TOME XIX · CHAPITRE PREMIER
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Résumé
Le traité documentaire espagnol continue : le rang « observé toujours » dans la Toison d'or ; l'état de capitaine général des armées ; médiannates et lansas des grands ; les appointements des maisons royales et des conseils ; l'explication des serments — qui en prête, qui point, « et entre quelles mains ». Puis les maisons royales : Buen-Retiro, Casa del Campo, l'Escurial, Aranjuez, le Pardo, la Sarçuela, le Pardillo. Et les personnages : don Gaspard Giron — naissance et caractère —, Villagarcias, Cucurani, Villafranca introducteur des ambassadeurs, Hyghens premier médecin du roi.
Les entrées
- Rang observé toujours dans l’ordre de la Toison d’or
- Liste des chevaliers de la Toison d'or existant en avril 1722 — de l'empereur au marquis de Beaufremont, en passant par le régent, Villars, Berwick et Liria. « Cet ordre ne souffre de rang ni de préférence que par l'ancienneté de réception entre les chevaliers, sans exception quelconque que des têtes couronnées » : « le prince des Asturies est le premier exemple de chevalier qui ait précédé ses anciens, et encore à la prière du roi son père, en plein chapitre, accordée par les chevaliers, et sans conséquence pour tout ce qui ne seroit pas infant d'Espagne » — ce qui fit que nos princes du sang, éconduits de la même prétention, « ne se trouvent point aux chapitres et ont reçu le collier sans cérémonie ».
- Quel est l’état de capitaine général des armées d’Espagne
- Liste des neuf capitaines généraux des armées, « tous grands d'Espagne » : « ces capitaines généraux sont à l'égard du militaire, honneurs et commandements, semblables en tout à nos maréchaux de France, et prétendent rouler d'égal avec eux. Mais ils leur sont, au fond, totalement inférieurs, en ce qu'ils ne sont point officiers de la couronne, qu'ils ne sont ni juges de la noblesse sur le point d'honneur, ni supérieurs en rien à la noblesse. »
- Médiannates et lansas des grands
- « La médiannate que paye au roi d'Espagne un grand d'Espagne pour la première fois monte à huit mille ducats. Ses descendants en payent quatre mille à chaque mutation. Les frais pour la première fois vont bien à la moitié. Les lanzas que paye tous les ans un grand d'Espagne se montent à soixante pistoles, quand sa grandesse est placée sur un titre de Castille. »
- Appointements des maisons royales, des capitaines généraux et des conseils
- Table des appointements, « tous en pistoles » : majordome-major du roi 1800, grand écuyer 900, capitaines des gardes et colonels des gardes 1000, camarera-mayor 800, dames du palais 834, capitaines généraux des provinces, présidents des conseils et secrétaires d'État 2000. « Ces conseillers d'État n'ont point d'appointements. Nul emploi ni charge vénale en Espagne. »
- Explication sur les serments
- Explication des serments : « les trois charges chez le roi et chez la reine reçoivent le serment de tous ceux et celles qui sont chacun sous leurs charges », de même le patriarche, les capitaines des gardes et les colonels pour leurs corps.
- Quelles de ces personnes n’en prêtent point ; quelles en prêtent, et entre quelles mains
- Qui prête et qui ne prête point : le gouverneur du conseil de Castille, les deux majordomes-majors, le capitaine des hallebardiers et les gouverneurs des infants « n'en prêtent point » ; le sommelier du corps, la camarera-mayor, les deux grands écuyers et le patriarche « le prêtent entre les mains de leur majordome-major » ; « les seuls capitaines des gardes du corps et colonels des deux régiments des gardes entre les mains du roi ».
- Buen-Retiro
- « Le Buen-Retiro est un vaste et magnifique palais, à une extrémité de Madrid, dont il est séparé par un espace large d'une portée de mousquet, et qui a un grand et fort beau parc. La cour y passoit quelques mois de l'année, et s'y est fixée depuis l'incendie du palais de Madrid » — gouvernement du comte d'Altamire, « fort agréable ».
- Casa del Campo
- « La Casa del Campo est un bâtiment fort commun, vis-à-vis la place du palais, le Mançanarez entre deux : c'est proprement une ménagerie, mais fort mal remplie et aussi mal entretenue. Je n'ai jamais vu personne s'y aller promener, ni Leurs Majestés Catholiques. »
- L’Escurial
- L'Escurial : « le roi est maître d'agréer ou non l'élection du prieur, d'en mettre un, de l'ôter quand il veut ; et ce prieur, avec l'autorité que sa place lui donne sur ses moines, a aussi celle de gouverneur sur les appartements de Leurs Majestés Catholiques, de leur cour et de toute leur suite ».
