TOME XVII · CHAPITRE XXII
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Résumé
« Débordement de pensions » fixées au grade d'officier général ; le Régent apprend à l'auteur le mariage du duc de Lorges — son neveu — avec la fille du premier président de Mesmes : « ma conduite là-dessus » — l'avanie domestique. L'édit de réduction des intérêts des rentes, les mouvements du parlement, remontrances ; Rion revenu « tombe dans l'obscurité » ; les « enlèvements pour peupler le pays dit Mississippi, et leur triste succès » — la traite des pauvres pour la Louisiane ; la commission de Nantes revenue à l'Arsenal ; Montesquiou rappelé de Bretagne ; retour du comte de Charolois ; le bon mot de Turménies.
Les entrées
- Débordement de pensions, et pensions fixées au grade d’officier général
- « Malgré la situation des finances, il reprit à M. le duc d'Orléans un nouveau débordement de pensions », dont une de six mille livres et une de quatre mille « attachée au grade de lieutenant général et à celui de maréchal de camp » — ce qui « alloit bien loin au grand nombre et n'en obligeoit aucun en particulier ». La vieille Montauban en eut une de vingt mille livres, la duchesse de Brissac, « qui étoit fort pauvre », six mille ; Saint-Simon en obtint « une de huit mille livres pour Mme la maréchale de Lorges, et une de six mille livres pour la maréchale de Chamilly, dont le Mississipi avoit fort dérangé les affaires ». Soubise et le marquis de Noailles eurent « chacun deux cent mille livres en présent ». Tout le monde en avait besoin « par l'extrême cherté où les choses les plus communes et les plus indispensables étoient montées », demeurées depuis « bien au-dessus de ce qu'elles étoient avant ce Mississipi ».
- M. le duc d’Orléans m’apprend le mariage du duc de Lorges avec la fille du premier président
- « Un jour de vers la fin d'avril, travaillant avec M. le duc d'Orléans, il m'apprit le mariage du duc de Lorges avec Mlle de Mesmes, et que le premier président lui en avoit demandé son agrément. » Saint-Simon n'en avait « pas ouï dire un mot » : « la vérité est que je me mis dans une étrange colère ». Après tout ce qu'il avait fait pour ce beau-frère — jusqu'à le faire capitaine des gardes —, « il m'étoit cruel de lui voir épouser la fille d'un homme que je faisois profession d'abhorrer, et que je ne rencontrois jamais au Palais-Royal sans le lui témoigner ».
- Ma conduite là-dessus
- De retour à Meudon, il apprit à Mme de Saint-Simon « cette énormité de son frère, dont elle ne fut pas moins surprise ni touchée que moi », et déclara « que de ma vie je ne le verrois ni sa femme », ni la maréchale de Lorges ni les Lauzun « s'ils signoient le contrat de mariage et s'ils se trouvoient à cette noce ». « Je le dis tout haut partout, et je m'espaçai sur le beau-père et le gendre sans aucune sorte de mesure. » Cet éclat, « le plus grand qu'il me fut possible », qui « mit un grand désordre dans une famille jusqu'alors toujours si intimement unie », « arrêta le mariage tout court pour un temps » ; le duc de Lorges, « qui se flattoit de me ramener par ses sœurs », n'osa se hasarder à le voir.
- Édit de réduction des intérêts des rentes
- Le régent, « persuadé par ceux en qui il avoit le plus de confiance sur les finances, résolut de réduire à deux pour cent toutes les rentes ». « Cela soulageoit fort les débiteurs ; mais c'étoit un grand retranchement de revenu pour les créanciers qui, sur la foi publique, le taux approuvé et usité, et la loi des contrats d'emprunts, avoient prêté à cinq pour cent, et en avoient toujours paisiblement joui. » Il assembla au Palais-Royal « plusieurs personnes de divers états de finance, et résolut enfin avec eux d'en porter l'édit ».
