TOME III · CHAPITRE XXI
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Résumé
Mort de Guillaume III : le roi ne prend point le deuil et le défend aux parents — vengeance posthume des reconnaissances de Saint-Germain. Mariage du frère de Chamillart ; « époque d'un usage ridicule » ; morts de la marquise de Gesvres, de Bagliani, de Jean Bart — le corsaire devenu chef d'escadre — et de La Freselière, de Thianges. États de Catalogne ; départ du roi d'Espagne pour l'Italie et de la reine pour Madrid par l'Aragon ; le comte d'Estrées grand d'Espagne et autres grâces. Le cardinal Borgia et sa bulle d'Alexandre VI ; Philippe V à Naples ; les cardinaux Grimani et Médicis ; Louville obtient un légat a latere ; conspiration contre la personne de Philippe V.
Les entrées
- Mort du roi Guillaume III d’Angleterre
- Le roi Guillaume, « tout occupé d'armer l'Europe entière contre la France et l'Espagne », était à Loo quand la reconnaissance du prince de Galles lui donna « toute liberté d'éclater partout ». Mais ce prince « usé avant l'âge, des travaux et des affaires », doté d'une « capacité, une adresse, une supériorité de génie qui lui acquit [...] la dictature parfaite de toute l'Europe, excepté la France », déclinait : il fit consulter « les plus célèbres médecins de l'Europe sous des noms feints », dont Fagon qui, croyant juger un curé, ne conseilla « que de se préparer à une mort prochaine ». Une chute de cheval précipita sa fin, « aussi peu occupée de religion que l'avoit été toute la suite de sa vie » : il mourut avec « une tranquillité surprenante », consolé d'avoir consommé la grande alliance — « consolation frivole et cruellement trompeuse, qui le laissa bientôt en proie à d'éternelles vérités ». « Sa dernière nourriture fut une tasse de chocolat. Il mourut le dimanche 19 mars. » Anne fut proclamée reine, Marlborough envoyé en Hollande, et Heinsius perpétua si bien l'esprit du mort « qu'il ne parut pas que Guillaume ne fût plus ».
- Le roi ne prend point le deuil du roi Guillaume, et défend aux parents de ce prince de le porter
- Le roi n'apprit la mort que le samedi suivant, par un courrier de Calais échappé aux ports fermés. Il en garda d'abord le silence, sauf pour Monseigneur et Mme de Maintenon, puis, la confirmation venue, « en parla peu et affecta beaucoup d'indifférence ». Se souvenant « de toutes les folies indécentes de Paris, lorsque dans la dernière guerre on le crut tué à la bataille de la Boyne », il prit des précautions contre les réjouissances publiques. Surtout, « il déclara qu'il n'en prendroit pas le deuil, et il défendit aux ducs de Bouillon, aux maréchaux de Duras et de Lorges, et par eux à tous les parents, de le porter, chose dont il n'y avoit pas encore eu d'exemple » — l'usurpateur de l'Angleterre demeurait, jusque dans la mort, indigne des formes dues aux rois.
- Mariage du frère de Chamillart
- Chamillart avait deux frères « qu'on peut dire qui excelloient en imbécillité » : l'évêque de Dol, « le meilleur homme du monde », et le chevalier Chamillart, « méchant autant que sa sottise le lui pouvoit permettre, et à qui la faveur et le ministère avoient tourné la tête de vanité ». Le ministre tira ce dernier de la marine, « le fit maréchal de camp tout d'un coup, et lui fit épouser la fille unique de Guyet, maître des requêtes, très riche et très bien faite, dont il fit le père intendant des finances, qui n'en étoit pas plus capable que le marin son gendre des fonctions de maréchal de camp ».