- Aranjuez
- Pour Aranjuez, Saint-Simon remet d'en parler « au petit voyage que j'y ai fait pour le voir » — il n'y trouva pas le gouverneur, « un homme du commun, dont je n'ai pas retenu le nom ».
- Le Pardo
- « Le Pardo est un bâtiment carré, dont la cour est triste, et les appartements de Leurs Majestés Catholiques des plus médiocres en tout. Il n'y a ni avant-cour, ni jardin, ni parc. C'est une habitation entièrement esseulée où je ne comprends pas qu'on puisse aller, car rien du tout n'y appelle » — près de la Torre di Parada, « une vieille tour, avec une espèce de cabaret joignant ».
- La Sarçuela
- « La Sarçuela est une espèce de petit château, fort commun en dehors et en dedans, dans un grand éloignement de toute autre habitation. La cour n'y alloit plus, mais Charles II quelquefois. »
- Le Pardillo
- « Le Pardillo est un pavillon tout seul au milieu du vaste parc de l'Escurial, bon pour aller faire une collation, ou pour s'aller rafraîchir une heure ou deux après la chasse. »
- Don Gaspard Giron ; sa naissance, son caractère
- Don Gaspard Giron, doyen des majordomes, était Acuña y Giron, « grand homme sec, noir, vieux, salé en reparties et en plaisanteries, gai et très poli » — « il faut cependant avouer que son premier aspect rappeloit tout à fait le souvenir de don Quichotte ». « C'étoit l'homme le plus rompu à la cour, qui savoit le mieux les anciennes et les nouvelles étiquettes, un répertoire vivant auquel le roi, les ministres, les seigneurs avoient recours avec confiance » ; « fort honnête homme, et quoique assez pauvre, désintéressé et point du tout avide de grâces. Nous nous étions pris tous deux d'amitié. »
- Du marquis de Villagarcias
- Le marquis de Villagarcias, deuxième majordome, « avoit moins d'esprit, mais un agrément, une bonté, une politesse extrême, et un désir d'obliger toujours prêt et prévenant » ; peu avant le départ de Saint-Simon, il fut nommé vice-roi du Mexique, « ce qui fut pour lui une grande fortune, dont je remarquai que toute la cour fut bien aise ».
- De Cucurani
- Cucurani « étoit un Italien raffiné, appliqué, instruit, glorieux, ambitieux, particulier, qui n'avoit la confiance de personne. Il étoit gendre de la nourrice de la reine, qui étoit aussi assafeta, et il espéroit tout par là. »
- De Villafranca, introducteur des ambassadeurs
- Villafranca, introducteur des ambassadeurs, « vieil homme renfermé, glorieux et ridicule » : ayant fait attendre une demi-heure les ambassadeurs assemblés, il répondit « avec impertinence » aux lardons du nonce, qui « se moqua de lui tout franchement et le brocarda tant et si bien, chemin faisant, que l'introducteur nous quitta » — « c'étoit un pauvre bonhomme très dépourvu d'esprit et de sens, fort incapable de son emploi, quoique des plus légers, et compté pour rien par tout le monde ».
- Hyghens, premier médecin du roi d’Espagne ; son caractère
- Hyghens, premier médecin, Irlandais docteur de Montpellier : « un excellent médecin qui, sans entêtement ni attachement de médecin, ne vouloit que guérir son malade » — « j'en fis une heureuse expérience à ma petite vérole ». « Son caractère ouvert mais discret, doux mais ferme, montroit sans la plus légère affectation une belle âme » ; il « disoit très nettement le vrai au roi sur sa santé » et passait « pour le seul même en Espagne qui méritât le nom de médecin ». « Il aimoit son pays avec tendresse, et avoit le plus vif attachement pour le roi Jacques : il ne se possédoit pas d'aise quand il pouvoit rendre quelque service à quelque jacobite. »
- Hyghens m’engage à conférer secrètement avec le duc d’Ormond ; son caractère
- Hyghens ménagea les conférences secrètes avec le duc d'Ormond — que l'instruction ordonnait d'éviter : rendez-vous chez lui, Ormond caché « dans un cabinet séparé », « au palais ni ailleurs, nous ne nous approcherions point l'un de l'autre » — « cela s'exécuta de la sorte plusieurs fois sans que personne s'en soit jamais aperçu, et notre froideur, si marquée ailleurs, nous donnoit quelquefois envie de rire ». « Je trouvai dans le duc d'Ormond toute la grandeur d'âme que nul revers de fortune ne pouvoit altérer, la fidélité la plus à toute épreuve ; d'ailleurs, je trouvai si peu d'esprit et de ressources que j'en fus doublement affligé pour le roi Jacques et son parti. »
- Legendre, premier chirurgien ; son caractère
- Le Gendre, premier chirurgien, « très bon chirurgien ; le roi l'aimoit et la reine aussi, parce qu'elle n'avoit personne en main pour le remplacer. C'étoit d'ailleurs un drôle hardi, souple, intéressé, qui se faisoit compter, et qui, tant qu'il pouvoit, se mêloit de plus que de son métier, mais sagement et sans y paroître. »
- Ricoeur, premier apothicaire ; son caractère
- Ricœur, premier apothicaire, « étoit plus en sa place, aimé, estimé, bien avec le roi et la reine, capable dans son métier, obligeant, bienfaisant, fort françois » ; il obtint plus tard « à toute peine de se retirer, et vint mourir en France, où il vécut en homme de bien et fort dans la retraite ».