- Mouvements du parlement là-dessus
- L'édit « fit du bruit au parlement, qui résolut des remontrances ». Aligre présidait : le premier président de Mesmes « s'en étoit allé à sa campagne pour y faire, disoit-il, des remèdes », « bien aise d'éviter de se commettre avec M. le duc d'Orléans après la cruelle aventure qu'il avoit eue avec lui, mais sans quitter prise ». Il savait que « l'imbécillité d'Aligre et le peu de cas qu'en faisoit la compagnie » ne retiendraient pas le parlement, et, « ravi de voir se préparer de nouvelles altercations », comptait revenir « jouer son personnage accoutumé de modérateur et de compositeur entre sa compagnie et le régent, pour en tirer de l'argent », tout en soufflant « le feu sous main ».
- Remontrances
- Le 17 avril, Aligre, à la tête de la députation, porta les remontrances par écrit au roi « après lui avoir fait un fort plat compliment ». « Ces remontrances n'ayant point eu de succès, le parlement s'assembla le 22 et résolut de ne point enregistrer l'édit, et de faire de nouvelles remontrances. » Aux gens du roi venus rendre compte au Palais-Royal, le régent « répondit court et sec qu'on ne changeroit rien à la résolution qui avoit été prise, et les laissa aussitôt ».
- Retour de Rion à Paris, où il tombe dans l’obscurité
- Le régent « permit à Rion de revenir à Paris, dont il avoit reçu défense de s'approcher » depuis la mort de Mme la duchesse de Berry, alors qu'il servait à l'armée de Berwick en Navarre : on avait craint que sa présence « sitôt après cette mort » ne réveillât « bien des discours ». Sa présence « ne pouvoit pas être agréable au Palais-Royal, et devoit l'embarrasser lui-même » ; il « ne fit donc qu'y paroître, se montra peu ailleurs, et mena une vie conforme à son humeur, c'est-à-dire de plaisir, mais particulière, fort voisine de l'obscurité ». « Il étoit fort à son aise, quoique le Mississipi fût venu un peu tard pour lui. »
- Enlèvements pour peupler le pays dit Mississipi, et leur triste succès
- Pour peupler « à l'exemple des Anglois » les vastes pays du Mississipi, « on fit à Paris et dans tout le royaume des enlèvements de gens sans aveu et des mendiants valides, hommes et femmes, et de quantité de créatures publiques ». Exécutée avec sagesse, la chose eût soulagé le royaume « d'un lourd fardeau inutile et souvent dangereux » ; mais « on s'y prit avec tant de violence et tant de friponnerie encore pour enlever qui on vouloit » — l'argent glissé « dans la main des préposés aux enlèvements » faisant prendre des gens « dont on se vouloit défaire » — que les murmures éclatèrent. « On les enfermoit les nuits dans des granges sans leur donner à manger » ; leurs cris excitaient « la pitié et l'indignation », et cette inhumanité « en fit mourir partout un nombre effroyable ». On cessa d'enlever personne ; « Law, regardé comme l'auteur de ces enlèvements, devint fort odieux, et M. le duc d'Orléans eut à se repentir de s'y être laissé entraîner ».
- La commission du conseil, de retour de Nantes, s’assemble encore à l’Arsenal ; peu après le maréchal de Montesquiou rappelé de son commandement de Bretagne
- Châteauneuf, qui avait présidé la commission de Nantes, revint avec tous ceux qui l'avaient composée, « mais pour subsister encore, et s'assembler à l'Arsenal pour achever de juger ceux des exceptés de l'amnistie qui ne l'avoient pas été à Nantes ». Peu après, « le maréchal de Montesquiou fut rappelé du commandement de Bretagne, où il avoit eu le malheur de se barbouiller beaucoup et de ne contenter personne ».
- Retour du comte de Charolois de ses voyages
- « M. le comte de Charolois arriva enfin de ses longs voyages » ; M. le Duc « le fut attendre à Chantilly avec les familiers de la maison » et alla « le recevoir au débarquer de sa voiture et l'embrasser ». Mais quand il lui présenta la compagnie, le comte de Charolois « se contenta de regarder fort indifféremment sans dire un seul mot à personne, pendant un assez long temps que ce cercle demeura autour d'eux ».
