TOME XIII · CHAPITRE XII
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
Maisons princières : la duchesse de Berry obtient une compagnie de gardes — le chevalier de Roye capitaine, Rion lieutenant, « ce que devient le chevalier de Roye » ; Harling capitaine des gardes de Madame « sans compagnie » ; la duchesse d'Orléans prend quatre dames, « tôt imitée » par les princesses du sang. Morts du comte de Poitiers, « dernier mâle de cette grande et illustre maison », et d'Humbert — Chirac premier médecin du duc d'Orléans ; Vergagne « bien singulièrement » grand d'Espagne ; mort de la princesse de Cellamare ; le fils de Matignon duc et pair de Valentinois.
Les entrées
- Mme la duchesse de Berry obtient une compagnie de gardes
- « Rien n'égaloit l'orgueil de Mme la duchesse de Berry », et « son empire sur l'esprit de M. le duc d'Orléans étoit toujours le même, quoique peu mérité ». Elle se met en tête d'avoir un capitaine des gardes : « Jamais fille de France n'en avoit eu » — honneur inconnu même aux reines mères et régentes jusqu'à Anne d'Autriche. Le régent « résista d'abord à cette fantaisie, mais il y céda bientôt », et voulut alors que Madame, de même rang, en eût un aussi, dont il se chargea de payer la dépense. N'ayant « que peu de gardes et point de compagnie », la duchesse de Berry en obtient une entière : nouveauté singulière qui en produira « bientôt après de plus étranges », et premier signe de la cour de souveraine qu'elle se compose au Luxembourg.
- Le chevalier de Roye en est capitaine et Rion lieutenant
- La duchesse de Berry choisit pour capitaine le chevalier de Roye, qui l'avait été du duc de Berry, dernier des frères du comte de Roucy et qui « n'avoit rien ». Pour sa compagnie de gardes nouvelle, « elle donna la lieutenance à Rion, et l'enseigne au chevalier de Courtaumer ». Saint-Simon s'excuse d'entrer « dans ce bas détail », mais il en donne la raison : « il sera fort mention de Rion dans la suite, et c'est ici la première fois qu'on ait ouï parler de lui » — annonce discrète du fameux favori qui gouvernera despotiquement la fille chérie du régent.
- Ce que devient le chevalier de Roye
- Destin du chevalier de Roye : « il épousa bientôt après la fille de Prondre, un des plus riches financiers de Paris, dont il eut beaucoup. Il prit le nom de marquis de La Rochefoucauld, mourut lieutenant général à cinquante et un ans, en 1724, et ne laissa qu'une fille unique qui a épousé M. de Middelbourg, frère du maréchal d'Isenghien. » Trajectoire typique de cadet sans bien redoré par la finance, que Saint-Simon expédie en quelques lignes d'état civil, non sans noter au passage le troc du nom contre celui, plus sonore, de La Rochefoucauld.
- Harling est aussi capitaine des gardes de Madame, mais sans compagnie
- Madame choisit pour capitaine de ses gardes Harling, « gentilhomme allemand, qui avoit été nourri son page », lieutenant général distingué à la guerre — « fort honnête homme d'ailleurs, doux et simple, avec de l'esprit », le même qui fit avec Peri « cette belle et singulière retraite d'Haguenau ». Mais à la différence de la duchesse de Berry, « Madame n'eut point de compagnie de gardes, et continua de se servir de ceux de M. le duc d'Orléans » — elle n'avait d'ailleurs « jamais songé » à cet honneur, que le régent lui donna seulement pour maintenir l'égalité des rangs, sa maison étant grosse « et les revenus ne l'étoient pas ».
- Mme la duchesse d’Orléans prend quatre dames auprès d’elle, tôt après imitée en cela par Mme la Duchesse et par d’autres princesses du sang
- Autre contagion de vanité. Après les précédents de Madame (la maréchale de Clérembault et la comtesse de Beuvron) et des quatre dames accordées à Mme de Saint-Simon pour suivre la duchesse de Berry, « Mme la duchesse d'Orléans, petite-fille de France, mais femme du régent, en profita pour s'assimiler, au moins en cette partie, aux filles de France » : elle prend quatre dames — Mmes de Tonnerre, de Conflans, d'Épinay, et la jeune comtesse de Poitiers. Car « en France, ils [les exemples] sont contagieux et s'étendent facilement par la vanité » : Mme la Duchesse, « qui n'avoit jamais pu s'accoutumer à voir sa sœur cadette si élevée au-dessus d'elle », en voulut aussi et « trouva de la marchandise fort mêlée » ; puis d'autres princesses du sang « en eurent aussi après comme il leur plut. La facilité de M. le duc d'Orléans le souffrit, ainsi de toutes choses. »
- Mort du comte de Poitiers, dernier mâle de cette grande et illustre maison
- Le comte de Poitiers, à qui l'on avait marié un an plus tôt Mlle de Malause, « venoit de mourir en quatre jours de la petite vérole » — « dernier mâle de cette grande et illustre maison ». « Ce fut un grand dommage de ce comte de Poitiers qui promettoit beaucoup et n'avoit rien à reprendre. » Il laissait sa femme grosse d'une fille, « qui fut un grand parti en tout sens » et épousa plus tard le duc de Randan, fils aîné du duc de Lorges. La jeune veuve, « fort menacée par une de ses belles-sœurs » qui prétendait lui redemander tout le bien si elle accouchait d'une fille, fut placée par les Saint-Simon parmi les dames de la duchesse d'Orléans, « bien aise... de meubler sa maison d'une femme de cette qualité ».
