TOME XVIII · CHAPITRE VII
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Résumé
L'affaire du duc de La Force — le pair mêlé au commerce des « affaires du temps » ; Saint-Contest et Morville plénipotentiaires au congrès de Cambrai ; morts de Foucault — fortune et caractère du grand commis antiquaire —, de Coettensao, Joffreville, Ambres, de la comtesse de Matignon ; conseillers d'État nommés, l'alliance Neuville-Harlay. L'ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur à Paris : son entrée, sa première audience — l'exotisme ottoman à la Régence ; Vienne archevêché ; mort de la reine de Danemark et le roi « dix-huit jours après » épousant sa maîtresse ; la « duperie étrange » du cardinal de Rohan par Dubois ; mort de Clé…
Les entrées
- Affaire du duc de La Force
- « En ce temps-ci commença une affaire si honteuse à la faiblesse de M. le duc d'Orléans, si fort ignominieuse à celle des pairs, si scandaleuse au parlement, si scélérate au premier président, si abominable à l'avarice du prince de Conti, en un mot si infâme en toutes ses parties, que je crois devoir me contenter de l'énoncer et tirer le rideau sur les horreurs qui s'y passèrent. » Le prince de Conti, cherchant à employer ses papiers restants, « courut sur le marché déjà conclu » du duc de La Force pour une terre ; éconduit, « l'orgueil joint à l'avarice ne la put pardonner » : il « imagina de faire faire une insulte juridique au duc de La Force, sous prétexte de monopole, bien assuré que Mesmes et le parlement se porteroient de grand cœur à faire cet affront à un duc et pair. Il ne se trouva à la fin que de la Chine, des paravents et quelques autres colifichets semblables, qui montrèrent en plein l'iniquité, l'excès et l'abus de la passion. »
- Saint-Contest et Morville, plénipotentiaires au congrès de Cambrai
- « Saint-Contest, qui avoit été troisième ambassadeur plénipotentiaire à Bade, et Morville, ambassadeur à la Haye, furent nommés plénipotentiaires au congrès de Cambrai, et partirent incontinent pour s'y rendre. »
- Mort, fortune et caractère de Foucault, conseiller d’État
- « Foucault, conseiller d'État, qui venoit de mourir, étoit un honnête homme, savant en antiquités et en médailles, dont il avoit un beau cabinet. Ce goût commun avec le P. de La Chaise lui en acquit la connoissance, puis l'amitié, qui l'avança et le protégea toujours. Il étoit père de ce Magny, dont il a été parlé en son lieu, et qui passa en Espagne, où je le trouvai. »
- Méliant, Harlay, Ormesson, conseillers d’État
- Sa mort fit trois conseillers d'État : Méliant, que Saint-Simon soutint « avec toutes les peines du monde » contre les mauvaises impressions des valets du régent ; Harlay, imposé par le maréchal de Villeroy — « un fou plein d'esprit, plaisant, dangereux, et peut-être la plus indécente créature qu'on pût rencontrer, de plus ivrogne, crapuleux et d'une débauche débordée », si habitué à monter de place en place « qu'il disoit : Encore une sottise, et je serai secrétaire d'État » ; et d'Ormesson, beau-frère du chancelier.
- Alliance des Neuville et des Harlay
- Saint-Simon rappelle l'alliance des Neuville et des Harlay : Alincourt, fils de Villeroy secrétaire d'État, épousa la fille de Mandelot, gouverneur de Lyon — « la Ligue avoit fait ce mariage », d'où le gouvernement de Lyon passé aux Villeroy — puis, veuf, « la fille aînée du célèbre Harlay-Sancy, dont il eut le premier maréchal de Villeroy ».
