TOME XIX · CHAPITRE II

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Résumé

La galerie madrilène : Miraval, gouverneur du conseil de Castille ; le grand inquisiteur ; les conseils ; les « deux marquis de Campoflorido extrêmement différents à ne pas confondre » ; l'archevêque de Tolède ; constitution et inquisition ; le nonce et les évêques sans l'Excellence — le « premier et unique exemple » en faveur de Tolède ; les conseillers d'État « nuls, et ce qu'ils étaient » ; don Michel et don Domingo Guerra ; la fortune et le caractère de Grimaldo et de sa femme ; Riperda — le futur météore ; Castellar ; la jalousie du P. Dau…

Les entrées

Miraval, gouverneur du conseil de Castille ; son caractère
« Le marquis de Miraval étoit gouverneur du conseil de Castille. C'étoit un homme de médiocre naissance, doux, poli, accessible, équitable. Son esprit toutefois n'étoit pas transcendant, et son inclination étoit autrichienne. La cabale italienne, à laquelle il étoit étroitement lié, l'avoit porté par la reine à cette grande place. » Il avait « l'attention polie de n'aller presque jamais en carrosse que ses rideaux à demi tirés pour ne faire arrêter personne ».
Caractère du grand inquisiteur
« Don François Camargo, ancien évêque de Pampelune, étoit grand inquisiteur. Je n'ai jamais vu homme si maigre ni de visage si affilé. Il ne manquoit point d'esprit ; il étoit doux et modeste. On eût beaucoup gagné que l'inquisition eût été comme lui. »
Conseils
Les conseils étaient « dans un grand délabrement » : la présidence des finances gouvernée par l'ancien du conseil pendant la maladie de Campoflorido, celles des Indes et de la marine vacantes et conduites par « les doyens obscurs », le conseil de guerre « tombé à n'être plus qu'un nom », ceux d'Italie et des Pays-Bas disparus avec ces provinces.
Deux marquis de Campoflorido extrêmement différents à ne pas les confondre
« Il ne faut pas confondre » le Campoflorido président des finances avec le marquis de Campoflorido, capitaine général de Valence, « fin et adroit Sicilien » qui, par le mariage de son fils avec la fille de dona Laura Piscatori, se maintint « quinze ou seize ans » dans sa place, devint grand, et fut à Paris « peut-être le seul bon ambassadeur qu'on ait vu ici envoyé par l'Espagne, depuis don Patricio Laullez ».
Archevêque de Tolède
L'archevêque de Tolède, Diego d'Astorga y Cespedes, ancien grand inquisiteur, « en vénération à toute l'Espagne par sa modestie, sa frugalité, ses mœurs, ses aumônes, sa vie retirée et studieuse », parla à Saint-Simon « avec confiance contre la constitution Unigenitus, le despotisme des papes et de l'inquisition ».
Constitution
Sur la constitution : les évêques d'Espagne « n'auroient pas même hasardé de recevoir la constitution Unigenitus sans risquer d'être envoyés par l'inquisition pieds et poings liés à Rome, pour avoir osé se croire en droit de donner une approbation à ce qui émanoit de Rome, qu'ils sont obligés de recevoir à genoux, les yeux fermés » — le pape dut commander à tous de la recevoir « pour couvrir cet étrange excès », et les évêques qui l'avaient acceptée à la réquisition du nonce Aldovrandi « furent fort blâmés et menacés de Rome ». Voilà « le cas qu'on doit faire de l'acceptation faite par tous les évêques de ces pays, que nos boute-feu d'ici ont tant fait retentir pour faire accroire que l'Église avoit parlé ».
Inquisition
Sur l'inquisition : l'archevêque déplora « l'anéantissement de l'épiscopat en Espagne, où ce tribunal d'une part, celui du nonce de l'autre, avoient entièrement dépouillé les évêques, qui n'étoient plus les ordinaires de leurs diocèses, mais de simples grands vicaires, sacrés pour le caractère épiscopal et rien de plus » — et exhorta nos évêques à « résister avec toute la sagacité et la fermeté possible aux ruses et aux violences de Rome, dont le but continuel est d'anéantir partout l'épiscopat pour rendre les papes évêques seuls et uniques de tous les diocèses ».
