TOME X · CHAPITRE IV
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Résumé
Le chapitre des deux morts : la Dauphine à Marly pour la dernière fois ; M. le Duc éborgné ; la tabatière « très singulièrement perdue » ; la maladie — rougeole maligne —, le changement de confesseur, les sacrements, la mort de la Dauphine, suivie de son éloge : le seul rayon de joie de la vieille cour éteint. Le Dauphin à Marly, malade de douleur et du même mal ; l'auteur le voit pour la dernière fois ; « le Dauphin croit Boudin bien averti » — les avis de poison ; la mort du Dauphin six jours après. Saint-Simon veut tout quitter, « Mme de Saint-Simon m'en empêche sagement » ; éloge, traits et caractère du prince — l'espérance de la réforme morte avec lui.
Les entrées
- La Dauphine à Marly pour la dernière fois
- Le roi alla à Marly le lundi 18 janvier ; la Dauphine « s'y rendit de bonne heure avec une grande fluxion sur le visage, et se mit au lit en arrivant. Elle se leva à sept heures, parce que le roi voulut qu'elle tînt le salon. Elle y joua en déshabillé, tout embéguinée », et revint se coucher. Les jours suivants, la fluxion diminua — « elle y étoit assez sujette par le désordre de ses dents » — et elle vécut à son ordinaire : dernier séjour à Marly de celle qui en était l'âme.
- M. le Duc éborgné
- Le samedi 30, aux battues, le hasard plaça M. le duc de Berry au bord d'une grande mare gelée, M. le Duc vis-à-vis au loin : « M. le duc de Berry tira ; un grain de plomb, qui glissa et rejaillit sur la glace, porta jusqu'à M. le Duc à qui il creva un œil. » Le lendemain, Berry « alla se jeter aux genoux de Mme la Duchesse » ; M. le Duc « prit ce malheur avec beaucoup de patience », fut assez mal, « puis eut la rougeole tout de suite à Marly, et après quelque intervalle de guérison, la petite vérole à Saint-Maur ».
- Retour à Versailles
- Le roi visita M. le Duc et Mme la Duchesse le lundi 1er février « et s'en retourna à Versailles », tandis que Mme la Princesse et sa famille s'établissaient à Marly auprès du blessé.
- Tabatière très-singulièrement perdue
- Le vendredi 5 février, « le duc de Noailles donna une fort belle boîte pleine d'excellent tabac d'Espagne à la Dauphine, qui en prit et le trouva fort bon » ; elle la posa sur la table de son cabinet « où personne n'entroit ». Le soir même, la fièvre la prit. Quand elle envoya Mme de Lévi chercher la boîte, « jamais on ne la revit depuis » : « cette disparition avoit paru fort extraordinaire dès le moment qu'on s'en aperçut, mais les recherches inutiles…, suivies d'accidents si étranges et si prompts, jetèrent les plus sombres soupçons. Ils n'allèrent pas jusqu'à celui qui avoit donné la boîte », et la rumeur resta dans un cercle étroit — la princesse prenant du tabac à l'insu du roi, avec la seule connivence de Mme de Maintenon.
- La Dauphine malade
- Le dimanche 7 au soir, « il lui prit tout à coup une douleur au-dessous de la tempe, qui ne s'étendoit pas tant qu'une pièce de six sous, mais si violente qu'elle fit prier le roi qui la venoit voir de ne point entrer. Cette sorte de rage de douleur…, résista au tabac en fumée et à mâcher, à quantité d'opium et à deux saignées du bras » ; elle dit « qu'elle avoit plus souffert qu'en accouchant ». Des marques sur la peau firent espérer la rougeole qui courait ; l'espérance s'évanouit, l'émétique opéra « sans produire aucun soulagement », et le jeudi 11 on résolut de lui parler des sacrements.
- La Dauphine change de confesseur et reçoit les sacrements,.