- Bon mot de Turménies
- Turménies, voyant ce silence et « s'en ennuyant, se tourne à la compagnie : « Messieurs, lui dit-il froidement, mais tout haut, faites voyager vos enfants, et dépensez-y bien de l'argent », et tout de suite passa d'un autre côté ». « Cet apophtegme fit du bruit, et courut fort. Il ne s'en défendit point, et M. le Duc et M. le comte de Charolois n'en firent que rire. »
- Quel étoit Turménies
- Turménies, ancien maître des requêtes et intendant, avait préféré « le solide si abondant » de la charge de garde du trésor royal de son père. « C'étoit un garçon de beaucoup d'esprit, de lecture et de connoissances, d'un naturel libre et gai », « habile, capable, droit et obligeant dans sa charge », d'une familiarité avec les Condé et les Conti « qu'ils n'auroient souffert de personne ». « Petit, grosset, le cou fort court, la tête dans les épaules », ses grands cheveux blonds « lui avoient valu le sobriquet de Courtcollet ». Il « ne retenoit pas aisément un bon mot » : à M. le Duc se vantant de ses actions de Law, « Fi, monsieur, répondit-il, votre bisaïeul n'en a jamais eu que cinq ou six, mais qui valoient bien mieux que toutes les vôtres » — allusion aux batailles du grand Condé. « Chacun baissa les yeux, et M. le Duc se prit à rire. » Il mourut peu d'années après, « fort regretté même pour les affaires de sa gestion ».
- Retrait de l’hôtel de Marsan
- Une affaire « purement particulière fit alors grand bruit dans le monde ». Le comte de Matignon, tuteur des enfants de son beau-frère le comte de Marsan « avec l'autorité la plus étendue », y avait répondu « par tous les soins, l'application et les tendresses d'un véritable père ». Jugeant l'hôtel de Marsan « trop pesant pour des enfants en bas âge », il l'avait acheté, y avait beaucoup dépensé et s'y était logé. Le prince de Pons, devenu majeur, fit dire qu'il se croyait « obligé de retirer » l'hôtel, offrant de l'y laisser sa vie durant ; Matignon, « aussi surpris qu'indigné du compliment », répondit « qu'il ne profiteroit pas de la grâce » et que s'il perdait « il quitteroit sa maison le lendemain et n'y remettroit jamais le pied ». Il perdit, « uniquement par la qualité de tuteur qui acquiert de son mineur », « au grand regret du public et des juges mêmes » ; « le jour même de l'arrêt », il retourna chez le maréchal son frère « et de dépit acheta et rebâtit presque la superbe maison que son fils occupe » — sans avoir le temps d'y loger, mort en janvier 1725.
- Mariage de La Noue avec Mme de Chevry
- Une petite-nièce par femmes de Fénelon, « déjà veuve à peine mariée, sans enfants et sans biens », mais d'« une figure aimable » et « beaucoup d'intrigue », « mouroit de faim » : elle persuada « un vieil aveugle qui étoit riche et qui s'appeloit Chevry de l'épouser pour avoir compagnie et charmer l'ennui de son état ». Chevry, « doux, bon homme », eut « toute sorte de complaisances, hors celle de mourir » ; sa mort « fut un grand soulagement dans la maison ». Puis la dame, que personne n'en aurait soupçonnée, épousa La Noue « dans le dernier secret, tant elle en fut honteuse ». « Ce secret dura quatre ans, après lesquels ce beau mariage se déclara. Ce fut un étrange vacarme parmi les amis de la maison » qui déchut « de cet état de tribunal où tout ce qui se passoit étoit jugé, et où elle présidoit avec empire ». « Elle mourut, et La Noue ne profita de rien. »
- Quelles gens c’étoient