- Marquis del Surco et sa femme ; leur fortune, leur caractère
- Le marquis del Surco, « Milanois de fortune, fin, délié », ancien capitaine des gardes du prince de Vaudemont « et depuis, son espion en Espagne », parvint par « sa souplesse, son intrigue, les voiles épais dont il savoit se couvrir, une dévotion de commande » à être sous-gouverneur du prince des Asturies : « en gouverneur et en sous-gouverneur, il eût été difficile de choisir deux plus insignes et plus dangereux fripons » que Popoli et lui, « tous deux aussi malhonnêtes gens l'un que l'autre » — « ils se connoissoient bien tous deux, par conséquent ne s'aimoient ni ne s'estimoient ; mais leur intérêt étoit leur maître absolu ». Sa femme, « faite exprès pour lui », était señora de honor.
- Valouse ; sa fortune, son caractère
- Valouse, « un des fréquents exemples qu'avec de la sagesse et de la conduite on fait fortune dans les cours sans avoir aucun esprit » : attaché au roi, « ne se mêlant d'aucune intrigue, ne donnant d'ombrage à personne », premier écuyer sous le duc del Arco « et totalement dans sa main », il poussa jusqu'à la Toison d'or « et mourut comme il avoit vécu, sans s'être marié et sans avoir amassé beaucoup de bien, dont il ne se soucia pas ».
- Hersent ; son état, son caractère
- Hersent, guardaroba, fils de celui du départ de Philippe V : « il ressembloit à son père pour l'honneur et la probité, mais non pour l'esprit, le crédit, la considération » ; « j'en reçus toutes sortes d'attentions, mais je n'en tirai pas grand fruit ».
- Cardinal Borgia ; son caractère
- Le cardinal Borgia, patriarche des Indes, revint du conclave pendant la petite vérole : « son adieu au cardinal Conti, frère du pape, le caractérisera mieux que tout ce que j'en pourrois dire » — il lui dit « que tout ce qui le consoloit étoit l'espérance du plaisir de le revoir bientôt, et que dans peu un autre conclave le rappelleroit à Rome. On peut juger comme le frère du pape trouva ce compliment bien tourné. » « C'étoit un très bon homme, qui n'avoit pas le sens commun » ; « le roi et la reine l'aimoient assez, et ne se contraignoient point de s'en moquer ».
- Garde et livrée
- La garde et la livrée : Philippe V « se l'est donnée à l'instar de la France », le premier de ses prédécesseurs. « La copie de celle du roi son grand-père en fut si fidèle qu'à voir cette garde on se croyoit à Versailles » — gardes du corps (trois compagnies au lieu de quatre), hallebardiers comme les Cent-Suisses, gardes espagnoles et wallonnes vêtues comme les gardes françaises et suisses, jusqu'aux garçons bleus et aux tapissiers.
- Armendariz, lieutenant-colonel du régiment des gardes espagnoles ; son caractère
- Armendariz, lieutenant-colonel des gardes espagnoles, « homme d'esprit, remuant, insinuant, intrigant, impatient de l'état subalterne », que le marquis d'Ayétone « étoit importuné de trouver assez souvent sur son chemin » : « il avoit de la réputation à la guerre ; on prétendoit qu'il ne falloit pas se lier à lui ailleurs ». Il fut nommé vice-roi du Pérou avant le départ de Saint-Simon.
