté. M. du Maine, accoutumé à en approuver tout servilement, approuva fort cette conduite. »
Princesse de Conti
« Mme la princesse de Conti fut celle qui regretta le plus Monseigneur, et qui y perdit le moins » : depuis des années « elle n'étoit de rien », supplantée par les Lislebonne, par la Choin « son infidèle domestique, devenue la reine du cœur et de l'âme de Monseigneur », et par Mme la Duchesse. Elle fut pourtant si touchée « qu'elle pensa suffoquer deux ou trois nuits…, en sorte qu'elle se confessa au curé de Marly ». Le roi monta la voir — première occasion en dix ans — et fit refaire le degré ; puis elle « guérit à nos dépens » : on lui donna le pavillon des Saint-Simon, où elle tint « ses grands jours avec la vieillesse de la cour qu'elle y rassembla ».
Cabale
Désespoir de la puissante cabale : elle gouvernait Monseigneur, « se promettoit bien de monter sur le trône avec lui, et d'en anéantir l'héritier sous ce règne. Dieu souffle sur les desseins ; en un instant il les renverse, et les asservit sans espérance à celui pour la perte duquel ils n'avoient rien oublié ni ménagé. Quelle rage, mais quelle dispersion ! »
Duc de Vendôme
« Vendôme en frémit en Espagne, où il ne s'étoit jeté qu'en passant. De ce moment il résolut d'y fixer ses tabernacles, et de renoncer à la France après ce qu'il avoit attenté. » Mais la guerre ne durerait pas toujours, et la reine d'Espagne était la sœur de son ennemie : « sa ressource fut de se lier le plus étroitement qu'il put à la princesse des Ursins et de devenir son courtisan, après avoir donné la loi à nos ministres et à notre cour ».
Vaudemont et ses nièces
« Le Vaudemont se sentit perdu » : plus de protecteur depuis la chute de Chamillart, sans commerce avec les ministres, connu de la Dauphine « si justement irritée contre ses nièces et contre lui » ; il n'avait « plus de vie effective que par le tout-puissant crédit de ses nièces sur Monseigneur. Cette corde rompue, il ne savoit plus où se reprendre » — la conduite autrichienne du duc de Lorraine et le souvenir de la conspiration de Franche-Comté achevant d'écarter « ce protée ». Mlle de Lislebonne, trop altière « pour traîner dans une cour où elle avoit régné toute sa vie », partit avec lui passer l'été en Lorraine.
Mlle de Lislebonne abbesse de Remi-remont
La fortune secourut cette fée : la petite vérole ayant enlevé à M. de Lorraine la petite fille qu'il avait fait élire abbesse de Remiremont, l'établissement parut « une planche après le naufrage…, une retraite fort digne et sans contrainte…, avec quarante mille livres de rente ». Son élection se fit aussitôt, et elle prit le nom de Mme de Remiremont. Le soir même, Mme la Dauphine environna Saint-Simon en riant pour lui faire deviner la nouvelle abbesse : « Ce que j'en dis ? madame…, j'en suis ravi pourvu que cela nous en délivre ici, et, à cette condition, j'en souhaiterois autant à sa sœur. — Je m'en doutois bien, répliqua la princesse », riant de tout son cœur. Mme d'Espinoy, « son métier d'espionne de Mme de Maintenon » la protégeant, ne songea pas à quitter la cour.
Mme la Duchesse
Mme la Duchesse « fut d'abord abîmée dans la douleur » : tombée de ses plus vastes espérances, mal avec Mme de Maintenon, brouillée sans retour avec la Dauphine, en haine ouverte avec du Maine, en procès avec ses belles-sœurs, « elle se trouva réduite à regretter M. le Prince, et M. le Duc, dont la mort l'avoit tant soulagée ». L'image du prince de Conti la hanta : « il lui auroit fait hommage de sa grandeur, et elle auroit brillé de son lustre. Quels souvenirs désespérants, avec Lassai fils pour tout réconfort ! Faute de mieux elle s'y attacha sans mesure. » Puis, n'étant « pas faite pour les larmes », elle se jeta dans les plaisirs « jusqu'à la dernière indécence pour son âge et son état ».