Le nonce ni les évêques n’ont point l’Excellence
« Aucun autre n'a ce traitement, non pas même le nonce du pape, quoique si puissant en Espagne, et le premier de tous les ambassadeurs : les nonces, comme tous les autres archevêques et évêques d'Espagne, se contentent de la Seigneurie illustrissime, et ne prétendent point l'Excellence. »
Premier et unique exemple en faveur de l’archevêque de Tolède, de mon temps
« Cet archevêque de Tolède est le premier et l'unique prélat à qui l'Excellence ait été accordée, pour lui et pour les archevêques ses successeurs », fort peu avant l'arrivée de Saint-Simon — « c'est aussi la seule distinction qu'il ait par-dessus les autres archevêques et évêques ».
Conseillers et conseil d’État, nuls
Les conseillers d'État, jadis l'équivalent de nos ministres d'État et « le suprême but de la fortune », étaient devenus nuls : « depuis que la princesse des Ursins eut renfermé le roi d'Espagne avec la reine et elle, les fonctions de conseillers d'État tombèrent tellement en désuétude qu'il ne leur en demeura que le titre vain et oisif, sans autre distinction que de pouvoir aller en chaise à porteurs dans les rues de Madrid, avec un carrosse à leur suite, et l'Excellence. »
Ce qu’ils étoient
Liste de ce qu'ils étaient : les ducs d'Arcos et de Veragua, le marquis de Bedmar, le comte d'Aguilar, le prince de Santo-Buono, le duc de Giovenazzo, don Michel Guerra, et Grimaldo — qui « reçut le titre de conseiller d'État pendant que j'étois à Madrid » uniquement pour avoir l'Excellence.
Don Michel et don Domingo Guerra ; leur fortune et leur caractère
Don Michel Guerra, « manière de demi-ecclésiastique sans ordres », ancien chancelier de Milan, « étoit une des meilleures têtes d'Espagne, pour ne pas dire la meilleure de tout ce que j'y ai connu ». Gouverneur du conseil de Castille, il ne l'accepta « qu'à condition de n'être pas tenu d'en garder le rang s'il venoit à quitter cette grande place, parce que, disoit-il, il ne prétendoit pas mourir d'ennui pour y avoir passé ». Il souffrait d'une « incommodité étrange : sa tête se tournoit convulsivement du côté gauche », parfois « si grande que son menton dépassoit son épaule ». « On admiroit à Madrid comment je l'avois pu si bien apprivoiser » — il méprisait parfaitement son frère le confesseur de la reine.
Fortune et caractère du marquis de Grimaldo et de sa femme
Grimaldo, « le seul véritable ministre », partit de si bas que Berwick refusa de le prendre pour secrétaire « parce qu'il ne savoit pas un mot de françois » ; sous-commis d'Orry, il devint le porteur des papiers au roi, et le goût du roi pour lui survécut à toutes les chutes : Albéroni « le chassa de toute affaire », mais le roi le faisait entrer « par les derrières, conduit par La Roche » — « la difficulté de le voir en augmenta le désir, le goût, la confiance ». Rappelé à la chute d'Albéroni, secrétaire d'État, il « travailla seul sur tous les départements avec le roi » : « il n'y avoit personne de la cour qui n'aimât mieux Grimaldo pour geôlier, et avoir affaire à lui qu'à tout autre ». Jouant sur la terminaison de son nom, il « avoit franchement arboré les armes pleines de Grimaldi ». Sa femme, « qui crevoit d'orgueil et d'ambition, ne prétendoit à rien moins qu'à voir son mari grand d'Espagne » — ce fut elle qui fit pressentir Saint-Simon par Sartine et Bourck ; il promit son concours en s'en remettant à la conduite de Grimaldo même, gagnant ainsi le temps de son départ « et sa reconnoissance de mes offres ».
Riperda
Riperda, « gentilhomme hollandois et ambassadeur de Hollande en Espagne, devenu une espèce d'aventurier », fut « comme en un clin d'œil premier ministre aussi absolu que le fut jamais son prédécesseur Albéroni, et en même temps grand d'Espagne, dans le premier engouement de ce beau traité de Vienne : fruit amer du renvoi de l'infante ». « Le règne de Riperda avoit été court, et sa chute bien méritée, mais affreuse » — elle dégoûta le roi et la reine des premiers ministres « sans les détacher de ne travailler qu'avec un seul ministre, et ce seul ministre fut encore Grimaldo ».
Fortune et caractère du marquis de Castellar et de sa femme
Le marquis de Castellar, secrétaire d'État de la guerre, frère de Patiño — « lui et son frère se haïssoient parfaitement, et se sont haïs toute leur vie » —, « expédioit en deux heures avec justesse plus qu'un autre en sept ou huit ». Il « portoit avec la dernière impatience d'envoyer ses papiers à Grimaldo » ; ayant obtenu de travailler deux fois avec le roi, il « ne put se contenir de témoigner que tout se perdoit par cette façon de faire » — « cette représentation déplut au roi, qui depuis ne voulut plus travailler avec lui ». Sa femme et celle de Grimaldo « ne se pouvoient souffrir » ; Saint-Simon, pressé de les raccommoder, « se retira doucement de cette entremise ». Devenu enfin ambassadeur à Paris après une apoplexie, il n'était plus qu'« une apoplexie ambulante : aussi le tua-t-elle bientôt ».
Jalousie du P. Daubenton [à l’égard] du P. d’Aubrusselle ; caractère de ce dernier
Le P. Daubenton « vieillissoit et commençoit à perdre la mémoire » — ce qui découvrit « plus d'une friponnerie de sa part, par lui-même » : « ce qu'il m'avoit dit d'abord étoit une fable, et ce qu'il me rendoit après étoit ce qu'il avoit exécuté. Je ne fus pas fâché de jouir du défaut de sa mémoire, et de m'amuser à lui en tendre des panneaux. » Sa jalousie du P. d'Aubrusselle, « jésuite françois, précepteur des infants, homme d'esprit, de savoir, aimé et estimé généralement », alla au point que celui-ci pria Saint-Simon « d'éloigner mes visites, surtout de n'aller point chez lui les jours que j'irois voir Aubenton ».
Jésuites tous puissants, mais tous ignorants en Espagne, et pourquoi
« Je ne trouvai pas les jésuites en Espagne moins puissants qu'ils se le sont rendus partout ailleurs » — les dominicains « y étoient devenus de petits compagnons auprès d'eux ». Mais, chose à surprendre, « les jésuites, savants partout et en tout genre de science, sont ignorants en Espagne, mais d'une ignorance à surprendre. Ce sont les PP. Daubenton et d'Aubrusselle qui me l'ont dit. C'est que l'inquisition furette tout, s'alarme de tout, sévit sur tout : elle abhorre toute lumière, toute science, tout usage de son esprit ; elle ne veut que l'ignorance la plus grossière. La stupidité dans les chrétiens est sa qualité favorite, parce qu'elle est le fondement le plus solide de son règne et de la tranquillité de sa domination. »
Fortune et caractère du chevalier Bourck
Le chevalier Bourck, « gentilhomme irlandois » jadis au cardinal de Bouillon, avait eu l'adresse de se faire l'homme du sacré collège pour la négociation du cérémonial des cardinaux — dont les princes d'Italie « se moquèrent au premier mot » — et d'en tirer une pension. Fixé en Espagne, bien voulu de la princesse des Ursins, « se mêler, négocier, intriguer, étoit son élément et sa vie » ; « on pouvoit dire qu'il étoit malade de politique : il possédoit seul, à son avis, tous les intérêts des différentes puissances de l'Europe, et il en accabloit sans cesse ceux qu'il fréquentoit ». Voulant l'ambassade de Turin, il fit prier Saint-Simon, qui reconnut « de l'éloignement dans le roi et un air de secrète moquerie dans la reine » et s'arrêta là. « Il s'en alla mourir à Rome entre le roi Jacques et la princesse des Ursins. »
Caractère et fortune du nonce Aldobrandin en Espagne
Le nonce Aldobrandin, « jeune, grand, fort bien fait, montroit un prélat romain, c'est-à-dire un ecclésiastique qui ne l'est que pour la fortune, sans néanmoins rien d'indécent » : « gai, vif, plaisant, l'air galant, familier avec le roi et la reine, et n'aimant point du tout les François, mais m'accablant de recherches et de politesses. Je le charmois sans le convertir en lui parlant souvent de ce que la France devoit à la mémoire de Clément VIII. » Cardinal au sortir de sa nonciature, « il ne jouit pas longtemps de sa pourpre, et la France ni l'Espagne n'y perdirent rien ».