- Qui étaient-ils ? Elle avait fait « pour M. de Cambrai et son petit troupeau, conséquemment pour Mme Guyon et sa petite église », le même personnage que la Tencin pour la constitution ; sa maison, « les délices et la vénération de toute cette petite église », était devenue « un petit tribunal qui ne laissoit pas d'être compté dans Paris », où se tenait « le conseil secret » — le tout soutenu par « ce talent de s'attirer du monde avec choix et de soutenir cet abord par la bonne chère », entre vapeurs « devenues énormes » et gravelle. Lui, La Noue, « espèce de chevalier d'industrie », frère de Teligny « que la faim avoit fait gouverneur de M. le comte de Clermont », était des Cordouan, « de fort simples gentilshommes et fort pauvres » ; « il n'avoit d'esprit qu'un simple usage de médiocre monde », « avec un peu d'effronterie », et le régent par pitié lui avait donné une inspection. « Ce fut donc ce vieux belâtre qu'elle épousa. »
- Fruits amers du Mississipi
- Saint-Simon suspend son récit pour les « fruits amers » du système : « qui pourroit, et qui en voudroit raconter les effets, les transmutations de papiers, les marchés incroyables, les nombreuses fortunes dans leur immensité, et encore dans leur inconcevable rapidité, la chute prompte de la plupart de ces enrichis par leur luxe et leur démence, la ruine de tout le reste du royaume, et les plaies profondes qu'il en a reçues et qui ne guériront jamais, feroit sans doute la plus curieuse et la plus amusante histoire, mais la plus horrible en même temps, et la plus monstrueuse qui fût jamais ».
- Rare contrat de mariage du marquis d’Oyse
- « L'extrême folie d'une part, et l'énorme cupidité de l'autre, firent en ce temps-ci le plus étrange contrat de mariage qui se soit peut-être jamais vu » : le marquis d'Oyse, trente-trois ans, fils et frère cadet des ducs de Villars-Brancas, signa avec la fille d'André, « fameux Mississipien qui y avoit gagné des monts d'or », « laquelle n'avoit que trois ans, à condition de célébrer le mariage dès qu'elle en auroit douze ». Conditions : « cent mille écus, actuellement payés ; vingt mille livres par an jusqu'au jour du mariage ; un bien immense par millions lors de la consommation ; et profusions en attendant aux ducs de Brancas père et fils ». « Que ne fait point faire auri sacra fames ? » L'affaire avorta « avant la fin de la bouillie de la future épouse, par la culbute de Law » ; les Brancas « s'étoient bien fait payer d'avance », et les procès qui suivirent quinze ans après « furent soutenus sans honte. Ces Brancas-là n'y étoient pas sujets. »
- Dreux obtient la survivance de sa charge de grand maître des cérémonies pour son fils, et le marie malheureusement
- Le régent, « qui prodiguoit tout de plus en plus, accorda à Dreux la survivance de sa charge » de grand maître des cérémonies pour son fils de vingt ans — non pour le mérite du père, dont la conduite « pleine d'ignorance, de brutalité, et qui pis est d'infidélité dans cette charge, n'en méritoit pas la conservation » : « ce fut donc à Chamillart encore que cette survivance fut accordée ». Créée par Henri III pour M. de Rhodes, la charge « ne convient qu'à des gens de la première qualité » ; Chamillart l'avait fait acheter à son gendre « pour le recrépir » et « faire entrer sa fille dans les carrosses, manger et aller à Marly ». Dreux maria ensuite son fils à une Dreux « puissamment riche et tenue de si court qu'on ne la voyoit presque jamais, et non sans cause » : « elle éclata dès le lendemain des noces par un accès public d'extrême folie » et fut enfermée dans un couvent ; « mais le mari par leur parenté hérita d'elle ».
- Mort du prince Vaïni
- « Le prince Vaïni, chevalier de l'ordre par la belle cause qui en a été rapportée ici en son temps, mourut à Rome. On a suffisamment fait connoître quel il étoit pour n'avoir rien à y ajouter. » Le merveilleux, ajoute Saint-Simon, est qu'« ayant été trompé à son titre, à sa naissance, à son mérite, à sa considération à Rome qui étoit nulle, le fils y fut fait aussi chevalier de l'ordre et reçu par le duc de Saint-Aignan pendant son ambassade, lequel fils n'y brilla pas plus que le père ».
