TOME XVIII · CHAPITRE XII
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Résumé
L'ambassade commence : départ de Paris pour Madrid, conférence en chemin avec le duc d'Ossone ; Ruffec, Blaye, Bordeaux « et politesse aux jurats » ; Bayonne — Adoncourt et Dreuillet, les Pecquet ; l'impatience de Leurs Majestés Catholiques « qui pressent par divers courriers » ; l'audience de la vieille reine douairière d'Espagne — Marie-Anne de Neubourg, son « triste état » ; le passage des Pyrénées, la visite à Loyola, Vitoria, présents et députations — trois courriers…
Les entrées
- Mon départ de Paris pour Madrid
- « Enfin je partis en poste le 23 octobre, ayant avec moi le comte de Lorges, mes enfants, l'abbé de Saint-Simon et son frère, et quelque peu d'autres. Le reste de la compagnie me joignit à Blaye et à Bayonne. Nous couchâmes à Orléans, à Montrichard et à Poitiers. »
- Je rencontre et confère en chemin avec le duc d’Ossone
- À Vivonne, rencontre du duc d'Ossone : « ce fut des compliments, des accueils et des embrassades », puis une heure et demie d'entretien seul à seul. « Je fus surpris de le trouver si bien informé de nos cabales et de ce qu'on appeloit la vieille cour » : il désigna sans nommer « des gens entièrement attachés au roi d'Espagne jusqu'aux mariages, et qui, depuis ce moment, se déchaînoient et contre les mariages et contre l'Espagne », avertit que le régent « avoit plus d'ennemis de sa personne et de son gouvernement qu'il ne pensoit », et « que, dans l'état où en étoient les choses, on ne pouvoit trop se hâter de part et d'autre de les finir ». « J'eus les oreilles plus ouvertes que la bouche. »
- Je passe et séjourne à Ruffec, à Blaye et à Bordeaux, et y fais politesse aux jurats
- Séjours à Ruffec — « force noblesse de la terre et du pays » —, à la Cassine et à Blaye, dont il visita « la place dedans et dehors, le fort de l'île et celui de Médoc ». À Bordeaux, « plus de trois cents bâtiments de toutes nations rangés sur deux lignes sur mon passage, avec toute leur parure et grand bruit de leur canon » : « après le port de Constantinople, la vue de celui-ci est en ce genre ce qu'on peut admirer de plus beau ». Il convia les jurats à souper — « politesse à laquelle ils ne s'attendoient pas » — et alla jusqu'à l'hôtel de ville « vilain » pour « leur rendre à tous une visite, ce qui me parut leur avoir plu extrêmement ».
- Arrivée à Bayonne
- « Nous arrivâmes à Bayonne, où nous mîmes pied à terre chez d'Adoncourt qui y commandoit très dignement, et y étoit adoré en servant parfaitement le roi. » Quatre jours pour changer de voitures, pendant lesquels « rien ne se peut ajouter aux soins d'Adoncourt, à sa politesse aisée et sans compliments ».
- Adoncourt et Dreuillet, commandant et évêque de Bayonne ; quels
- Adoncourt était venu « accompagné d'officiers une lieue au-devant » ; Dreuillet, évêque de Bayonne, « étoit pieux, savant, et toutefois de bonne compagnie, et parfaitement aimé dans son diocèse et dans tout le pays ».
- Pecquet père et fils ; quels
- Pecquet, « qui avoit été longtemps premier commis de M. de Torcy, et qui, pour dire le vrai, avoit fait toutes les affaires étrangères tant que le maréchal d'Huxelles les avoit eues », avait prié que son fils vînt en Espagne chez l'ambassadeur, et celui-ci avait pris les devants.
- Impatience de Leurs Majestés Catholiques de mon arrivée, qui la pressent par divers courriers
- À Bayonne, un courrier de Sartine : le roi d'Espagne, « très fâché de mon retardement », pressait — « Leurs Majestés Catholiques n'attendoient que mon arrivée pour se mettre en chemin pour Burgos, jusqu'où elles avoient résolu de conduire l'infante ». Saint-Simon répondit par les raisons des passeports tardifs et de la peste, et démontra que sa marche « ne pouvoit rien influer sur le départ de Mlle de Montpensier fixé au 15 ».