- Mort de Coettensao ; de Joffreville ; d’Ambres ; son caractère
- Trois morts : Coëttenfao, « brave gentilhomme et très galant homme, fort mon ami, lieutenant général, que j'avois fait chevalier d'honneur de Mme la duchesse de Berry » ; Joffreville, lieutenant général distingué que le feu roi avait nommé par testament sous-gouverneur du roi et qui, voyant « la difficulté de ce double attachement » entre le régent et le duc du Maine, refusa « sous prétexte de sa santé » — « c'étoit un honnête homme et sage » ; et le marquis d'Ambres, mort à quatre-vingt-deux ans, « du nom de Gelas, très brave homme, qui avoit grande mine, de l'esprit, beaucoup de hauteur, qui quitta le service pour ne pas écrire monseigneur à Louvois, qui ne lui pardonna jamais, ni le roi non plus » ; il tenait à Paris « une petite assemblée de vieux ennuyeux comme lui, où se débitoient les nouvelles et la critique d'esprits chagrins ».
- Mort de la comtesse de Matignon
- « Le comte de Matignon, chevalier de l'ordre, dont le fils épousa Mlle de Monaco, avec de nouvelles lettres de duc et pair de Valentinois, perdit sa femme, fille aînée de son frère aîné, qui lui en avoit apporté tous les biens. C'étoit une femme peu propre au monde, et qui vécut toujours fort retirée. »
- Ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur à Paris
- « Paris vit un spectacle peu accoutumé, qui donna beaucoup de jalousie aux premières puissances de l'Europe. Le Grand Seigneur, qui ne leur envoie jamais d'ambassades, en résolut une, sans en être sollicité, pour féliciter le roi sur son avènement à la couronne, et fit aussitôt partir Méhémet-Effendi Tefderdar, c'est-à-dire grand trésorier de l'empire, en qualité d'ambassadeur extraordinaire », débarqué à Sète à cause de la peste de Provence, « défrayé de tout depuis son débarquement ».
- Son entrée
- Son entrée, le 16 mars, fut d'une magnificence rare : le maréchal d'Estrées et l'introducteur Rémond à cheval l'encadrant, « trente-six Turcs à cheval deux à deux, portant des fusils et des lances », trois escadrons d'Orléans-Dragons, les chevaux « harnachés à la turque », les régiments en haie, « force trompettes et timbales autour de la statue d'Henri IV », jusqu'à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires, rue de Tournon.
- Sa première audience
- Le 21 mars, première audience aux Tuileries : le fils de l'ambassadeur « portoit la lettre du Grand Seigneur sur ses mains élevées » ; la galerie « tendue des plus belles tapisseries de la couronne », les dames « fort parées » sur les gradins. L'ambassadeur « s'inclina très profondément à l'orientale, sa main droite sur sa poitrine », fit ses trois révérences, « prit des mains de son fils la lettre du Grand Seigneur, qu'il éleva sur sa tête, puis la remit à l'archevêque de Cambrai ». « Il fit au roi son compliment de très bonne grâce, d'un air fort respectueux, mais point timide ni embarrassé », et se retira « à reculons, regardant fort et d'un air très assuré tout ce qui s'offroit à sa vue ». « On approuva fort le chemin qu'on fit prendre à cet ambassadeur, surtout celui du jardin des Tuileries, avec tout cet air si martial. Que seroit-ce si on dépouilloit le pont Neuf de ces misérables échoppes ? »
- Vienne, en Autriche, archevêché
- « L'empereur obtint enfin l'érection de l'évêché de Vienne en archevêché, avec un petit démembrement des diocèses de Passau et de Salzbourg. Ces deux prélats et leurs chapitres s'y étoient longuement opposés à Vienne et à Rome. »
- Mort de la reine de Danemark (Mecklembourg)
- « La reine de Danemark mourut à Copenhague d'une longue maladie, à cinquante-quatre ans. Elle étoit fille de Gustave-Adolphe de Mecklembourg-Gustrow » et avait épousé en 1695 Frédéric IV, « le même qui voyagea et vint en France étant prince royal ».