- Époque d’un usage ridicule
- Ce mariage fait époque « à quelque chose d'extrêmement ridicule » : le nom de chevalier ne pouvant être porté par un homme marié, « celui-ci s'appela donc le comte de Chamillart. [...] de marquiser ou comtiser son nom bourgeois de famille, c'en fut le premier exemple. En même temps Dreux, gendre de Chamillart, s'appela le marquis de Dreux » — il eut tort, ironise Saint-Simon, le titre de comte « se fût mieux incrusté sur les comtes de Dreux sortis de la maison royale ». « On en rit tout bas, mais tout haut personne n'osoit omettre les titres ni les de. » Maints bourgeois ont suivi : l'usage est devenu « un apanage apparemment comme Orléans l'est du frère du roi » pour les frères des présidents à mortier de province.
- Mort de la marquise de Gesvres
- « Le marquis de Gesvres perdit sa femme fort riche et peu heureuse, qui lui laissa plusieurs enfants. » Ce mariage, où le roi était entré « par bonté pour le marquis de Gesvres, qui n'avoit rien, et que son père haïssoit et ruinoit », avait tiré son beau-père Boisfranc, longtemps surintendant de Monsieur, « d'affaires très fâcheuses » avec ce prince et d'autres de finances avec le roi « qui ne valoient pas mieux ». Mariage d'argent typique, dont la mort défaisait le nœud sans en avoir réparé les tristesses.
- Mort du comte Bagliani
- Saint-Simon perdit « un ancien ami de mon père, le comte Bagliani qui, depuis près de quarante ans, étoit envoyé du duc de Mantoue sans être jamais sorti d'ici. C'étoit une espèce de colosse en hauteur et en grosseur, mais d'où sortoit tout l'esprit du monde, et l'esprit le plus délicat et le plus orné. » Les ministres français le consultaient volontiers en particulier : « il entendoit parfaitement les intérêts divers de l'Europe [...] sans avoir bougé d'ici » ; homme droit, plein d'honneur, « et, sans qu'il y parût, d'une grande piété ». « Ce fut le dernier des amis particuliers de mon père, que je cultivai tous jusqu'à leur mort avec grand soin, et que je regrettai beaucoup. »
- Mort de Jean Bart et de La Freselière ; son caractère
- « Le roi fit une perte en la mort du célèbre Jean Bart, qui a si longtemps et si glorieusement fait parler de lui à la mer, qu'il n'est pas besoin que je le fasse connoître. » Autre perte : « le bonhomme La Freselière, lieutenant général et lieutenant général de l'artillerie [...] : il servoit encore à quatre-vingts ans avec la vigilance d'un jeune homme et une capacité très distinguée. C'étoit d'ailleurs un homme plein d'honneur et de valeur, modeste et très homme de bien. Jeunes et vieux le respectoient à l'armée, et il étoit si aimable qu'il avoit toujours chez lui la meilleure compagnie de tous âges : c'est un rare éloge à quatre-vingts ans. »
- Mort du marquis de Thianges
- Le marquis de Thianges, du nom de Damas, mourut chez lui en Bourgogne. Il avait épousé en 1655 la fille aînée du premier duc de Mortemart, sœur du maréchal de Vivonne, de Mme de Montespan et de l'abbesse de Fontevrault. Sa femme « l'abandonna pour s'attacher à la honteuse faveur de sa sœur, dont elle partagea au moins l'autorité et la confiance », quittant « les armes et les livrées » de son mari pour porter les siennes seules, comme fit Mme de Montespan. Lui, « sentant le mépris d'une femme altière et puissante, se confina chez lui, où il s'enterra dans l'oisiveté et l'obscurité » ; veuf en 1693, il ne crut pas « que ce fût la peine de revenir à Paris », et « mourut dans son château avec aussi peu de bruit qu'il y avoit vécu » — ses filles « n'étoient pas élevées à penser qu'elles avoient un père ».
- États de Catalogne
- Louville, arrivé à Barcelone, « y avoit trouvé les états de Catalogne finis, ce qui n'étoit pas arrivé depuis plus d'un siècle. Après force disputes, ils avoient accordé au roi ce qu'il leur avoit demandé, et s'étoient désistés de plusieurs privilèges qu'ils avoient tâché d'obtenir. » Succès politique considérable pour le jeune règne : la province la plus jalouse de ses fueros pliait devant le premier Bourbon — « la joie du roi d'Espagne fut grande de n'avoir plus qu'à se préparer à passer en Italie ».
- Départ du roi d’Espagne pour l’Italie et de la reine pour Madrid par l’Aragon
- « La reine partit en même temps qu'il s'embarqua ; Mme des Ursins la suivit : elle passa au célèbre monastère de Notre-Dame de Mont-Serrat, allant à Saragosse tenir les états d'Aragon. » Le couple royal se séparait ainsi pour un double voyage politique : au roi l'Italie et les armées, à la reine de dix-treize ans l'Aragon et la régence de forme — répartition qui allait faire de la camarera-mayor la vraie régente d'Espagne.
- Comte d’Estrées grand d’Espagne
- « Le comte d'Estrées reçut le roi d'Espagne avec tous les honneurs possibles. Sa petite flotte arbora pavillon d'Espagne. Le vice-amiral n'avoit pas perdu son temps dans les huit jours qu'il avoit été à la cour : aidé des Noailles et des enfances de sa femme, il avoit disposé le roi à trouver bon qu'il fût fait grand d'Espagne à cette occasion » — et le jour de Pâques, en débarquant à Pouzzol, Philippe V « donna la clef d'or à Louville, et fit le comte d'Estrées grand de la première classe ». Grandesse de complaisance obtenue par la cour de France, première de la série que Saint-Simon a dénoncée dans sa digression.
- Autres grâces de Philippe V
- Autres grâces : Philippe V, en partant, « disposa de la vice-royauté du Pérou en faveur de Castel dos Rios, son ambassadeur, qu'il avoit laissé en France, et le roi eut grande part à cette grâce. L'amirante de Castille, fort suspect, fut nommé pour le venir relever en la même qualité à Paris ; et la Toison fut envoyée à Harcourt et au comte d'Ayen », avec avis « de la porter au cou, pendue à un ruban couleur de feu ondé, comme on l'a toujours portée depuis ». Harcourt, mal avec le roi d'Espagne depuis son retour, « s'opiniâtra à ne prendre point la Toison qu'il vouloit faire passer à Cezane, son frère, fort jeune, et Louville réussit enfin à y faire consentir le roi d'Espagne ».
- Cardinal Borgia et sa bulle d’Alexandre VI
- Le cardinal Borgia, patriarche des Indes, du voyage : « un homme très ignorant, fort bas courtisan et tout à fait extraordinaire. » Il pria Louville à dîner le vendredi saint : « jamais homme plus surpris qu'il le fut, lorsque, se mettant à table, il n'y vit que de la viande. » Le cardinal expliqua « qu'il avoit dans sa maison une bulle d'Alexandre VI qui leur donnoit la permission de manger de la viande [...] en quelque jour que ce fût, et spécialement le vendredi saint. L'autorité d'un si étrange pape, et aussi étrangement employée, n'imposa pas à la compagnie. » Le cardinal se fâcha, prétendit que douter de sa bulle « faisoit tomber dans l'excommunication », et « mangea gras et en fit manger à qui il put à force de persécution » : « un abus de ce genre est au-dessus de toutes les réflexions. »
- Philippe V à Naples
- Le jour de Pâques, le roi débarqua à Pouzzol, où l'attendait le duc d'Escalona, vice-roi, avec tout ce qu'il y avait de distingué à Naples ; il arriva sur ses galères « jusque sous son palais », se montra au balcon « à un peuple infini », et alla au Te Deum. Le cardinal Cantelmi, archevêque de Naples, et son frère le duc de Popoli — qui venait de recevoir la permission de porter l'ordre du Saint-Esprit — « furent extrêmement bien recueillis ». Marsin, la veille, avait pris caractère d'ambassadeur « à son audience publique sur le vaisseau, pour éviter la dépense de l'entrée ». À Paris pendant ce temps, Torcy alla interroger le prince de La Riccia à Vincennes et le baron de Sassina, « extrêmement resserré » à la Bastille — suites de la révolte manquée.
- Cardinal Grimani
- L'empereur avait chargé de ses affaires à Rome le cardinal Grimani, « qui, avec beaucoup d'esprit et de manège, étoit un scélérat du premier ordre, et qui ne prenoit pas même la peine de se cacher d'être capable de toutes sortes de crimes et de n'y être pas apprenti, avec cela l'homme du monde le plus violent, et le plus furieux partisan de la maison d'Autriche ». Le prétexte dont lui et Lisola s'étaient servis pour soulever Naples était que ces peuples ne pouvaient reconnaître un roi « qui n'avoit pas l'investiture du pape, d'un royaume qui étoit fief de l'Église » — malgré les injonctions du pape aux évêques du royaume. D'où le danger permanent d'un peuple « naturellement léger et séditieux », poussé par des seigneurs amateurs de trouble et dirigé par Grimani.
- Louville à Rome obtient un légat a latere vers Philippe V
- Pour fermer la bouche aux séditieux, on désirait « l'envoi d'un légat a latere ». Le duc d'Uzeda le sollicitait ; Grimani s'y opposait « avec violence et menaces » ; le pape « ne pouvoit se déterminer ». Louville, envoyé à Rome par Philippe V, y fut donné par Uzeda « comme un favori » du roi. « Grimani redoubla ses menaces et ses fureurs jusqu'à dire qu'il feroit poignarder Louville. S'il crut l'effrayer, il se trompa » : Louville parla du cardinal « avec toute la hauteur et l'insulte qu'il méritoit », montra le pape « traité et retenu avec violence » par les Impériaux — « en peu de jours il obtint un légat a latere ». Grimani menaça de protester en plein consistoire : le pape lui fit dire que comme ministre c'était à lui de s'adresser, « que si c'étoit comme cardinal il lui ordonnoit de se taire ». Le cardinal Charles Barberin, « très agréable à la France », reçut la croix de légat et fit son entrée solennelle à Naples ; le cardinal de Janson servit l'affaire « avec grande dextérité et une grande fermeté ».
- Cardinal de Médicis
- Le cardinal de Médicis, frère du grand-duc, « c'étoit le meilleur homme du monde, le plus sans aucune façon et le plus attaché à la France ». Venu voir Philippe V dès son arrivée à Naples, « ils furent si contents l'un de l'autre, que l'amitié et jusqu'à la familiarité se mit entre eux ». Cardinal peu canonique : « il ne portoit jamais sa calotte, étoit vêtu presque en cavalier ; ses bas rouges étoient toute sa marque. » Il ne quitta Naples qu'avec le roi, « ne se sépara de lui qu'avec larmes à Livourne », et le revit encore à Gênes. « Il n'avoit point d'ordres sacrés, et, voyant son neveu sans enfants, il quitta le chapeau dans la suite et se maria à une Gonzague, sœur du duc de Guastalla. »
- Conspiration contre la personne de Philippe V
- Tandis que Philippe V répandait les grâces sur Naples, « il se brassoit une conspiration conçue à Vienne, tramée à Rome et prête d'éclater à Naples ; il ne s'agissoit de rien moins que d'assassiner le roi d'Espagne ». Un des conjurés, « tellement touché de compassion en le considérant, ou plutôt si touché par celui qui veille à la conservation des rois », révéla tout devant Marsin, les seigneurs du despacho et Louville : des gens « travestis en moines » furent arrêtés aux portes avec leurs lettres ; la cassette de Lisola, saisie à Rome, contenait tant de preuves « que la cour de Vienne n'osa crier contre cette violence ». Exécutions dans les châteaux, déportations aux Indes, bannissements, grâce au grand nombre. On poussa la clémence « jusqu'à former un régiment des gardes entièrement composé de Napolitains » chargé de la personne du roi — « confiance si outrée » qui « pensa être funeste » : Vendôme découvrit par lettres interceptées que des officiers avaient traité avec le prince Eugène « de lui livrer le roi d'Espagne mort ou vif ». Le régiment fut aussitôt cassé et dispersé.
- Entrevue de Philippe V et de la cour de Toscane à Livourne, qui traite le grand-duc d’Altesse
- Le roi d'Espagne s'arrêta à Livourne « sans coucher à terre », où le grand-duc de Toscane et toute sa cour l'attendaient avec « des présents dignes d'un grand roi ». Il fut reçu « avec toutes les marques possibles d'amitié et de distinction, jusque-là que le roi lui donna l'Altesse. La grande princesse surtout témoigna une joie extrême et la plus tendre pour ce prince son neveu » — elle était sœur de Mme la Dauphine sa mère ; il la vit tête à tête, sans s'asseoir en aucune de ces occasions, « et ils se séparèrent avec regret de se quitter ». Les Médicis s'en retournèrent à Florence « charmés et comblés ».
- Entrevue de Philippe V et de la cour de Savoie à Alexandrie
- « Celle qui suivit ne réussit pas si bien » : à Alexandrie, où la cour de Savoie s'était rendue, M. de Savoie vint au-devant du roi, qui descendit de sa chaise, l'embrassa et l'invita à souper. Le duc en fut d'autant plus aise « qu'il compta consolider par là d'une manière plus authentique et plus publique l'usurpation qu'il s'étoit adroitement ménagée » : le fauteuil. « Marsin n'étoit pas né pour être instruit du cérémonial. Il étoit poli jusqu'à la bassesse et, de plus, fort étourdi » ; sondé par M. de Savoie, il avait accordé le fauteuil, les deux seigneurs du despacho n'osant s'y opposer — « mais tous trois en firent un secret à Louville ».
- Fauteuil manqué
- Le prince de Vaudemont, « blessé à l'excès de ce fauteuil à cause du duc de Lorraine son père », en avertit Louville, qui n'en voulut rien croire jusqu'à voir « les deux fauteuils préparés ». Il représenta au roi la différence de la maison de France, dont « pas un prince du sang ne cédoit aux électeurs ni aux ducs de Savoie », avec la maison d'Autriche qui « ne connoît point, dès qu'on s'assied, de distinction de sièges » ; que céder serait « dégrader et sa maison et sa couronne » et fonder la même prétention pour tous les souverains. « Louville convainquit le roi d'Espagne qui ordonna d'ôter les deux fauteuils. » M. de Savoie, reçu debout, éconduit du souper sous prétexte que les officiers n'étaient pas arrivés, « comprit qu'il n'avoit plus de fauteuil à espérer [...], abrégea sa visite et s'en alla outré de dépit ». Les jours suivants se passèrent poliment, « toujours debout et sans jamais aucun particulier » ; au départ, le duc s'excusa de ne pouvoir faire la campagne ni fournir autant de troupes. Il découvrit vite d'où venait le coup « et n'oublia rien pour se venger de Louville » — vengeance qui, on le verra, le perdit au lieu de la récompense qu'il méritait.
- Philippe V à Milan
- « M. de Vaudemont suivit le roi d'Espagne à Milan, dont il lui fit splendidement les honneurs. » C'est là que le roi apprit par Vendôme la conjuration du régiment des gardes napolitaines. L'éclat « retomboit si à plomb sur la cour de Vienne et sur le prince Eugène » que celui-ci se justifia par une grande lettre à Vendôme, qui lui répondit « du verbiage honnête » fini par ces mots remarquables : « qu'il avoit trop bonne opinion de lui pour pouvoir soupçonner qu'il fût capable d'exécuter un si horrible complot quand bien même il en eût reçu les ordres. » Le roi fit choisir dans toutes ses troupes six officiers de distinction, « de valeur, de conduite et de probité, et d'une fidélité éprouvée », pour être toujours autour de son petit-fils — « il est étrange que pas un d'eux n'ait fait la moindre fortune ».
- États d’Aragon
- « La reine d'Espagne obtint à peu près ce qu'elle voulut des états d'Aragon à Saragosse, qui protestèrent sur ce qu'ils ne devoient être tenus que par des rois et non par une reine. » La régente de treize ans arrachait ainsi aux cortès aragonaises leurs subsides malgré la protestation de principe — succès parallèle à celui de Barcelone, et première preuve publique des capacités de la petite Savoyarde formée par Mme des Ursins.
- La reine d’Espagne à Madrid
- « Elle s'en alla de là à Madrid, où pour la forme elle fut à la tête de la junte du gouvernement dont le cardinal Portocarrero étoit le véritable régent. Ce fut un grand accueil entre lui et la princesse des Ursins, son ancienne amie, qui, sous prétexte de former la reine au sérieux et aux affaires, commença elle-même à s'y initier. » Saint-Simon salue la jeune reine : « il ne se peut rien ajouter à l'esprit, aux grâces, à l'affabilité que cette jeune reine montra pendant son voyage et à son arrivée à Madrid. Le naturel y eut grande part, et la princesse des Ursins grand honneur par les soins qu'elle prit à la former. Elle ne s'en donna pas moins à la gagner [...] ; elle ne fut pas moins heureuse à lui inspirer le goût du crédit et des affaires. »
- Junte
- « Dans une si grande jeunesse, elle assista tous les jours à la junte, qui étoit composée du cardinal Portocarrero, don Manuel Arias, gouverneur du conseil de Castille, le duc de Medina-Celi, le marquis de Villafranca, de Mancera et du comte de Monterey. » Tous personnages déjà connus du lecteur des Mémoires : le gouvernement d'Espagne, en l'absence du roi parti pour l'Italie, tenait dans cette poignée d'hommes que dominait Portocarrero — et que commençait à pénétrer, par la reine, l'influence de Mme des Ursins.
- Comte de Toulouse va à la mer
- « Le comte d'Estrées revenu à Toulon, M. le comte de Toulouse partit pour s'y rendre », allant faire pour la première fois sa charge d'amiral, « accompagné d'O, qui fut fait chef d'escadre » — l'inévitable mentor du jeune bâtard, « qui, avec son importance, se donnoit pour être à portée de tout », suivait donc son pupille jusque sur la mer.
- Mgr le duc de Bourgogne va en Flandre
- Pour accompagner Mgr le duc de Bourgogne en Flandre, Cheverny n'ayant plus de santé, le roi joignit à d'O « en quatrième Gamaches qu'on avoit longtemps appelé Cayeux [...]. Le choix parut encore plus sauvage que la première fois, mais au moins celui-là avoit de l'honneur et de la valeur, il avoit été toute sa vie à la guerre, et y étoit arrivé au grade de lieutenant général. Il suivit donc Mgr le duc de Bourgogne avec Saumery, aussi attaché à lui, et qui avoit été son sous-gouverneur. »
- Ruse en faveur du duc du Maine
- « Le roi, qui fit servir M. du Maine dans son armée où son ancienneté le faisoit le second lieutenant général, rusa pour qu'il fût le premier » : il proposa à Rosen, le premier lieutenant général, d'être « attaché à la personne de son petit-fils, et à lui servir de conseil ». Rosen, flatté, accepta — « c'étoit un Allemand rusé et fort délié sous une apparence et même une affectation de grossièreté et de manière de reître, qui vit bientôt après à quoi il devoit ce choix, et qui se repentit bien de s'être laissé duper » : le poste de mentor était incompatible avec le bâton de maréchal auquel le menaient son commandement de l'aile droite et de toute la cavalerie. « Réflexion faite, il alla trouver le roi et s'excusa sur son incapacité [...] et s'en tira si dextrement que le roi ne put lui savoir mauvais gré. En sa place le roi mit Artagnan », qui n'entendait pas moins « les souterrains de la cour que son détail du régiment des gardes ».