- Mort et caractère du comte de Peyre
- « Le vieux comte de Peyre mourut enfin chez lui, en Languedoc, où il étoit l'un des trois lieutenants généraux de cette province, mais sans fonction. C'étoit un grand homme de bonne mine, riche et grand tyran de province, et avec lequel il ne faisoit bon pour personne d'avoir affaire. »
- Sa charge de lieutenant général de Languedoc donnée pour rien à Canillac
- « Il n'avoit point de brevet de retenue. Sa charge, qui est de vingt mille livres, fut donnée sur-le-champ à Canillac, à qui M. le duc d'Orléans l'avoit déjà accordée une fois sur un faux bruit qui se répandit de la mort de ce comte de Peyre. »
- Mort de la comtesse du Rouvre ; curiosités sur elle
- La vieille comtesse du Roure mourut en même pays. Fille du comte d'Artigny, elle fut fille d'honneur de Madame sous le nom de Mlle d'Artigny, « compagne et amie intime de Mlle de La Vallière, dont la faveur lui fit épouser en 1666 » le fils aîné du comte du Roure. « C'étoit une intrigante de beaucoup d'esprit et que la faveur de Mlle de La Vallière avoit accoutumée à beaucoup de hauteur. » Mêlée aux affaires de la comtesse de Soissons, « qui les firent chasser de la cour, puis avec la même dans les dépositions de la Voisin qui firent sortir la comtesse de Soissons du royaume pour toujours », elle « en fut quitte néanmoins pour l'exil en Languedoc », où elle passa le reste de sa vie. « On la craignoit partout. Elle vivoit d'ordinaire dans un château, et son mari dans un autre. »
- Mort et singularités de la marquise d’Alluy
- La marquise d'Alluye mourut au Palais-Royal. Née de Meaux du Fouilloux, fille d'honneur de Madame et compagne de Mlle d'Artigny, mêlée elle aussi à l'affaire de la Voisin et longtemps exilée, elle « passa sa vie dans les intrigues de galanterie, et quand son âge l'en exclut pour elle-même, dans celles d'autrui » : « jusqu'à sa mort, elle étoit le rendez-vous et la confidente des galanteries de Paris, dont, tous les matins, les intéressés lui rendoient compte ». Aimant « le monde et le jeu passionnément », elle mangeait le matin « une tranche de pâté ou de jambon » en écoutant les galants, soupait et jouait « où elle pouvoit, rentroit à quatre heures du matin, et a vécu de la sorte grasse et fraîche, sans nulle infirmité jusqu'à plus de quatre-vingts ans », « sans souci, sans contrainte et uniquement de plaisir ». « D'estime, elle ne s'en étoit jamais mise en peine, sinon d'être sûre et secrète au dernier point ; avec cela, tout le monde l'aimoit, mais il n'alloit guère de femmes chez elle. »
- Mort de l’abbé Gautier
- L'abbé Gautier, si souvent nommé « sur les négociations de la paix avec la reine Anne, et de celle d'Utrecht », mourut à Saint-Germain dans l'appartement que le feu roi lui avait donné, « avec des pensions et une bonne abbaye ». Retiré aussitôt après ces négociations « où il avoit été si heureusement employé, après en avoir ouvert lui-même le premier chemin », il « rentra en homme de bien modeste et humble, dans son état naturel, et y vécut comme s'il ne se fût jamais mêlé de rien, avec une rare simplicité, et qui a peu d'exemples en des gens de sa sorte », lui qui s'était « concilié l'estime et l'affection du roi et de ses ministres, de la reine Anne et des siens ».