- Dix-huit jours après, le roi épouse la Rewenclaw, sa maîtresse
- Frédéric, « amoureux depuis longtemps de la fille du comte de Rewenclaw, chancelier de Danemark », qui portait depuis 1712 le titre de duchesse de Sleswig, « n'eut pas honte de déclarer son mariage avec elle le 4 avril, c'est-à-dire dix-huit jours après la mort de la reine sa femme, et l'épousa en effet publiquement à Copenhague le même jour ». Trois jours après, « le prince et la princesse ses enfants se retirèrent à Jarespries en Jutland. Tels sont les funestes effets des amours des rois ; plût à Dieu que ceux-ci fussent les plus grands ! »
- Duperie étrange du cardinal de Rohan par Dubois
- « L'abbé Dubois avoit persuadé au cardinal de Rohan qu'il le feroit premier ministre, s'il vouloit aller à Rome presser son chapeau, et Rohan se préparoit au départ avec de grandes sommes que Dubois lui faisoit donner par M. le duc d'Orléans pour le défrai de son voyage » — duperie complète : Rohan arriva pour trouver « le pape fait », Tencin et Lafitau ayant déjà tout conclu.
- Mort de Clément XI (Albane)
- « On apprit par un courrier du jésuite Lafitau, évêque de Sisteron, que Dubois tenoit à Rome avec d'autres agents encore, la mort du pape Clément XI, le 19 mars, n'ayant guère été que vingt-quatre heures malade, à soixante et onze ans » et « un peu plus de vingt ans de pontificat. Il étoit de Pezaro, où les Albani étoient peu de chose. » « Il étoit fort gros, rompu aussi au nombril, relié de partout et soutenu par une espèce de ventre d'argent, en sorte que l'accident le plus léger suffisoit pour l'emporter brusquement, comme il arriva en effet. »
- Innocent XIII (Conti) élu
- « Tencin et Lafitau avoient fait leur cabale et tiré un billet de la main du cardinal Conti, par lequel il promettoit, s'il étoit élu pape, de faire incontinent après Dubois cardinal. » Dubois, « si transporté de joie de la mort du pape, ne la put contenir ni l'imprudence de dire qu'il ne falloit point d'autre pape que Conti. Conti fut élu en effet le 8 mai au matin, le trente-huitième jour du conclave » — Innocent XIII, « d'une des quatre premières maisons romaines », homme « doux, bon, timide, qui aimoit fort sa maison, et qui parut peu sur le siège apostolique ». « Dubois ne se possédoit pas, et ne fut pas trois mois sans recevoir cette calotte si ardemment désirée et si monstrueusement procurée. »
- Condition étrange de son exaltation
- Condition étrange de cette exaltation : Tencin, qui « pensoit dès lors au cardinalat », « menaça le pape, s'il ne le contentoit, de rendre public l'écrit qu'il avoit de sa main, qui l'avoit fait pape ». « Le pape se trouva donc dans de doubles horreurs, ou de faire Tencin cardinal motu proprio, ou de se voir déshonoré en plein par la publicité de ce billet de sa main. L'embarras, le dépit, la douleur de se voir réduit en de si cruelles extrémités, altérèrent tellement sa santé qu'il en mourut », deux ans à peine après son élection, « sans être tombé dans aucune des deux infamies ».
- Albéroni à Rome et rétabli
- « La mort de Clément XI termina les affaires d'Albéroni à Rome, où on travailloit à le priver juridiquement du chapeau. Il fut mandé au conclave errant encore et caché en Italie » ; « il fut invité à deux reprises de venir au conclave, et d'y donner sa voix », y fit « toutes les fonctions de sa dignité », et son procès « tomba de lui-même ». Il loua ensuite « dans Rome un magnifique palais, et y revint pour toujours avec une suite, une dépense et une hauteur que lui fournissoient les dépouilles de l'Espagne. Il s'y trouva donc vis-à-vis du cardinal del Giudice et tous deux vis-à-vis de la princesse des Ursins, triangle rare qui fit souvent à Rome un spectacle singulier. » Il devint légat de Ferrare, « où il est encore vivant et sain de tête et de corps à quatre-vingt-six ans ».