- Mort d’Humbert
- Mort d'Humbert, « un des plus grands chimistes de l'Europe, et un des plus honnêtes hommes qu'il y eût, et qui étoit le plus simple et le plus solidement pieux ». C'était avec lui que le duc d'Orléans « avoit dressé sa fatale chimie, où il s'étoit amusé si longtemps et si innocemment, et dont on essaya de faire contre lui un si infernal usage » — allusion aux atroces calomnies d'empoisonnement à la mort des Dauphins. C'est ce même Humbert que le prince, sur « le traîtreux conseil d'Effiat », avait voulu envoyer à la Bastille, et à qui il avait donné le titre de son premier médecin.
- Chirac en sa place premier médecin de M. le duc d’Orléans
- Pour succéder à Humbert comme premier médecin, le duc d'Orléans choisit Chirac, « qui passoit pour le plus grand médecin qu'il y eût, et qui l'avoit suivi en Italie et en Espagne ». Le jugement est aussitôt nuancé d'un trait : « C'étoit d'ailleurs l'intérêt même en tout genre, avec tout l'esprit et le savoir possibles. » Saint-Simon justifie encore ce détail : « il en sera mention ailleurs », car Chirac « devint enfin premier médecin du roi, après la mort de M. le duc d'Orléans ».
- Vergagne bien singulièrement grand d’Espagne
- Grandesse acquise par un singulier tour de passe-passe. Le fils unique de M. de Nevers, « malvoulu du feu roi » pour avoir « également méprisé la guerre et la cour », avait épousé la fille aînée de Spinola, grand d'Espagne, et pris le nom de prince de Vergagne. Mais « Spinola ne mouroit point, et son gendre... s'ennuyoit fort d'attendre la grandesse si longtemps ». La duchesse Sforce, sa tante, imagine de « faire représenter au roi d'Espagne que Spinola avoit cédé sa grandesse à sa fille en la mariant », le vieillard consentant à n'être plus grand — on lui fit « parler et peut-être donner quelque argent ». Le régent, ami de débauche de Vergagne, refuse d'écrire à Philippe V mais témoigne à Cellamare qu'il « seroit fort touché des grâces que le roi d'Espagne lui voudroit faire » ; « ils obtinrent la grandesse aux conditions proposées ».
- Mort de la princesse de Cellamare
- L'ambassadeur Cellamare « venoit de perdre sa femme, qui étoit Borghèse et demeuroit à Rome ». Elle avait épousé en premières noces le duc de La Mirandole, dont elle avait eu le duc de La Mirandole — celui qui « avoit pensé épouser la princesse de Parme, depuis reine d'Espagne » — et le cardinal Pico. Ce fils aîné « s'établit depuis en Espagne, où il fut grand, et il est aujourd'hui grand maître de la maison du roi d'Espagne » : généalogie rapide qui rattache la défunte aux plus grandes alliances romaines et espagnoles.
- Le fils de Matignon finit son mariage, et est duc et pair de Valentinois
- Matignon « acheva dans ce même temps l'affaire du mariage et du duché de son fils accordé par le feu roi, avec M. de Monaco. Le jeune homme alla à Monaco, où le mariage fut célébré, et revint avec le nom et le rang de duc de Valentinois, qui fut enregistré au parlement. » Ainsi s'accomplit l'arrangement conclu sous Louis XIV : l'héritière de Monaco épousée, et un Matignon normand mué en duc et pair sous le nom des anciens Grimaldi.
- Douze millions du clergé au roi
- L'assemblée du clergé, « depuis si longtemps occupée de l'affaire de la constitution » Unigenitus, harangue le roi à Vincennes par la bouche de l'évêque d'Auxerre pour prendre congé, « et donna douze millions ». Le don gratuit accoutumé scelle la séparation d'une assemblée que les querelles de la bulle avaient retenue bien au delà de son terme ordinaire.