- Surprise universelle : pressée par le P. La Rue, son confesseur jésuite « qu'elle avoit toujours paru aimer », elle demeura muette. « En homme d'esprit il sentit ce que c'étoit, et en homme de bien il tourna court à l'instant », offrant d'aller chercher qui elle voudrait : elle nomma M. Bailly, prêtre de la Mission de Versailles — « qui, au langage du temps, n'étoit pas net du soupçon de jansénisme ». Bailly étant à Paris, elle se confessa au P. Noël, récollet. « On peut imaginer l'éclat que fit ce changement de confesseur en un moment si critique et si redoutable, et tout ce qu'il fit penser. » L'extrême-onction et le viatique suivirent, le roi allant recevoir le saint-sacrement « au pied du grand escalier ».
- Mort de la Dauphine
- La nuit fut cruelle ; le vendredi 12, l'émétique fit peu d'effet, « la journée se passa en symptômes plus fâcheux les uns que les autres ; une connoissance par rares intervalles ». Sur le soir, le roi sortit peu avant qu'elle expirât « et monta en carrosse au pied du grand escalier avec Mme de Maintenon et Mme de Caylus…, l'un et l'autre dans la plus amère douleur, et n'eurent pas la force d'entrer chez le Dauphin ». La Dauphine mourut à vingt-six ans.
- Éloge, fraits et caractère de la Dauphine
- Éloge : « jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite » ; « régulièrement laide, les joues pendantes…, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde…, une marche de déesse sur les nuées ; elle plaisoit au dernier point ». En particulier avec le roi et « ma tante », « causante, sautante, voltigeante…, tantôt perchée sur le bras du fauteuil…, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres » ; témoin le mot sur l'Angleterre — « sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines » — et le lavement administré par Nanon sous ses jupes en plein cabinet, dont le roi mourut de rire. Témoin surtout la scène de Fontainebleau : « et je serai leur reine, et je n'ai que faire d'elles…! » — « Hélas ! elle le croyoit, la charmante princesse… Il plut à Dieu pour nos malheurs d'en disposer autrement. » « Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements même… ; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour… Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. »
- Le roi à Marly
- Le roi, à Marly, fut pénétré « de la plus vive douleur, qui fut la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa vie » ; il « soupa seul chez lui dans sa chambre, fut peu dans son cabinet avec M. le duc d'Orléans et ses enfants naturels ». Mme la duchesse de Berry, « transportée de joie de se voir délivrée d'une plus grande et plus aimée qu'elle, et à qui elle devoit tout, suppléa tant qu'elle put au cœur par l'esprit, et tint une assez bonne contenance ».
- Le Dauphin à Versailles, puis à Marly
- Le Dauphin, « malade et navré de la plus intime et de la plus amère douleur », ne voulut voir que son frère, son confesseur et le duc de Beauvilliers — qui, malade, « fit un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille tout ce que Dieu y avoit mis de grand… Ce fut, sans s'en douter, la dernière fois qu'ils se virent en ce monde. » Le samedi 13 à sept heures du matin, pour lui épargner « l'horreur du bruit qu'il pouvoit entendre sur sa tête, où la Dauphine étoit morte », il partit par une porte de derrière, entendit la messe à la chapelle de Marly, et regagna son appartement où Mme de Maintenon vint l'embrasser — « on peut juger quelle fut l'angoisse de cette entrevue ».
- État du Dauphin, que je vois pour la dernière fois
- Saint-Simon hasarda d'entrer avec les menins : « il me montra qu'il s'en apercevoit avec un air de douceur et d'affection qui me pénétra. Mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres. » Averti du réveil du roi, le prince ne bougeait ; Saint-Simon osa lui prendre le bras et « le pousser doucement » : « il me jeta un regard à percer l'âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m'ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l'ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l'a mis ! » Le roi l'embrassa « tendrement, longuement et à reprises », fut effrayé comme les autres, lui ordonna de se coucher : « il obéit, et ne se releva plus ».