- Audience de la reine douairière d’Espagne
- Le 9, audience de la reine douairière d'Espagne, veuve de Charles II : « on ne peut répondre plus poliment qu'elle fit à l'égard du roi, ni avec plus de bonté pour moi ». « Elle étoit fort grande, droite, très bien faite, de grand air, de bonne mine, qui laissoit voir qu'elle avoit eu de la beauté », vêtue d'un « habit de veuve, mais mitigé », avec « une longue et large attache devant le haut du corps, de très beaux diamants ».
- Son logement
- Son logement étonna : « une maison de campagne fort proche de la ville qui n'avoit que deux fenêtres de face sur une petite cour », une pièce « très communément meublée » sur un beau jardin.
- Elle me fait traiter à dîner
- « Au sortir de l'audience, elle me fit inviter à dîner pour le lendemain » ; le sieur de Bruges « fit les honneurs du festin très bon et très magnifique ».
- Son triste état
- À la seconde audience, « la conversation fut plus longue et plus familière » ; « elle finit par m'exposer le très triste état où elle se trouvoit, faute de tout payement d'Espagne depuis des années, et me prier d'en parler à Leurs Majestés Catholiques et de lui procurer quelque secours sur ce qui lui étoit si considérablement dû ».
- Adoncourt fort informé
- Adoncourt, « qui avoit de grands commerces en Espagne pour tenir la cour bien avertie de tout », avait eu « plus de part que moi en la confidence du duc d'Ossone qui lui avoit nommé des personnages de cette intrigue, tant de notre cour que de celle d'Espagne » pour différer et rompre les mariages : « je l'exhortai à en instruire le cardinal Dubois ».
- Passage des Pyrénées
- « Passant les Pyrénées, je quittai, avec la France, les pluies et le mauvais temps, et trouvai un ciel pur et une température charmante, avec des échappées de vues et des perspectives qui changeoient à tout moment. Nous étions tous montés sur des mules dont le pas est grand et doux. »
- Je vais voir Loyola
- Détour par Loyola, « lieu fameux par la naissance de saint Ignace » : le « petit logis primitif » — « ce seroit tout au plus le logis d'un curé » —, la chambre de la révélation et l'écurie où sa mère « voulut aller accoucher de lui par dévotion pour l'étable de Bethléem » : « rien de plus bas, de plus étroit, de plus écrasé que ces deux pièces ; rien aussi de si éblouissant d'or qui y brille partout ». L'église nouvelle, « un des plus superbes édifices de l'Europe, le mieux entendu et le plus magnifiquement orné ». « Nous y prîmes le meilleur chocolat dont j'aie jamais goûté. »
- Arrivée à Vittoria
- « Nous arrivâmes le 15 à Vittoria où je trouvai la députation de la province qui m'attendoit. » « La joie du sujet de mon voyage éclata partout où je passai en France et en Espagne. On se mettoit aux fenêtres et on bénissoit mon voyage » — à Salinas, des dames de qualité demandèrent « de si bonne grâce de voir un moment celui qui alloit conclure le bonheur de l'Espagne » qu'il monta chez elles.
- Présent et députation de la province
- Le présent de la province : « un grand présent d'excellent vin rancio », porté par « quatre gentilshommes considérables qui étoient à la tête des affaires du pays. Je les conviai à souper, et le lendemain à déjeuner : ils parloient françois, et je fus surpris de voir des Espagnols si gais et de si bonne compagnie à table. »
- Trois courriers l’un sur l’autre pour presser mon voyage
- À Vittoria puis à Miranda d'Ebro, courriers de Sartine « l'un sur l'autre » : « les raisons, quoique sans réplique, que je lui avois écrites de Bayonne, n'avoient point ralenti l'extrême empressement de Leurs Majestés Catholiques » ; Saint-Simon fit tenir des relais « à quelque prix que ce fût ».
- Je laisse mon fils aîné fort malade à Burgos, et poursuis ma route sans m’arrêter
- « J'arrivai le 18 à Burgos, où je comptois séjourner pour voir ce que deviendroit une fièvre assez forte qui avoit pris à mon fils aîné, qui m'inquiétoit beaucoup ; mais Pecquet arriva pour presser de nouveau ma marche, et si vivement qu'il fallut abandonner mon fils. » L'abbé de Mathan resta près du malade ; le reste marcha « jour et nuit, sans nous coucher, jusqu'à Madrid », les douze dernières lieues à cheval en poste : arrivée le vendredi 21 à onze heures du soir.
- Cause de l’impatience de Leurs Majestés Catholiques
- La cause de l'impatience royale : « la reine, qui n'aimoit point le séjour de Madrid, pétilloit d'en sortir pour aller à Lerma, où on l'avoit assurée qu'elle trouveroit une chasse fort abondante. Grimaldo et Sartine n'avoient rien oublié pour rompre, au moins différer ce voyage. »
- Basse et impertinente jalousie de Maulevrier
- L'impatience avait été « nourrie et augmentée par Maulevrier, enragé de voir arriver un ambassadeur de naissance et de dignité personnelle, et qui n'avoit pu s'empêcher de dire qu'il l'auroit plus patiemment souffert si c'eût été le duc de Villeroy, La Feuillade ou le prince de Rohan ». « Ce seigneur Andrault, si délicat pour soi », oubliait qu'il devait son caractère d'ambassadeur au choix de Saint-Simon même : « je résolus de n'en faire aucun semblant, mais je le mandai au cardinal Dubois ».
- Arrivée à Madrid, où je suis incontinent visité des plus grands, sans exception de ceux à qui je devois la première visite
- Dès le samedi matin, Grimaldo, « surpris et fort aise », « vint chez moi au lieu d'attendre ma première visite » ; sur son exemple vinrent les trois charges, le marquis de Santa Cruz, le duc d'Arcos, le marquis de Bedmar, le duc de Veragua, l'archevêque de Tolède, le grand inquisiteur, « et les jours suivants tout ce qu'il y eut à Madrid de grands, de seigneurs et de ministres étrangers ». « De cette sorte fut levée toute difficulté sur la première visite, à l'égard de tous ceux à qui elle étoit due de ma part, dont j'eus le sang bien rafraîchi. »
- Je fais ma première révérence à Leurs Majestés Catholiques et à leur famille
- Au palais, le roi vint à lui, puis le fit rappeler au salon des Miroirs : audience d'une demi-heure « à témoigner leur joie, leurs désirs, leur impatience, avec un épanchement infini ». Leurs Majestés lui firent voir les infants — « je n'ai point vu de plus jolis enfants que don Ferdinand et don Carlos, ni un plus beau maillot que don Philippe » — puis l'infante, « charmante, avec un petit air raisonnable et point embarrassé » : le roi dit « qu'elle oublieroit bientôt l'Espagne. « Oh ! s'écria la reine, non seulement l'Espagne, mais le roi et moi, pour ne s'attacher qu'au roi son mari. » » Et le prince des Asturies : « grand, et véritablement fait à peindre ; blond et de beaux cheveux », « beaucoup de grâce et de politesse ». Le départ pour Lerma fut fixé au jeudi 27.
- Conduite très singulière et tout opposée des ducs de Giovenazzo et de Popoli avec moi
- Conduites opposées de deux seigneurs : Cellamare, devenu duc de Giovenazzo et grand écuyer de la reine, « surpassa toute cette cour en empressements pour moi », en « protestations de joie de l'union et des mariages, d'attachement et de reconnoissance des bons traitements qu'il avoit reçus en France » — « je reçus toutes ces rares effusions aussi poliment que me le permit la plus extrême surprise, après tout ce qu'il avoit brassé à Paris ». Son contradictoire fut le duc de Popoli, gouverneur du prince des Asturies, « qui ne vint et n'envoya chez moi qu'une fois ».
- Visite à Grimaldo, particulièrement chargé des affaires étrangères
- « Ce même jour, j'allai voir le marquis de Grimaldo, particulièrement chargé des affaires étrangères. Il entendoit parfaitement le françois, mais il ne le vouloit pas parler. » « Je fus étonné au dernier point qu'il me rapportât tous les efforts que j'avois faits auprès de M. le duc d'Orléans pour le détourner de la guerre qu'il fit à l'Espagne en faveur des Anglois. »
- Succès de cette visite
- Le succès fut complet : en insistant pour laisser à Grimaldo les copies des lettres, Saint-Simon fit passer « la lettre de M. le duc d'Orléans au prince des Asturies, avec le traitement de frère » — « elle passa doux comme lait, et j'eus le plaisir de renvoyer aussitôt après à M. le duc d'Orléans celle où le traitement de frère n'étoit pas employé ». Quant à la lettre manquante pour l'infante, Grimaldo « se mit à rire » et arrangea la comédie : la gouvernante dirait « qu'elle dormoit », l'ambassadeur refuserait de la réveiller, et remettrait la lettre plus tard « sans façon et sans audience ».
- Il connoît parfaitement le cardinal Dubois
- « Cela commença à nous ouvrir un peu l'un avec l'autre sur le cardinal Dubois, et je vis dans la suite qu'il le connoissoit tel qu'il étoit, aussi parfaitement que nous. »
- Esquisse du roi d’Espagne ; de la reine d’Espagne ; du marquis de Grimaldo
- Esquisses : le roi d'Espagne — « je n'aperçus nul vestige du duc d'Anjou » — « fort courbé, rapetissé, le menton en avant », les paroles « si traînées, l'air si niais, que j'en fus confondu », en justaucorps « d'une manière de bure brune ». La reine, « défigurée à l'excès par la petite vérole », mais « faite au tour », parlant « très bien françois » avec « une grâce charmante, continuelle, naturelle » jointe « à un air de grandeur et à une majesté qui ne la quittoient point » ; « jour et nuit, travail, audiences, amusements, dévotions, le roi et elle ne se quittoient jamais, pas même pour un instant ». Grimaldo enfin, « naturel Espagnol qui ressembloit à un Flamand, fort blond, petit, gros, pansu », « ses deux petites mains collées sur son gros ventre », mais « capable, beaucoup d'esprit et d'expérience, homme d'honneur et vrai », dont les maximes « furent en tous les temps l'union étroite avec la France ».
- Le roi et la reine d’Espagne consentent, contre tout usage, de signer eux-mêmes le contrat du futur mariage du roi et de l’infante
- Sur la difficulté du préambule — des commissaires stipulant au nom de Leurs Majestés —, Grimaldo rapporta que « le roi d'Espagne avoit tant de désir de complaire au roi et de voir la fin d'une affaire si désirée », qu'il consentit, « contre tout usage et tout exemple », à signer lui-même le contrat avec la reine — Philippe IV n'avait pas signé lui-même celui de Marie-Thérèse.
- Ils y veulent des témoins, que je conteste et que je consens enfin
- Mais Rodrigo « proposa qu'il y eût des témoins » : longue contestation « beaucoup moins une dispute qu'une conversation fort polie ». Le roi d'Espagne trancha en nommant lui-même « les cinq personnes les plus distinguées » de la suite française — les comtes de Lorges et de Céreste, l'abbé de Saint-Simon, les marquis de Saint-Simon et de Ruffec — avec, côté espagnol, les trois charges et les majordome-major et grand écuyer de la reine. Saint-Simon, s'étant fait confirmer « que la fonction des témoins ne paroîtroit que par l'acte séparé que même ils ne signeroient point », céda : refuser eût jeté « dans les longueurs d'attendre le retour du courrier » et aggravé « l'amère impatience de Leurs Majestés Catholiques ».
- Signature des articles
- « Le même jour, lundi 24 novembre, je me rendis au palais avec Maulevrier sur les cinq heures du soir » : dans un cabinet « dont les tapis qui couvroient le plancher étoient d'une richesse et d'une beauté si singulière, que j'avois de la peine à me résoudre à marcher dessus », les articles furent collationnés et signés avec Bedmar et Grimaldo, « avec les compliments, les protestations et les effusions de joie qu'on peut s'imaginer ».
- Office à Laullez
- Saint-Simon s'était chargé de témoigner que le roi d'Espagne avait fait plaisir « de donner à Laullez le caractère d'ambassadeur », et demanda pour lui « quelque autre grâce » : « j'avois à cœur de servir Laullez, parce que je reconnoissois à tout moment qu'il n'avoit rien oublié pour me rendre agréable ». Grimaldo écrivit à Laullez par ordre du roi « avec assurance des premières grâces qu'il seroit possible de lui faire ».
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