- Mort et détails du célèbre Valero y Losa, de curé de campagne devenu, sans s’en être douté, évêque, puis archevêque de Tolède
- « Le célèbre archevêque de Tolède mourut aussi en ce même temps ; il s'appeloit don Francisco Valero y Losa, et il étoit simple curé d'une petite bourgade. » Pendant la guerre, il rendit de tels services — soutenir les peuples, « trouver des expédients pour les marches et les subsistances, avoir des avis sûrs de ce que faisoient et projetoient les ennemis » — que généraux et ministres « ne pouvoient assez louer son zèle, son industrie, sa vigilance et sa sagesse », sans que rien dérangeât « sa piété, les devoirs de sa paroisse, sa modestie, son désintéressement ». L'orage passé, il ne prit « pas seulement la peine d'en faire souvenir » : le P. Robinet, confesseur du roi d'Espagne, lui fit donner l'évêché de Badajoz, où il « vécut en excellent évêque », puis le fit passer à Tolède « avec l'applaudissement de toute la cour et l'acclamation de toute l'Espagne ». Il y fut « aussi modeste qu'il avoit été dans sa cure », « l'exemple de tous les évêques d'Espagne, l'exemple de la cour et celui de tout le royaume ».
- Éloge du P. Robinet, confesseur du roi d’Espagne, et son renvoi
- « Sa promotion à Tolède perdit le confesseur. » Le cardinal del Giudice voulait « ce riche et grand archevêché » et Mme des Ursins « en fit sa propre affaire » ; le P. Robinet « osa représenter avec la plus généreuse fermeté » au roi « quel affront il feroit à la nation espagnole, à l'amour et aux prodiges d'efforts de laquelle il devoit sa couronne, s'il la frustroit du premier et du plus grand archevêché, pour le donner à un étranger ». Il l'emporta ; Mme des Ursins, « qui ne pouvoit souffrir de résistance à son pouvoir et à ses volontés », « ne lui pardonna pas » et le fit renvoyer un an après, faisant « à l'Espagne une double et profonde plaie » — la perte d'un tel homme et le choix du P. Daubenton, « ce terrible jésuite ». Robinet, « véritablement soulagé de n'être plus dans une cour », mourut saintement à Strasbourg : « le seul confesseur du roi d'Espagne qui ait mérité de l'être », dont Saint-Simon entendit encore l'éloge en Espagne.
- Division entre le roi d’Angleterre et le prince de Galles ; sa cause ; leur apparent raccommodement
- « Il y avoit eu depuis longtemps une espèce de guerre déclarée entre le roi d'Angleterre et le prince de Galles. » Georges avait chassé son fils de son palais et retranché ses pensions au point « que le roi eut le dégoût que le parlement lui en assigna, même abondamment ». Cause profonde : « jamais le père n'avoit pu souffrir ce fils, parce qu'il ne le croyoit point à lui » — ayant surpris le comte de Koenigsmarck sortant un matin de la chambre de sa femme, il « le fit jeter sur-le-champ dans un four chaud, et enferma sa femme dans un château, bien resserrée et gardée, où elle a passé le reste de sa vie ». La princesse de Galles, « qui avoit beaucoup de sens, d'esprit, de tour et de grâces » et s'était « concilié toute l'Angleterre », adoucissait les choses. Les ministres, craignant son crédit et le parlement, conduisirent le roi à « se raccommoder avec son fils à certaines conditions » par son entremise : « le roi donna gros au prince de Galles, et le vit ; les ministres se sauvèrent, et tout parut oublié ». « La réconciliation fut donc une nouvelle intéressante pour toute l'Europe. »
- Duc de La Force, choisi pour aller faire les compliments à Londres, n’y va point, parce que le roi d’Angleterre ne veut point de cet éclat
- Dubois — « que je continuerai d'appeler l'abbé Dubois, parce qu'il ne porta pas longtemps le nom de son église que son cardinalat vint effacer » — attendait son chapeau « par le ricochet du crédit alors très grand du roi d'Angleterre sur l'empereur » et voulut témoigner sa joie du raccommodement « d'une façon éclatante ». Le duc de La Force, « qui ne se mêloit plus de finance, qui vouloit toujours se mêler de quelque chose » et « étoit toujours à l'affût », se proposa « par le chausse-pied d'y aller voir sa mère », retirée en Angleterre pour la religion ; Law le servit auprès de Dubois et il fut nommé pour porter les compliments. Mais Georges, « outré du retentissement que les éclats de son domestique avoient faits par toute l'Europe », fit prier le régent « de ne lui en envoyer aucun » : « le voyage du duc de La Force fut presque aussitôt rompu que déclaré », qui « en fut pour un commencement assez considérable de dépense » — et Dubois recueillit « le double fruit de cet éclat de joie, et de l'avoir arrêté également pour lui plaire ».