- Titolados
- Les titolados : « ce sont les marquis et les comtes qui ne sont point grands. La plaie française a gagné l'Espagne sur ce point, mais d'une manière encore plus fâcheuse » — car c'est concession royale enregistrée, accordée jusqu'au « marchand Robin » et au « directeur de la vente du tabac à Madrid, tous deux faits comtes ». Mais « ces titres ne donnent aucun rang », et « ces marquis et comtes en détrempe sont méprisés et plus que s'ils ne l'étoient pas, et en cela, ils font mieux que nous ne faisons en France ». Ils peuvent avoir un dais, « mais toujours avec un grand portrait du roi d'Espagne dessous, qui est la différence du dais des grands ».
- L’Excellence
- L'Excellence, « autrefois réservée aux grands et aux ambassadeurs étrangers, s'est peu à peu infiniment étendue » — fils aînés des grands, vice-rois, capitaines généraux, conseillers d'État, Toisons d'or, ambassadeurs nommés. « Il importe fort de savoir à qui on parle » : Saint-Simon en fit l'expérience à Lerma, accablant d'« Excellence », debout et multipliant les remerciements, un jeune homme qu'il prenait pour le marquis de Cogolludo — « Le marquis de Cogolludo ! reprit l'abbé de Saint-Simon ; mais vous n'y songez pas, c'est le fils de Mme de Pléneuf, dont l'embarras nous a fait pitié. » « Ils se mirent tous à rire et à se moquer de moi ; l'expédient fut d'en faire le conte à La Fare. »
- Comtesse d’Altamire ; son caractère
- La comtesse douairière d'Altamire, camarera-mayor, Angela Folch de Cardonne, « une des plus grandes dames d'Espagne, en tout genre, d'une grande vertu et de beaucoup de piété » : « personne n'étoit plus compté qu'elle par la cour, par les ministres successifs, par le roi et la reine mêmes ». « Elle étoit petite, laide, malfaite, avoit environ soixante ans et en paroissoit bien soixante et quinze. Avec cela, un air de grandeur et une gravité qui imposoit. » Visite mémorable : « je la trouvai une fois seule, elle ne savoit pas un mot de françois ni moi d'espagnol, de manière que nous nous parlâmes toujours sans nous entendre que par les gestes ; elle en sourioit parfois et moi aussi. J'abrégeai fort cette visite. »
- Caractère de quelques señoras de honor. Don Domingo Guerra, confesseur de la reine ; son caractère
- Parmi les señoras de honor, Mme de Nievès, gouvernante de l'infante, qui vint à Paris avec elle ; Mme de Riscaldalègre, « fort propre à bien élever une princesse » ; et surtout l'assafeta dona Laura Piscatori, nourrice de la reine, « toute grossière paysanne qu'elle étoit née », qui « conservoit un grand ascendant sur la reine » : « ce fut elle qui fit chasser le cardinal Albéroni, dont on ne seroit jamais venu à bout sans elle » — « redoutée et ménagée par les ministres et par toute la cour ». Don Domingo Guerra, confesseur de la reine, « n'étoit rien ni de rien : le plus plat habitué de paroisse auroit paru un aigle en comparaison de ce confesseur ».
- MM. de Saint-Jean père et fils ; leur fortune et leur caractère
- Les deux Saint-Jean, père et fils, premiers écuyers de la reine, « étoient d'espèce à donner de la surprise » : « gens cachés, mesurés, respectueux avec tout le monde, qui ne faisoient nulle montre de leur faveur » ; « comme ils ne vouloient faire que pour eux et rien pour personne, ils s'enveloppoient de modestie et d'impuissance ». Longtemps après, « on fut subitement épouvanté » de voir le fils « tout d'un coup grand écuyer de la reine et grand d'Espagne ».
- Capitaines des gardes du corps et colonels des régiments des gardes prêtent seuls serment entre les mains du roi d’Espagne
- « Les trois capitaines des gardes du corps et les colonels des deux régiments des gardes prêtent serment entre les mains du roi. Ce sont les seuls dont le roi même le reçoit, et ces charges et ces grades sont aussi d'établissement nouveau. »
- Salazar ; sa fortune et sa réputation
- Salazar, major des gardes du corps, « lieutenant général et homme d'esprit et de qualité », fut dans la suite gouverneur d'un infant, comme del Surco d'un autre — avec « le soupçon peut-être mal fondé, mais reçu comme certain par tout le monde, qu'il avoit empoisonné sa femme, comme le duc de Popoli avoit fait la sienne, ce qui fit dire à la cour qu'avoir empoisonné sa femme étoit une condition nécessaire pour arriver à l'honneur et à la confiance d'être gouverneur des infants ».
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