- Honteux accompagnement de Mgr le duc de Bourgogne
- « Ainsi accompagné, l'héritier nécessaire de la couronne partit pour la Flandre, n'ayant que Moreau, son premier valet de chambre, pour l'y servir, y commander et lui présenter tout le monde. Cette indécence parut si grande à M. de La Rochefoucauld, que, libre comme il étoit avec le roi, il ne put s'empêcher d'en parler au roi à son lever, qui ne répondit pas une parole. » Le petit-fils de France envoyé à son armée sans maison ni service digne de son rang : Saint-Simon range ce dénuement parmi les « indécences » accumulées à dessein autour des princes légitimes.
- Passage de Mgr le duc de Bourgogne par Cambrai
- Le roi « étoit moins occupé de la décoration de son petit-fils que de la nécessité de son passage par Cambrai » — chez Fénelon, le précepteur disgracié. Défenses sévères d'y coucher, de s'y arrêter pour manger, et même « de sortir de sa chaise » ; Saumery, chargé d'y veiller, « s'en acquitta en argus avec un air d'autorité qui scandalisa tout le monde ». L'archevêque se trouva à la poste et s'approcha de la chaise : « le jeune prince attendrit la foule qui l'environnoit par le transport de joie qui lui échappa [...]. Il l'embrassa à plusieurs reprises et assez longuement pour se parler quelques mots à l'oreille, malgré l'importune proximité de Saumery. » On ne dit tout haut que des mots « de santé, de route et de voyage », mais la scène, « trop publique et trop curieusement remarquée », fut rendue partout ; la considération de Fénelon s'en accrut jusque dans l'armée, « et les gens qui songeoient à l'avenir prirent depuis leur chemin par Cambrai plus volontiers que par ailleurs ».
- Cent cinquante mille livres au maréchal de Boufflers
- Comme pour accumuler les indécences, les équipages du prince ne le joignirent que quinze jours après son arrivée, « en sorte que, depuis son arrivée à Bruxelles, il fut toujours, lui et son peu de suite, chez le maréchal de Boufflers et à ses dépens. Le roi lui donna vingt-cinq mille écus pour cette dépense extraordinaire » — dédommagement au maréchal qui avait dû tenir table et maison pour l'héritier de la couronne et sa suite pendant que la cour lésinait sur son établissement.
- Cinquante mille à Tessé
- « En même temps cinquante mille livres à Tessé pour la dépense qu'il avoit faite pendant le blocus de Mantoue, duquel je parlerai bientôt. » Le courtisan-soldat, qui avait su se ménager toutes les protections d'Italie, ne perdait jamais au change : ses dépenses de service lui revenaient en gratifications, tandis que se préparait pour lui mieux encore — le bâton qu'une autre occasion lui donnera.
- Bedmar fait grand d’Espagne ; son caractère ; son extraction
- Bedmar, « capitaine général et gouverneur général des Pays-Bas espagnols par intérim », commandait vers la mer, « de concert avec le maréchal de Boufflers, mais au vrai sous ses ordres, quoique cela ne parût pas », Mgr le duc de Bourgogne commandant « en apparence à tous les deux » avec une patente de généralissime du roi son frère. Portrait chaleureux : « Espagnol d'illustre naissance », ayant servi toute sa vie parmi les Italiens et les Flamands, « il n'avoit conservé de sa nation que la probité, le courage et la dignité, la libéralité et la magnificence ; du reste doux, affable, prévenant, poli, ouvert », il s'était fait « adorer des François depuis qu'ils étoient sous ses ordres », et obtint, sans l'avoir pressenti, « la grandesse de première classe [...] en même temps que le comte d'Estrées ». Il était de la maison de Benavidès mais portait le nom de La Cueva, « par cette coutume des majorasques et des alliances espagnoles » — maison qui descend en réalité, note le généalogiste, du Français Hugues Bertrand, dont les enfants prirent « le nom seul et les armes pleines de La Cueva ». « Je me suis étendu sur le marquis de Bedmar, parce que je l'ai fort vu et connu en Espagne. »
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