Prince de Rohan
Le prince de Rohan, qui avait jeté un million dans l'hôtel de Guise « devenu un admirable palais entre ses mains », lui donna des fêtes : il espérait qu'une des filles de Mme la Duchesse « pourroit tenter » pour son fils, et que le souvenir de sa mère lèverait auprès du roi « la moderne difficulté des alliances avec le sang royal ». Il avait même hasardé « des galanteries » auprès de Mme la Dauphine par la Montauban sa cousine, « dont Mme la Dauphine s'étoit fort moquée, mais fort en particulier ». Il ne put réussir, « enraya promptement » et se retira peu à peu sans cesser de la voir.
Princes étrangers
« La consternation étoit tombée sur toutes ces usurpations étrangères qui espéroient tout de Monseigneur par ceux des leurs qui l'obsédoient, et qui se crurent perdues sans ressource par le nouveau Dauphin dont ils redoutoient les sentiments » — avec raison quant au fils, « à qui la lecture avoit appris ce qu'ils savoient faire, et dont l'équité, le jugement solide et le discernement ne s'accommodoient pas d'un ordre de gens sortis, formés et soutenus par le désordre ».
D’Antin
D'Antin, « mieux que jamais avec le roi, parvenu sitôt après la mort de Monseigneur au comble de ses désirs et de la fortune, n'eut pas besoin de grandes réflexions pour se consoler » : délivré d'une assiduité de « valet pris à condition de servir deux maîtres », affranchi de la domination de Mme la Duchesse « par cela même réduite à compter avec lui », il espéra augmenter sa faveur « par une assiduité sans partage… Il songeoit toujours à entrer dans le conseil, car a-t-on jamais vu un heureux se dire : C'est assez ? »
Huxelles, Beringhen, Harcourt, Boufflers, Sainte-Maure, Biron, Roucy, La Vallière
Les adhérents : le maréchal d'Huxelles « fut au désespoir, et n'osa en faire semblant, mais pour tenir manégea sourdement une liaison avec M. du Maine » ; le premier écuyer, qui avait osé aspirer à être duc, « fut affligé comme un homme qui a perdu sa fortune » ; Harcourt, « plus avant qu'eux tous, se consola plus aisément que pas un » — Maintenon à lui, et « secrètement bien avec la Dauphine il y avoit longtemps » ; Boufflers regretta Monseigneur « par amitié en galant homme », mais n'avait qu'à gagner d'un prince « qui savoit mieux connoître et goûter la vertu » ; Sainte-Maure « perdit véritablement sa fortune » ; La Vallière avait pour ressource sa femme, « la plus spirituelle et la plus dangereuse des Noailles », confidente de la Dauphine ; Roucy « eut raison » de se croire perdu — « il falloit être Monseigneur pour en faire une espèce de favori » ; Biron conserva le chemin de la guerre : « il est aujourd'hui duc et pair et doyen des maréchaux de France ».
Ducs de Luxembourg, La Rocheguyon, Villeroy
Trois hommes à part : M. de Luxembourg, dont on a vu les liens avec Monseigneur, ne tenait à rien d'autre — « le roi ne considéroit en lui que son nom » — mais « il étoit si grand seigneur qu'il put se consoler dans soi-même ». Les ducs de La Rocheguyon et de Villeroy, bien mis avec Monseigneur par les mêmes lettres qui avaient causé leur disgrâce auprès du roi, avaient perdu depuis le prince de Conti leur intime, restés « à découvert » devant Vendôme et les siens : « ces deux beaux-frères, avec de si grands établissements, ne firent donc pas une si grande perte ».