- Masseï à Paris, depuis nonce en France ; sa fortune, son caractère
- Masseï, qui avait apporté la barrette au cardinal de Bissy, arriva à Paris, futur nonce. « Il étoit fils du trompette de la ville de Florence, et avoit été petit garçon parmi les bas domestiques du pape, alors simple prélat » ; « son esprit et sa sagesse percèrent » et il devint secrétaire confident puis maître de chambre de son maître. Nonce après Bentivoglio, « comme il étoit honnête homme il ne lui ressembla en rien » et se conduisit « durant le plus grand feu de la constitution avec beaucoup de modération, d'honneur et de sagesse ». Il languit longtemps, car Benoît XIII, « qui eût été meilleur sous-prieur de dominicains que pape », ne voulait faire aucun nonce cardinal, disant qu'ils « n'étoient que des nouvellistes » ; Masseï « mouroit de faim », mais « supporta son indigence avec dignité » et « s'en alla sans rien devoir, véritablement regretté de tout le monde ». Cardinal en 1730 — sa calotte l'attendant à Forli à cause du « nouveau cérémonial des bâtards » —, légat de Romagne, il passa quatre-vingts ans : « un homme très raisonnable, droit, modeste, et qui toute sa vie avoit eu de fort bonnes mœurs ».
- Les Vénitiens se raccommodent avec le roi et rétablissent les Ottobon
- « Les Vénitiens, brouillés depuis longtemps avec le feu roi, par conséquent avec le roi son successeur, s'en lassèrent à la fin, et se raccommodèrent en ce temps-ci. » Le cardinal Ottoboni, dont la famille avait été inscrite au livre d'or par la promotion d'Alexandre VIII, avait « accepté la protection de France sans en avoir obtenu la permission du sénat, ce qui est un crime à Venise » : la république avait effacé « lui et tous les Ottobon du livre d'or », et le roi offensé « rompit tout commerce avec eux ». La république envoya deux ambassadeurs extraordinaires « faire excuse de ce qui s'étoit passé », rétablissant préalablement « le cardinal et les Ottobon dans le livre d'or et dans l'état et le rang de nobles Vénitiens ».
- État, intrigues, audace des bâtards du prince de Montbéliard, qui veulent être ses héritiers et légitimes
- Le prince de Montbéliard, cadet de Wurtemberg, vint demander que ses enfants « fussent reconnus légitimes et princes, quoiqu'il les eût de trois femmes qu'il avoit eues à la fois », appelant l'une « la douairière et l'autre la régnante ». « Qu'une folie de cette nature ait passé par la tête de quelqu'un, il y a de quoi s'en étonner, mais de la faire examiner comme chose susceptible de l'être sérieusement, cela fait voir à quel point le régent étoit facile. » « On se moqua de lui » ; le conseil aulique de Vienne « déclara tous ces enfants bâtards ». Il maria même un fils à une de ses filles — inceste vérifié depuis. Après sa mort, les bâtards, « réunis contre le duc de Wurtemberg, mais divisés entre eux », portèrent leurs prétentions au parlement de Paris, soutenus à prix d'argent par la Mezières et la princesse de Carignan, « ni moins intrigante ni moins intéressée », prenant « effrontément le nom, le titre, les armes et les livrées du feu prince de Montbéliard » et abjurant le luthéranisme pour gagner « les jésuites et toute la constitution ». L'empereur se fâcha ; l'affaire, reprise des années après, finit par « un arrêt contradictoire en la grand'chambre qui replongea cette canaille infâme dans le néant, d'où elle n'auroit jamais dû sortir » — la bâtarde ayant encore « l'impudence de conserver dans Paris son prétendu nom, titre, armes et livrées, qu'elle va traînant où elle peut, sans être presque plus reçue de personne ».
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