TOME XIII · Chapitre 6
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Résumé
La Régence se joue : le duc d'Orléans « surpris par la mort du roi » — la séance du parlement improvisée ; la pompe funèbre réduite ; les « points d'états généraux » abandonnés ; la liberté accordée aux pairs sur les usurpations du parlement « commuée en protestations et promesses » ; la séance de la régence — le duc de La Rochefoucauld reçu, la « scélératesse et piège du premier président » évités « avec noblesse » ; le duc du Maine arrive en séance ; la protestation des pairs et l'interpellation au duc d'Orléans, qui acquiesce — le testament cassé, la régence pleine emportée.
Les entrées
- 1715
- 1715 : la nouvelle ère s'ouvre au lendemain du 1er septembre, entre la mort du roi et la séance du parlement qui allait décider de tout.
- M. le duc d’Orléans surpris par la mort du roi
- « La mort du roi surprit la paresse de M. le duc d'Orléans, comme si elle n'avoit pu être prévue... Il n'avoit fait aucun progrès dans aucune des résolutions qu'il falloit avoir prises..., et il fut noyé d'ordres à donner, et de choses à régler, toutes plus petites ou plus médiocres les unes que les autres..., qu'il lui arriva ce que je lui avois prédit pour ses premiers jours, qu'il n'auroit pas le temps de penser à rien d'important. » Il avoua à Saint-Simon « qu'il n'avoit fait aucune liste, ni aucun choix..., ni pris son parti sur rien. Ce n'étoit pas le temps de gronder ni de reproches. Je me contentai de hausser les épaules. »
- La pompe funèbre réduite au plus simple
- « Je le fis souvenir aussi de ce que je lui avois proposé sur la totalité de la pompe funèbre... : c'étoit d'épargner la dépense, la longueur et les disputes..., et d'en user, quoique le roi n'eût rien ordonné là-dessus, comme il avoit été pratiqué pour Louis XIII, qui avoit tout défendu et réduit au plus simple. M. le duc d'Orléans s'y conforma en effet, et il ne se trouva personne qui se souciât assez du feu roi pour relever un retranchement si entier. »
- Points d’états généraux
- « Je le pris à part dans son cabinet pour faire un dernier effort sur la convocation des états généraux, qui fut entièrement inutile. »
- Liberté accordée aux pairs sur les usurpations du parlement, puis commuée en protestations et promesses de décision
- Le soir même, revirement : le prince, ayant mandé les pairs, « nous fit un discours bien doré pour nous persuader de n'innover rien le lendemain comme il nous avoit permis de le faire ». Murmures, reproches — « accoutumés à la servitude, pas un n'osoit hocher le mors au prince qui représentoit le feu roi, dont l'ombre leur faisoit encore frayeur ». Saint-Simon proposa la transaction : une protestation solennelle en pleine séance contre les usurpations, avec interpellation au duc d'Orléans de confirmer publiquement « la parole positive, formelle, solennelle, de juger en notre faveur toutes nos disputes... aussitôt que les affaires publiques seroient débouchées » ; et tous, malgré ses trois excuses, le chargèrent de la faire. Rendez-vous fut donné chez l'archevêque de Reims à cinq heures du matin, où Saint-Simon ramena les esprits.
- Séance au parlement pour la régence
- La séance du 2 septembre : le parlement trouvé « tout entier en séance » ; le duc de La Rochefoucauld venait de s'y faire recevoir le matin même, ayant toujours différé sa réception depuis le jugement de préséance.
- Le duc de La Rochefoucauld reçu au parlement
- Le piège du premier président : il avait « eu la hardiesse de lui proposer, et encore en plein parlement, ce matin-là même, de protester contre le jugement rendu par le feu roi entre lui et moi, et d'en appeler au parlement » — « le duc de La Rochefoucauld lui avoit très dignement répondu qu'il se tenoit pour bien jugé par le roi..., dont le premier président demeura confus. Cet honnête homme ne cherchoit qu'à mettre la discorde parmi nous. » Et dès que Saint-Simon parut, La Rochefoucauld « se baissa pour me laisser place au-dessus de lui ».
- Scélératesse et piège du premier président, que le duc de La Rochefoucauld évite avec noblesse
- « M. du Maine crevoit de joie. Le terme est étrange, mais on ne peut rendre autrement son maintien. L'air riant et satisfait surnageoit à celui d'audace, de confiance... Son salut aux présidents eut un air de jubilation, que celui du premier président réfléchissoit d'une manière sensible. Aux pairs..., la profondeur de son inclination... fut parlante. Sa tête demeura abaissée même en se relevant, tant est forte la pesanteur des forfaits aux jours mêmes qu'on ne doute plus du triomphe. »
- Duc du Maine arrive en séance
- La protestation : Saint-Simon déclara que ce n'était « qu'en considération des importantes et pressantes affaires publiques » que les pairs souffraient encore « l'usurpation plus qu'indécente du bonnet, et les autres » ; qu'il protestait « de la manière la plus expresse, la plus formelle, la plus authentique » ; et que tout reposait sur la parole donnée la veille — puis, se découvrant, il interpella le duc d'Orléans « d'y déclarer que telle est la parole qu'il nous a donnée ». « Le silence profond avec lequel je fus écouté témoigna la surprise de toute l'assistance. M. le duc d'Orléans se découvrit, en affirmant ce que je venois de dire, assez bas et l'air embarrassé. »
- Protestation des pairs sur les usurpations du parlement à leur égard, et interpellation à M. le duc d’Orléans sur sa promesse de les juger dès que les affaires du gouvernement seroient réglées, à laquelle il acquiesce en pleine séance
- « Le premier président... fit tout haut la députation du parlement pour aller chercher le testament du roi et son codicille... Le silence continua pendant cette grande et courte attente ; chacun se regardoit sans se remuer. »
- Députation du parlement va quérir le testament et le codicille du roi
- Précautions du régent : « M. le duc d'Orléans avoit eu la facilité de se laisser leurrer, en cas de besoin, du secours d'Angleterre, et pour cela de faire placer milord Stairs dans une des lanternes. Ce fut l'ouvrage du duc de Noailles, de Canillac, de l'abbé Dubois. » Le duc de Guiche, « bien payé » — six cent mille livres — « étoit dans la lanterne basse de la cheminée », lui qui « s'étoit donné pendant la vie du roi pour un homme attaché aux bâtards ».
- Stairs dans une lanterne ; le duc de Guiche, bien payé, dans une autre
- « Le régiment des gardes occupoit sourdement toutes les avenues, et tous les officiers, avec des soldats d'élite dispersés, l'intérieur du palais... La précaution ne fut utile qu'au duc de Guiche ; tout se passa... sans la plus légère apparence de donner la moindre atteinte à la tranquillité parfaite. »
- Le régiment des gardes aux avenues
- « Dreux, conseiller au parlement..., qui lisoit bien, et d'une voix forte », lut le testament ; l'abbé Menguy, conseiller clerc, le codicille. « Je remarquai un morne et une sorte d'indignation qui se peignit sur tous les visages, à mesure que la lecture avançoit, et qui se tourna en une sorte de fermentation muette à la lecture du codicille. Le duc du Maine la sentit et en pâlit. »
- Dreux, conseiller de la grand’chambre, fait à haute voie lecture du testament, et l’abbé Menguy, conseiller clerc de la grand’chambre, du codicille
- Le discours du régent : approbation de ce qui regardait l'éducation du roi et Saint-Cyr ; mais sur le gouvernement, « qu'il avoit peine à les concilier avec ce que le roi lui avoit dit dans les derniers jours de sa vie... ; qu'il falloit qu'il n'eût pas compris la force de ce qu'on lui avoit fait faire, regardant du côté du duc du Maine » ; que ce préjudice « étoit de nature à ne pouvoir le souffrir avec la conservation de son honneur ».
- Discours de M. le duc d’Orléans
- « En un moment l'affaire tourna selon les désirs de M. le duc d'Orléans. Le pouvoir du conseil de régence et sa composition tombèrent » : le choix du conseil attribué au régent « avec toute l'autorité de la régence », la décision des affaires à la pluralité des voix, la sienne « comptée pour deux, en cas de partage. Ainsi toutes les grâces et les punitions demeurèrent en la main seule de M. le duc d'Orléans. L'acclamation fut telle que le duc du Maine n'osa dire une parole » — après avoir voulu parler et s'être entendu dire d'un ton sec : « Monsieur, vous parlerez à votre tour. »
- Le testament du roi abrogé quant à l’administration de l’État
- Sur le codicille, du Maine se défendit : l'éducation du roi lui étant confiée, l'autorité sur la maison civile et militaire en était « une suite toute naturelle » ; le régent releva le mot de confiance : « il seroit étrange que la première et plus entière confiance ne fût pas en lui, et plus encore qu'il ne pût vivre auprès du roi que sous l'autorité et la protection de ceux qui se seroient rendus les maîtres absolus du dedans et du dehors. La dispute s'échauffoit, se morceloit par phrases coupées de l'un à l'autre. »
- Forte dispute publique, puis particulière, entre M. le duc d’Orléans et le duc du Maine sur le codicille du roi
- Sur l'ouverture du duc de La Force, Saint-Simon fit signe au régent — qui, la vue basse, ne le vit point — puis se leva : « Monsieur, si vous passiez dans la quatrième des enquêtes, avec M. du Maine, vous y parleriez plus commodément » — et les deux princes sortirent disputer devant la cheminée, « seuls..., avec l'air fort allumé tous deux », sous les yeux d'un cercle de spectateurs.
- Sur l’avis du duc de La Force, je fais passer la dispute dans la quatrième des enquêtes
- La Force revint alarmé : « Au nom de Dieu, allez-vous-en là dedans, cela va fort mal. M. le duc d'Orléans mollit, rompez la dispute. » Saint-Simon y alla, tira le régent par la main au coin de la cheminée : « il ne devoit pas espérer de rien gagner sur M. du Maine..., la longueur de cette conférence devenoit indécente, inutile, dangereuse..., il n'avoit de parti que de rentrer en séance, et dès qu'il y seroit, la rompre » — et de mander pendant le dîner les gens du roi au Palais-Royal. « Vous avez raison, me dit-il, je vais le faire. »
- Je l’y fais après suspendre, et fais lever la séance et remettre à l’après-dînée
- Le secret de M. le Duc : « la haine des bâtards... avoit engagé Mme la Duchesse à faire des pas auprès de M. le duc d'Orléans dans les dernières semaines de la vie du roi », et le prince à les bien recevoir « pour se fortifier contre M. du Maine » ; M. le Duc « le somma plutôt qu'il ne lui demanda » d'être chef du conseil de régence, et l'obtint sur-le-champ.
- Mme la Duchesse, en haine des bâtards, en récente et secrète mesure avec M. le duc d’Orléans, qui déclare M. le Duc, en séance, chef du conseil de régence
- Rentré en séance, le régent remit la fin à l'après-dînée, déclara M. le Duc chef du conseil de régence, « et rendoit dès maintenant l'ancienne liberté des remontrances. Ces paroles furent suivies d'un applaudissement éclatant et général. »
- Le régent rend au parlement les remontrances, lui promet de lui parler de la forme du gouvernement, et lève la séance avec grand applaudissement
- Mesures au Palais-Royal : Saint-Simon, s'excusant du dîner du cardinal de Noailles, y suivit le régent — « les moments sont chers » — qui manda d'Aguesseau et Joly de Fleury ; « on servit une petite table de quatre couverts où Canillac, Conflans... et moi nous mîmes avec ce prince — et pour le dire en passant, je n'ai jamais mangé avec lui depuis qu'une fois ».
- Mesures au Palais-Royal, où je vais dîner
- Courte joie du maréchal de Villeroy : demeuré à Versailles, informé par trois courriers de Goesbriant, lui et la duchesse de Ventadour « ne doutèrent pas que ce qui se passoit sur le codicille ne le soutînt..., et répandirent la victoire complète du duc du Maine sur M. le duc d'Orléans dans Versailles. Paris fut aussi dans la même erreur..., mais le triomphe ne fut pas de longue durée. »
- Courte joie du maréchal de Villeroy, etc
- Séance de l'après-dînée, un peu avant quatre heures : Saint-Simon y fut « regardé avec grande curiosité..., j'eus soin que mon maintien ne montrât rien ».
- Séance de l’après-dînée
- Le régent reprit les choses où elles en étaient : « il n'étoit demeuré d'accord de rien avec M. du Maine » ; il remit devant les yeux « les clauses monstrueuses d'un codicille arraché à un prince mourant » qui rendait du Maine « maître de la personne du roi, de la cour, de Paris, par conséquent de l'État, de la personne, de la liberté, de la vie du régent, qu'il seroit en état de faire arrêter à toute heure ».
- Discours de M. le duc d’Orléans
- « M. du Maine parut alors aussi méprisable sur le pré, qu'il étoit redoutable dans l'obscurité des cabinets. Il avoit l'air d'un condamné, et lui toujours si vermeil, avec la pâleur de la mort sur le visage. Il répondit à voix fort basse et peu intelligible, et avec un air aussi respectueux et aussi humble qu'il l'avoit été audacieux le matin. »
- Le duc du Maine ose à peine répondre
- « On opinoit cependant sans l'écouter, et il passa tout d'une voix comme en tumulte à l'entière abrogation du codicille » — si vite que les gens du roi n'avaient pas encore parlé ; d'Aguesseau parla en peu de mots, Fleury « fit un fort beau discours », leurs conclusions « en tout et partout favorables à M. le duc d'Orléans ». Du Maine, « se voyant totalement tondu », demanda alors à être déchargé de la garde du roi, ne conservant que la surintendance de l'éducation : « Très volontiers, monsieur, il n'en faut pas aussi davantage. »
- Le codicille est en tout abrogé
- L'arrêt fut prononcé « en sorte qu'il ne resta nulle sorte de pouvoir au duc du Maine, qui fut totalement remis entre les mains du régent, avec le droit de mettre dans la régence qui il voudroit, d'en ôter qui bon lui sembleroit, et de faire tout ce qu'il jugeroit à propos sur la forme à donner au gouvernement ».
- Le régent est revêtu de tout pouvoir
- Contenance des bâtards : « pendant les opinions, le prononcé et le reste de la séance, le duc du Maine eut toujours les yeux baissés, l'air plus mort que vif, et parut immobile. Son fils et son frère ne donnèrent aucun signe de prendre part à rien. »
- Contenance des bâtards
- « L'arrêt fut suivi de fortes acclamations de la foule qui étoit éparse hors de la séance ; et celle qui remplissoit le reste du palais y répondit à mesure qu'elle fut instruite de ce qui avoit été décidé. »
- Acclamations
- Le compliment du régent : remerciement « court, poli, majestueux », puis l'annonce des six conseils — affaires étrangères, guerre, marine, finances, affaires ecclésiastiques, dedans du royaume — « avec d'autant plus de confiance, que ce qu'il se proposoit n'étoit que l'exécution de ce que M. le duc de Bourgogne, car il le nomma ainsi, avoit résolu, et qu'on avoit trouvé parmi les papiers de sa cassette », des magistrats de la compagnie devant entrer dans les deux derniers.
- Compliment du régent, qui propose six conseils et s’y appuie de Mgr le duc de Bourgogne, et pourquoi
- « L'applaudissement des magistrats éclata, et toute la foule y répondit. On ne peut exprimer l'impression que fit ce nom auguste, ni à quel point la mémoire de ce prince parut chère, et sa personne regrettée et respectée avec la plus sincère vénération » — Saint-Simon rappelant « la très singulière rencontre en même pensée sur ces conseils entre le duc de Chevreuse et moi ».
- Applaudissements
- « Le premier président conclut la séance par un compliment fort court au régent, qui se leva, et en même temps toute la séance, et on s'en alla. »
- Fin de la séance
- Le régent alla droit à Versailles voir le roi avant son coucher, « comme pour lui rendre compte de ce qui s'étoit passé. Il y reçut les compliments forcés des deux vieux amants » — Villeroy et Ventadour.
- Le régent retourne à Versailles, où, en arrivant, Madame lui demande pour grâce unique l’exclusion entière de l’abbé Dubois de tout, et en tire publiquement sa parole
- Puis chez Madame, qui « fut au-devant de lui l'embrasser, ravie de joie », et lui demanda pour grâce unique sa parole précise « de n'employer jamais en rien du tout, pour peu que ce fût, l'abbé Dubois, qui étoit le plus grand coquin et le plus insigne fripon qu'il y eût au monde..., qui, pour peu qu'il pût se fourrer, voudroit aller à tout, et le vendroit lui et l'État pour son plus léger intérêt. Elle pressa tant M. son fils qu'elle en tira parole positive de ne l'employer jamais... On ne verra que trop tôt que les paroles de M. le duc d'Orléans ne furent jamais que des paroles, c'est-à-dire des sons qui frappent l'air. »
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