La Feuillade
La Feuillade « se trouva dans un nouveau désarroi » : perdu depuis Turin, il s'était accroché à Meudon par Mlle de Lislebonne, Vendôme et le jeu, avait « percé jusqu'à Mlle Choin », et comptait « se ramener la fortune » sous le règne suivant. « Il en désespéroit du reste du règne du roi ; et pour celui qui le devoit suivre, il avoit tout ce qu'il falloit pour en être encore plus éloigné ; aussi fut-il fort affligé. »
Ministres et financiérs
« Deux genres d'hommes fort homogènes, quoique fort disproportionnés », furent affligés « jusqu'au plus profond du cœur, les ministres et les financiers ». On sait ce que le nouveau Dauphin pensait des seconds ; quant aux premiers, « Monseigneur étoit le prince qu'il leur falloit pour régner en son nom » — à sa place arrivait « un jeune prince instruit, appliqué, accessible, qui voudroit voir et savoir, et qui avoit…, tout ce qu'il falloit pour les tenir bas, et vraiment ministres, c'est-à-dire exécuteurs, et plus du tout ordonnateurs, encore moins dispensateurs. Ils le sentirent, et déjà ils commencèrent un peu à baisser le ton. »
Le chancelier et son fils
Le chancelier perdait le fruit d'un long attachement cultivé par Bignon, du Mont et les Lislebonne : « réputé ennemi des jésuites, et fort soupçonné de jansénisme, brouillé dès son entrée aux finances avec le duc de Beauvilliers…, déclaré de plus, même avec feu, contre l'archevêque de Cambrai », il se crut perdu. Son fils, « aussi universellement abhorré qu'il étoit mathématiquement détestable », était « la bête de la nouvelle Dauphine » : avisant un soir « de gros vilains crachats pleins de tabac » près de la place où Pontchartrain avait travaillé, elle s'écria devant le roi : « Ah ! voilà qui est effroyable !… c'est votre vilain borgne ; il n'y a que lui qui puisse faire de ces horreurs-là » — et au roi qui lui montrait Mme de Saint-Simon : « Bon ! elle ne le dira pas comme moi ; mais je suis sûre qu'elle en pense tout de même. »
La Vrillière
La Vrillière, aimé « parce qu'il faisoit plaisir de bonne grâce », était avec sa femme très bien avec Monseigneur, ami intime de du Mont et parvenu « auprès de Mlle Choin à une amitié de confiance. La perte fut donc extrême. » Il ne tenait d'ailleurs qu'au chancelier ; et un malheur domestique « qu'il eut la sagesse d'ignorer seul à la cour » creusait sa ruine : « Mme de La Vrillière, en butte à Mme la Dauphine, triomphoit d'elle en folle depuis bien des années sans ménagement…, et Mme la Dauphine ne haïssait rien au monde tant qu'elle. »
Voysin
Voysin, « sans nulle autre protection que celle de Mme de Maintenon, sans art, sans tour, sans ménagement pour personne, enfoncé dans ses papiers, enivré de sa faveur, sec, pour ne pas dire brutal, en ses réponses, et insolent dans ses lettres, n'avoit pour lui que le manége de sa femme ; et tous deux nulle liaison avec la nouvelle cour…, avec une place la plus enviée de toutes, et la moins difficile à y trouver un successeur ».
Torcy
Torcy semblait heureux — expérience, secret de l'État et des postes, cousin germain des duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, gendre de Pomponne vénéré d'elles — « mais ce n'étoit qu'une écorce. Au fond, Torcy n'étoit qu'en bienséance avec les ducs…, ni la parenté, ni le commerce continuel d'affaires, n'avoient pu fondre les glaces. » Mme de Torcy « ne daignoit pas voiler assez ses sentiments » et son nom les rendait suspects ; et lui-même « ne fléchissoit point au conseil sur les matières de Rome », soutenant les avis que le chancelier embrassait ensuite contre Beauvilliers.
Desmarets
« Le ministère l'enivra. Il se crut l'Atlas qui soutenoit le monde » : Desmarets, ingrat envers les amis de sa disgrâce, se refroidit pour Saint-Simon, qui se retira de lui. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, incrédules, le menèrent dîner chez Desmarets à Fontainebleau : « le froid et l'inapplication furent si marqués pour moi, que les deux ducs piqués me l'avouèrent ». Eux-mêmes — qui l'avaient « tiré d'opprobre » — furent bientôt traités de même ; il persécuta le vidame d'Amiens, poussa Torcy, sa mère et sa sœur « à ne le plus voir du tout », avec « une humeur féroce dont il n'étoit pas maître, qui le rendoit redoutable aux femmes même, et d'une paresse qui ralentissoit tout ».