- Intérêt des cardinaux
- La raison de ce rétablissement : « la voix au conclave, qui fait la base de la grandeur et de l'importance des cardinaux, leur est trop chère pour souffrir qu'aucun en soit privé pour quelque cause que ce puisse être ». « L'indépendance est leur point capital » : ils ne s'accommodaient « point du dépouillement d'un cardinal de la pourpre », dont l'exemple « les rendoit trop dépendants de leurs rois et des papes » — témoin le cardinal de Retz, à qui l'on refusa même de rendre le chapeau par pénitence.
- Robert Walpole comme grand trésorier d’Angleterre
- « Ce fut vers ce temps-ci que Robert Walpole fut fait premier commissaire de la trésorerie d'Angleterre et chancelier de l'Échiquier, c'est-à-dire grand trésorier sans en avoir le titre. Ce ministre l'a été si longtemps, et a fait tant de bruit dans le monde par sa capacité, que j'ai cru devoir marquer cette époque. »
- M. le duc de Chartres colonel général de l’infanterie
- « Le maréchal de Villeroy fit en ce temps-ci un tour de courtisan supérieur à lui » : il proposa au régent « de ressusciter le puissant office de la couronne de colonel général de l'infanterie, en faveur de M. le duc de Chartres, et l'assomma de tant d'autorité et d'exclamations qu'il en vint à bout sur-le-champ », dans le plus grand secret. « On a vu quelle importante figure a su faire le fameux duc d'Épernon par cette charge qui dispose de tous les emplois de l'infanterie » ; entre les mains du fils unique du régent, elle rendait celui-ci « odieux au roi et suspect à toute la France ». « La surprise générale fut grande, et les réflexions peu avantageuses ne furent ni tues ni épargnées. Le maréchal de Villeroy n'avoit pas l'esprit d'en cacher sa maligne joie » ; Saint-Simon, lui, marqua sa désapprobation par le silence : « je ne lui en dis jamais une parole, et je n'allai point chez M. son fils ».
- Survivance [de la charge] de premier écuyer et du gouvernement de Marseille au fils de Beringhen, et des bâtiments au fils de d’Antin
- « Ce prince donna en même temps à Beringhen la survivance de sa charge de premier écuyer et de son gouvernement des forts et citadelle de Marseille, pour son fils. D'Antin obtint en même temps pour le sien sa survivance des bâtiments. »
- Perfidie du maréchal de Villeroy à Torcy et à moi
- Torcy, frappé de « l'excès de l'abandon de M. le duc d'Orléans à Dubois », proposa à Saint-Simon de se concerter « avec M. le Duc, et avec le maréchal de Villeroy, pour parler tous quatre ensemble à M. le duc d'Orléans sur l'abbé Dubois ». Saint-Simon prédit l'échec — « je ne me rendis point, mais je cédai ». Chez le maréchal : « Messieurs, dit-il, je suis votre serviteur, mais point de cabale… ce sont cabales que je n'entends point » ; « il se met en colère, balbutie, interrompt, ne veut rien écouter, et nous éconduit avec hauteur ». Pis : « en vil courtisan qu'il étoit », il courut « se faire un mérite de son refus et sacrifier son ancien ami Torcy pour me nuire, et me perdre s'il avoit pu ». La réponse ferme de Saint-Simon au régent — opposant leurs remontrances respectueuses à « un chien enragé comme le maréchal de Villeroy, qui crioit à tout le monde contre le maître et le valet » — fit que le régent « me parla du maréchal de Villeroy avec le dernier mépris, qui fut tout ce qu'il remporta d'une délation si misérable ». « Mais ce qu'elle eut de triste, c'est que Dubois, contre qui elle devoit porter en plein, n'en diminua pas d'une ligne. »
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