Caractère et fortune du colonel Stanhope, ambassadeur d’Angleterre en Espagne
Le colonel Stanhope, ambassadeur d'Angleterre : « c'étoit parfaitement un Anglois. Savant et amoureux de ses livres, sérieux, parlant peu, sans cesse aux écoutes, poli mais froid, fermé et je ne sais quoi de repoussant, occupé à pomper et à parler sans rien dire. » Malgré les ordres « très exprès et très réitérés de le voir souvent et avec confiance », « j'en fis assez pour éviter tout reproche, et pour la confiance je m'en tins à l'écorce. D'ailleurs je ne fus jamais affolé de l'Angleterre ; j'en laissois l'enthousiasme au cardinal Dubois. » Son abbé Tito-Livio, « drôle d'esprit, dangereux au dernier point, craint et au fond méprisé comme un espion qu'il étoit », tenta vainement de s'introduire.
Bragadino, ambassadeur de Venise en Espagne
« Bragadino, d'une des premières maisons de Venise, et ce n'est pas peu dire, étoit ambassadeur de cette république. Lui et sa femme étoient de fort aimables gens et d'un fort bon commerce. »
Ambassadeur de Hollande
« L'ambassadeur de Hollande mangeoit son pain et son fromage dans sa poche. C'étoit un homme qu'on ne voyoit et qu'on ne rencontroit jamais. »
Ambassadeurs de Malte traités en sujets en Espagne
L'ambassadeur de Malte, chevalier espagnol, « ne jouissoit d'aucun des honneurs de la cour, parce que Malte a été donnée à la Religion comme un fief de Sicile » : Saint-Simon le vit en audience de cérémonie présenter « de fort beaux faucons de la part du grand maître » — « ce qui me surprit le plus, c'est que les grands ne se découvrirent pas un seul moment, et il se retira comme il étoit entré, le roi et tous les grands présents et couverts ».
Guzman, envoyé de Portugal
« Un Guzman étoit envoyé de Portugal, qui voyoit fort le monde, vivoit fort noblement et se faisoit aimer et estimer. Il me donna un grand, magnifique et excellent repas la veille de mon départ. »
Caractère de Maulevrier
Maulevrier enfin : « je m'aperçus bientôt qu'il n'y avoit rien dans cette épaisse bouteille que de l'humeur, de la grossièreté et des sottises. Je ne sais où l'abbé Dubois avoit pris un animal si mal peigné. » Dubois avoua que Robin « étoit l'Apollon sans lequel Maulevrier ne pouvoit faire des vers ». Il disait aux seigneurs mêmes « qu'il aimoit mieux être tout seul que voir des Espagnols » ; à Lerma, devant Saint-Simon et cinq ou six grands, il injuria l'ouvrier sur son échelle : « B… d'Espagnol, je voudrois te voir tomber de là-haut et te rompre le cou ; tu le mériterois bien, j'en donnerois deux pistoles » — « ces seigneurs, à force d'excès, s'en mirent à rire : M. le marquis de Maulevrier nous loue toujours. J'eusse voulu être en mon village. » « J'ignore comment il ensorcela M. le prince de Conti de se piquer d'honneur d'arracher pour lui un bâton de maréchal de France : ce fut à l'étonnement général, pour n'en pas dire davantage. »
Duc d’Ormond ; son caractère, sa situation en Espagne
« Le duc d'Ormond étoit à Madrid sur un grand pied de considération de tout le monde et des ministres » ; « il portoit publiquement la Jarretière et le nom de duc d'Ormond », traité « en tout et partout comme les grands ». « Il étoit petit, gros, engoncé, et toutefois de la grâce à tout, et l'air d'un fort grand seigneur. Il étoit fort attaché à la religion anglicane, et refusa constamment les établissements solides qui lui furent souvent offerts en Espagne pour la quitter. »
Marquis de Rivas, jadis Ubilla ; sa triste situation en Espagne ; je le visite
Ubilla, marquis de Rivas, secrétaire de la dépêche universelle sous Charles II « qui eut tant de part à son testament qu'il écrivit sous ce prince », chassé par la princesse des Ursins comme « tous ceux à qui Philippe V avoit obligation de sa couronne », « languissoit obscurément » dans le conseil de Castille « comme dans un vieux sérail ». Sur le conseil de Louville, Saint-Simon alla le voir « avec plus de suite que je n'avois coutume » : « jamais homme si surpris ni si aise ». Lui « qui avoit exercé une charge qui comprend les quatre charges de nos secrétaires d'État, étoit logé plus que médiocrement, presque sans meubles ». « Il me fit présent d'un beau livre espagnol qu'il avoit composé des voyages et des campagnes de Philippe V. Cette visite me fit honneur à Madrid, et ne déplut pas aux ministres. »

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