Duc de Beauvilliers
Le duc de Beauvilliers, « le seul homme peut-être pour lequel Monseigneur avoit conçu une véritable aversion », voyait « l'élévation inespérée d'un pupille qui se faisoit un plaisir secret de l'être encore, et un honneur public de le montrer » : à portée « de servir utilement l'État et la vertu, de préparer le retour de ce cher archevêque », il goûtait « une sorte de dictature d'autant plus savoureuse qu'elle étoit plus rare et plus pleine ». Persécuté naguère « jusqu'au dernier bord du précipice, il se trouvoit tout d'un coup fondé sur le plus ferme rocher » — sans que son âme parût changer : « même sagesse, même modération…, sans le moindre élan d'élévation ».
Fénelon archevêque de Cambrai
« Mais celui de tous à qui cet événement devint le plus sensible fut Fénelon, archevêque de Cambrai. Quelle préparation ! Quelle approche d'un triomphe sûr et complet ! » Confiné douze ans dans son diocèse, « toujours odieux au roi, à qui personne n'osoit prononcer son nom », le portrait le saisit : « plus coquet que toutes les femmes, mais en solide…, sa passion étoit de plaire » ; un esprit « dont il tenoit, pour ainsi dire, le robinet, pour en verser la qualité et la quantité exactement convenables à chaque chose et à chaque personne » ; hospitalité magnifique aux officiers sains, malades et blessés, « aussi étoit-il adoré de tous ». Mais « il n'étoit pas sans soins et sans recherche de tout ce qui pouvoit le raccrocher » : uni aux jésuites du P. Tellier, écrivant contre Quesnel, il laissait pourtant son diocèse plein de jansénistes en paix — « par une conduite si déliée, il ne perdit rien du mérite d'un prélat doux et pacifique ». Au printemps, Cambrai devint « la seule route » de la Flandre, et sa cour fut telle « qu'à travers sa joie, il en fut peiné ».
Union de M. de Cambrai et de tout le petit troupeau
« Jamais liaison ne fut plus forte ni plus inaltérable que celle de ce petit troupeau à part », fondée sur une confiance qui l'était, à leur avis, « sur l'amour de Dieu et de son Église » : tous n'avaient qu'un but, « le retour de Cambrai leur maître…, et de recevoir ses avis en tout genre comme les oracles de Dieu même dont il étoit le canal ». De là l'union plus que fraternelle des Chevreuse et Beauvilliers, les « retraites impénétrables de la fin de chaque semaine à Vaucresson », « cette clôture de monastère qui les suivoit au milieu de la cour », et leur attachement au Dauphin, « qu'ils regardoient comme un autre Esdras, comme le restaurateur du temple et du peuple de Dieu après la captivité ». Le changement subit leur parut « cette grande opération de la Providence, expresse pour M. de Cambrai ».
Duc de Charost et sa mère
Dans le troupeau, la duchesse de Béthune, fille du surintendant Fouquet, formée à Montmartre et favorite de Mme Guyon : « c'étoit par excellence la grande âme, devant qui M. de Cambrai même étoit en respect ». Son fils le duc de Charost « recueillit tous les fruits de la béatitude de sa sainte mère » : probité exacte, honneur, mais « incrusté d'une ambition extrême, de jalousie à proportion » ; « il a peut-être été le seul qui ait su joindre une profession publique de dévotion de toute sa vie avec le commerce étroit des libertins de son temps, et l'amitié de la plupart », sans qu'on se moquât jamais de ses pratiques.
Duc et duchesse de Saint-Simon
Situation unique des Saint-Simon : jamais initié aux « mystères du petit troupeau » ni à leur gnose, Saint-Simon avait pourtant la confiance « entière sur tout ce qui regardoit l'État, la cour et la conduite du Dauphin » — Dampierre et Vaucresson ouverts en tout temps, les condisciples obscurs y conversant librement devant lui, « et j'étois l'unique, non initié en leur gnose, dans ce genre de confiance » — plus avant même que Charost, qui s'en plaignait sans savoir ce qu'on confiait à son ami. « Ce fut donc une joie bien douce et bien pure de me trouver le seul homme de la cour dans l'amitié la plus intime, et dans la plus entière confiance de ce qui… alloit figurer si grandement. » Il n'en redoubla que de précautions « contre tout extérieur trop satisfait ».
Conduite des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers
Conduite des deux ducs : « sans rien changer à la modestie de leur extérieur, ni à l'arrangement de leur vie », ils ne pensèrent « qu'à se dérober le plus qu'il leur fut possible aux bassesses entassées à leurs pieds », à redoubler d'assiduité près du roi, à s'ancrer près du Dauphin « et à le conduire à paroître ce qu'il étoit, sans avoir surtout l'air de le conduire ». Restait la Dauphine, éloignée d'eux par inclination et par Mme de Maintenon : « leur vertu, austère à son gré parce qu'elle n'en connoissoit que l'écorce, lui faisoit peur », et elle tremblait « des avis fâcheux, du lieu même de sa plus ancienne sûreté » — froideur entretenue par les Noailles et la comtesse de Roucy.
Duc de Chevreuse
Le duc de Chevreuse avait été initié par Beauvilliers auprès du Dauphin depuis des années : son liant, sa douceur, « son savoir et sa manière de savoir et de s'expliquer, ses vues fleuries quoique sujettes à se perdre », plurent à ce jeune prince, avec qui il avait « souvent de longs tête-à-tête ». « Comme ils n'étoient qu'un, tout entre eux marchoit par le même esprit…, en sorte que le prince avoit un seul conducteur en deux différentes personnes » — la supériorité de confiance demeurant entière à Beauvilliers, et le confesseur d'intelligence avec eux.
Mgr le Dauphin
Métamorphose du Dauphin : ce prince « timide, sauvage, concentré, cette vertu précise, ce savoir déplacé, cet homme engoncé, étranger dans sa maison », qu'on avait vu en butte à son père, à la cabale et au monde, « se montra par degrés, se déploya peu à peu…, tenir le salon de Marly…, présider au cercle rassemblé autour de lui comme la divinité du temple qui sent et qui reçoit avec bonté les hommages des mortels ». Conversation aisée, morceaux d'histoire « amenés sans art », traits de science « comme dardés de plénitude involontaire » : « le Dauphin devint un autre prince de Conti ». On se demandait « si c'étoit bien là le même homme » ; Cheverny répondit qu'il paraissait « ce qu'il avoit toujours été » ; et la réputation vola de la cour « au fond de toutes les provinces », aidée par le contraste même du dénigrement de la cabale.
Mme de Maintenon point aux ministres, tout au Dauphin
Mme de Maintenon, « ravie de ces applaudissements, par amitié pour sa Dauphine, et par son propre intérêt », entreprit d'en presser l'usage auprès du roi. Le despotisme des ministres « et leur manière de l'exercer lui déplaisoit beaucoup » — Harcourt avait fort fortifié ces sentiments secrets — : elle crut « se procurer un avantage, à l'État un bien, au roi un soulagement », en l'accoutumant à se décharger sur le Dauphin du gros des affaires, comptant « que cette nouveauté rendroit les ministres plus appliqués, plus laborieux, surtout plus traitables et plus circonspects. Vouloir et faire… fut toujours pour elle une seule et même chose. »
Ministres travaillent chez le Dauphin
Coup de foudre : le roi, ayant retenu le Dauphin seul dans son cabinet, « ordonna le même jour à ses ministres d'aller travailler chez le Dauphin toutes les fois qu'il les manderoit, et sans être mandés encore, de lui aller rendre compte de toutes les affaires ». Ordre « bien amer pour des hommes qui, tirés de la poussière…, étoient si accoutumés à régner en plein sous le nom du roi…, en un mot, rois d'effet, et presque de représentation » : ils allèrent, « tous avec un air de condamnés, protester au Dauphin une obéissance forcée et une joie feinte ». Le prince les reçut avec bonté et régla leurs heures. Torcy, Voysin et Desmarets portèrent le poids ; Pontchartrain, dont la personne « étoit désagréable » au prince, « ne put parvenir à être mandé…, dont il fut fort mortifié » ; La Vrillière n'avait point de département.

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