- Le Dauphin malade
- Les jours suivants : fièvre croissante, pouls « enfoncé et fort extraordinaire, très-menaçant » ; « il se sentoit dévorer par un feu consumant auquel la fièvre ne répondoit pas à l'extérieur » ; les marques du visage s'étendirent sur tout le corps — « on les prit pour des marques de rougeole. On se flatta là-dessus, mais les médecins…, n'avoient pu oublier sitôt que ces mêmes marques s'étoient montrées sur le corps de la Dauphine. » Il ne vit presque personne, « toujours en lectures et en prières ».
- Le Dauphin croit Boudin bien averti
- Lui-même « ne cacha pas à Boudin, en présence de du Chesne et de M. de Cheverny, qu'il ne croyoit pas en relever, et qu'à ce qu'il sentoit, il ne doutoit pas que l'avis que Boudin avoit eu ne fût exécuté. Il s'en expliqua plus d'une fois de même, et toujours avec un détachement, un mépris du monde…, une soumission et un amour de Dieu incomparables. On ne peut exprimer la consternation générale. »
- Bouldue ; quel ; juge Boudin bien averti
- Boulduc, « excellent apothicaire du roi » et celui des Saint-Simon de père en fils, « qui en savoit pour le moins autant que les meilleurs médecins…, avec beaucoup d'esprit et d'honneur, de discrétion et de sagesse », ne leur cachait rien : il avait fait entendre « plus que clairement » ce qu'il croyait de la Dauphine, « et m'avoit parlé aussi net dès le second jour sur le Dauphin. Je n'espérois donc plus. » Le mercredi soir, chez les Chevreuse, le duc, « toujours équanime, toujours voyant tout en blanc, essaya de nous prouver, par ses raisonnements de physique et de médecine, qu'il y avoit plus à espérer qu'à craindre, avec une tranquillité qui m'excéda et qui me fit fondre sur lui avec assez d'indécence ».
- Mort du Dauphin
- Le jeudi 18 février au grand matin : le Dauphin, « qui avoit attendu minuit avec impatience, avoit ouï la messe bientôt après, y avoit communié, avoit passé deux heures après dans une grande communication avec Dieu » ; la tête s'embarrassa, il reçut l'extrême-onction, « enfin, qu'il étoit mort à huit heures et demie » — six jours après son épouse.
- Je veux tout quitter et me retirer de la cour et du monde ; Mme de Saint-Simon m’en empêche sagement
- « Ces Mémoires ne sont pas faits pour y rendre compte de mes sentiments. En les lisant on ne les sentira que trop, si jamais longtemps après moi ils paroissent… Je me contenterai de dire qu'à peine parûmes-nous les premiers jours un instant chacun, que je voulus tout quitter et me retirer de la cour et du monde, et que ce fut tout l'ouvrage de la sagesse, de la conduite, du pouvoir de Mme de Saint-Simon sur moi que de m'en empêcher avec bien de la peine. »
- Éloge, traits et caractère du Dauphin
- Éloge du Dauphin : « ce prince naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler ; dur et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées » ; puis, entre dix-huit et vingt ans, Dieu « accomplit son œuvre. De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent. » Bossu, boiteux d'une épaule, « les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant, frappant » ; éprouvé par le dépit du roi, l'aversion de Monseigneur, la cabale de Lille — « il faut être puissamment soutenu de la main invisible quand tout appui se refuse au dehors » ; il comprit « ce que c'est que quitter Dieu pour Dieu ». Ses tête-à-tête : « Quel amour du bien ! quel dépouillement de soi-même !… quel reflet de la Divinité dans cette âme candide, simple, forte ! » Ses desseins : relever la noblesse anéantie, réformer finances et justice, réunir des états généraux, et ce « grand mot, un mot d'un prince pénétré : “qu'un roi est fait pour les sujets, et non les sujets pour lui”…, un mot qui hors de son règne, que Dieu n'a pas permis, seroit le plus affreux blasphème ». Dans sa mort, « quelle imitation de Jésus-Christ sur la croix !… La France tomba enfin sous ce dernier châtiment ; Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritoit pas. La terre n'en étoit pas digne, il étoit mûr déjà pour la bienheureuse éternité. »
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