- Vingt mille livres de rente sur les juifs de Metz au duc de Brancas
- Le régent « fit un don au duc de Brancas de vingt mille livres de rente sur les juifs de Metz qui crièrent miséricorde, et qui ne purent l'obtenir ». Le bénéficiaire est croqué d'un trait : « Brancas, pauvre de lui-même et panier percé d'ailleurs, étoit un famélique qu'on ne pouvoit rassasier » — c'est pour son pain que sa femme avait succédé à la duchesse de Ventadour chez Madame. Et Saint-Simon d'ajouter, songeant à la fortune ultérieure de cette maison : « Il seroit bien étonné aujourd'hui, s'il vivoit, des établissements de sa famille. »
- Pontchartrain reçoit ordre de donner la démission de sa charge de secrétaire d’État, qui est en même temps donnée à Maurepas, son fils
- Chef-d'œuvre de manœuvre exécuté par Saint-Simon lui-même. Pontchartrain survivait « infatigable aux affronts », muet au conseil où il n'avait « de fonction que celle qu'il avoit prise d'y moucher les bougies ». Le dimanche 3 novembre, Saint-Simon presse le régent de chasser « cette araignée venimeuse » ; le régent objecte le père. Alors l'expédient : exiger la démission « pure et simple, et à l'instant », donner la charge à Maurepas, fils de quinze ans, sous la tutelle de La Vrillière. Saint-Simon rédige lui-même la lettre au chancelier, verrouille tout — défense d'approcher le régent avant consommation. Le vieux Pontchartrain le reconnaît aussitôt : « Ah ! voilà de vos coups... vous m'aviez bien promis que vous perdriez mon fils » ; puis, embrassades : « Vous êtes un terrible homme, et avec cela, il faut encore que je vous aime. » La démission est signée avant midi ; « cette nouvelle répandit la joie dans Paris » ; et Maurepas sut toujours « quelle obligation » il devait à Saint-Simon.
- Caractère du comte et de la comtesse de Roucy
- Portrait du couple Roucy, amis de vingt ans par le maréchal de Lorges. Lui, « grand homme, fort bien fait..., mais qui ne promettoit rien, et qui par cela même n'étoit pas trompeuse » ; « fort rustre, brutal et désagréable » — témoin son conseil à la marquise de Richelieu, incommodée des cloches, « de faire mettre du fumier dans sa cour » ; jamais employé depuis la Marsaille et Hochstedt ; lui et ses frères, « les rois de la canaille », le premier « qui a mis les valets sur le pied de la parure, de la familiarité, de l'insolence ». Elle, « vive, haute », querelleuse, « l'envie et la jalousie même », renvoyée de Marly le soir même d'y être venue sans y être invitée ; « assidue aux dévotions..., y communiant tous les huit jours » ; se faisant « des châteaux en Espagne » — tel celui d'un duché ou d'une capitainerie des gardes promis, croyait-elle, par Mme de Maintenon. « Tous deux rogues et glorieux à l'excès, tous deux bas jusqu'au servage devant les ministres et toute faveur. »
- Éclat entre le comte et la comtesse de Roucy et moi, qui nous brouille pour toujours
- L'éclat : « une de ces aventures que nulle prudence ne peut prévoir ni parer, et qui ressemble à la chute fortuite d'une cheminée sur un passant dans la rue. » Harcourt vendant sa charge de capitaine des gardes, Roucy demande à Saint-Simon d'obtenir l'agrément du régent. Surprise : « une barre de fer » — le régent, rougissant « avec une impétuosité qui lui étoit extrêmement rare », ressort les propos de Meudon, la Marsaille et Hochstedt, et maintient la règle du feu roi : ducs ou maréchaux seulement. Saint-Simon obtient alors la charge pour son beau-frère Lorges ; le régent lâche le secret « entre la poire et le fromage ». Les Roucy crient partout, ajoutant une phrase inventée sur les « gens non titrés ». Saint-Simon offre de retourner chez le régent avec Roucy « en tiers » — refusé deux fois : « Alors je vis à découvert tout leur manège. » Le régent enfin parle à Roucy « un langage qu'il n'avoit pas accoutumé », qui le laisse « étourdi et accablé ». « Oncques depuis n'avons-nous ouï parler d'eux » — sauf Roucy mourant, en 1721, faisant mander à Saint-Simon « toutes sortes de choses de sa part ».
- Le maréchal d’Harcourt obtient pour son fils la survivance de sa charge de capitaine des gardes du corps
- Fin ironique de la charge disputée. Lorges, qui avait tiré de sa mère tout l'argent possible sur la perspective de la charge paternelle, « aimoit mieux ses plaisirs que tout » : il refuse de vendre « sa petite guinguette de Livry » pour compléter les quatre cent mille livres, « et au fond fut ravi de rompre le marché », sans se soucier que Saint-Simon l'eût « préféré à moi, étant à mon choix de prendre la charge ». Pendant ces négoces, « la famille du maréchal d'Harcourt se ravisa ; il demanda sa charge pour son fils, et il l'obtint. Ainsi il mangea l'huître dont le Roucy et M. de Lorges n'eurent que les écailles, que je trouvai toutes deux fort dures. »
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved