TOME X · CHAPITRE XV

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Résumé

L'extraction abrégée de Tallard et le mariage de son fils avec une Rohan : fiançailles dans le cabinet du roi « et la cause de cet honneur » ; la signature du roi déclarée par lui « de nul poids » aux contrats hors sa famille ; l'« adresse, puis hardiesse » des secrétaires d'État pour « se décrasser » de leur qualité de notaires publics ; Tallard signe partout au-dessus du prince de Rohan ; l'« abus faux d'une galanterie du roi » dont les Rohan abusent. Puis les renonciations solennelles : réflexions sommaires, pairs conviés — la séance historique du parlement.

Les entrées

Extraction abrégée de Tallard
Le maréchal de Tallard, n'ayant plus qu'un fils depuis Hochstedt, était « d'assez bonne noblesse », mais « pas illustrée, et par conséquent peu connue. Point de grands fiefs, peu d'emplois et dans le plus médiocre. » Son père, puîné, avait eu la terre de Tallard par sa femme Catherine de Bonne, et par le premier maréchal de Villeroy, frère de sa belle-mère, la sénéchaussée de Lyon : le maréchal était ainsi « cousin germain du second maréchal de Villeroy, dont il tira toute sa protection toute sa vie ».
Mariage de son fils avec une fille du prince de Rohan
« Il avoit donc grand besoin d'alliance ; et comme il étoit riche et grandement établi, surtout esclave de toute faveur, et aboyant toujours après elle, tout lui fut bon pour faire nager son fils. » L'éclat des Rohan « étoit lors en tout son brillant » : par le maréchal de Villeroy, « de tous les temps plus que l'ami intime de la duchesse de Ventadour », le mariage avec une des trois filles du prince de Rohan fut bientôt conclu — les Rohan comptant profiter « des biens, de la dignité, du gouvernement de Tallard » et de « l'esprit accort du père qu'ils comptoient mettre dans leur dépendance » —, « et le maréchal se démit de son duché en faveur de son fils ».
Fiançailles du duc de Tallard et de la fille du prince de Rohan dans le cabinet du roi, et la cause de cet honneur
« Le roi, lassé de faire dans son cabinet des fiançailles d'autres que des princes du sang…, ne put en refuser une encore plus marquée à la petite-fille de celle qu'il avoit tant aimée, et pour l'amour de laquelle il avoit princisé les Rohan. » Cet honneur, qui « ne s'accorde régulièrement que lorsque l'époux et l'épouse sont l'un et l'autre de ce rang », fut donné le mardi 14 mars : les fiançailles se firent dans le cabinet du roi par l'évêque de Metz, premier aumônier, « avec tout l'apparat possible ».
Signature du roi par lui déclarée de nul poids aux contrats de mariage hors sa famille
Le prince de Rohan « prit pour soi, et pour sa fille, toutes les qualités de prince qu'il lui plut » dans le contrat, sans difficulté pour la signature du roi, « qui avoit déclaré depuis très-longtemps que sa signature aux contrats de mariage hors de sa famille, n'étoit que pour l'honneur, et qu'elle n'approuve, ne donne et ne confirme quoi que ce soit dans ces actes ».
Adresse, puis hardiesse des secrétaires d’État pour se décrasser de leur qualité essentielle de notaires publics et de secrétaires du roi
Digression sur les secrétaires d'État, jadis notaires du roi dont la signature validait la sienne : quand le roi se mit à signer les contrats « jusque des personnes les plus viles », ils s'abstinrent d'y signer ; puis, lui faisant peur de l'effet confirmatif de leur seing, obtinrent de ne plus signer même les contrats de cérémonie. « C'est ainsi que les secrétaires d'État se sont peu à peu défaits de la crasse de leur origine. » Restait la qualité de secrétaires du roi : sous la Régence — « un roi qui ne pouvoit ni voir ni savoir, un homme de leur espèce, maître absolu…, un chancelier à qui les exils n'avoient laissé que la terreur et une flexibilité de girouette » —, « ils se dressèrent donc à eux-mêmes des lettres qui les autorisèrent à signer le nom du roi sans être secrétaires du roi…, et vendirent leurs charges. De cette façon, ceux qui n'étoient rien sont enfin devenus tout. »
Maréchal de Tallard signe partout au-dessus du prince de Rohan, et le duc de Tallard au-dessus de sa future
À la signature, le roi, « toujours galant et touché des figures aimables, plus encore du tendre souvenir de la grand'mère de la fiancée, dit au duc de Tallard qu'il le croyoit trop galant pour signer le premier et fit signer sa future ; mais il lui marqua lui-même l'endroit pour y signer, mettant le bout du doigt sur le papier, puis fit signer le duc de Tallard au-dessus d'elle… Le maréchal de Tallard alla signer immédiatement ensuite, et aussitôt après lui le prince de Rohan. »
Abus faux d’une galanterie du roi dont les Rohan tâchent d’abuser le monde
Les Rohan « débitèrent la galanterie du roi comme un avantage de princerie qu'il avoit décidé pour eux. Ils firent courir partout ce mensonge qui persuada les provinces… Les autres se moquèrent d'eux, et les Tallard, contents de la réalité et d'en avoir la preuve par le contrat de mariage même, où l'ordre des signatures démentoit la fausse vanterie…, ne firent semblant de rien. » À minuit, le cardinal de Rohan célébra le mariage dans la chapelle ; quatre soupers différents ; le lendemain, la mariée « reçut, sur le lit de la duchesse de Ventadour, les visites de toute la cour ».
Renonciations
« L'affaire des renonciations étoit mûre. La paix étoit arrêtée » ; l'Angleterre pressait « pour jouir, avec la gloire de l'avoir imposée à toutes les puissances, du repos domestique » que troublait le parti contraire. « Le roi d'Espagne avoit satisfait sur ce grand point des renonciations avec toute la solidité et la solennité qui se pouvoient désirer des lois, coutumes et usages d'Espagne : il n'y avoit plus que la France à l'imiter. »
Réflexions sommaires
Réflexions : que peuvent des renonciations « contre l'ordre constant, et jamais interrompu depuis Hugues Capet, sans que la France l'accepte par une loi nouvelle…, revêtue des formes et de la liberté qui puissent lui acquérir la force et la solidité nécessaire » ? Les princes, « soumis au roi le plus absolu et le plus jaloux de l'être qui ait jamais régné », assistèrent à la lecture et à l'enregistrement « sans qu'on ait auparavant exposé, moins encore traité la matière, ni que personne ait été interpellé d'opiner ». Contraste écrasant avec les solennités des Pyrénées ; mais le « culte suprême » de l'autorité royale « ne put recevoir la moindre atteinte…, ni par la considération de sa plus intime famille, ni par celle que cette idole à qui il sacrifioit tout alloit bientôt lui échapper à son âge, et le laisser paroître nu devant Dieu comme le dernier de ses sujets ».
Pairs conviés de la part du roi, chacun par le premier maître des cérémonies, de se trouver au parlement
« Tout ce qu'on put obtenir pour rendre la chose plus solennelle fut l'assistance des pairs. » Le roi voulait se contenter d'un souhait général ; Saint-Simon avertit M. le duc d'Orléans que « si les pairs n'étoient pas invités de sa part, chacun par le grand maître des cérémonies…, pas un seul ne se trouveroit au parlement ». L'avis réussit : Dreux alla lui-même chez tous les pairs logés à Versailles, laissant un billet portant « que M. le duc tel est averti de la part du roi qu'il se traitera tel jour au parlement de matières très-importantes, auxquelles Sa Majesté désire qu'il assiste ».
Embarras de M. le duc de Berry pour répondre au compliment du premier président ; comment levé
La séance devait s'ouvrir par un compliment du premier président de Mesmes auquel M. le duc de Berry devait répondre : « il en fut fort en peine ». Mme de Saint-Simon « trouva moyen par un subalterne d'avoir le discours du premier président » ; le prince, effrayé, accepta que Saint-Simon fît la réponse : « je fis donc une réponse d'une page et demie…, je l'abrégeai ; il la voulut encore plus courte, tellement qu'elle n'avoit au plus que les trois quarts d'une page. Le voilà donc à l'apprendre par cœur ; il en vint à bout, et la récita dans son cabinet seul à Mme de Saint-Simon la veille de la séance. »
Ducs de Berry et d’Orléans vont de Versailles au parlement
Le mercredi 15 mars, à six heures du matin, en habit de parlement, Saint-Simon et le duc de Saint-Aignan montèrent au-devant du carrosse des deux princes. « Il fut fort silencieux en chemin… M. le duc d'Orléans, au contraire, fut fort gai, et fit des contes de sa jeunesse et de ses courses nocturnes à pied dans Paris qui lui en avoient appris les rues, auxquels M. le duc de Berry ne prit aucune part. » À la porte de la Conférence, « les trompettes et les timbales des gardes de M. le duc de Berry… firent grand bruit tout le reste de la marche, qui ne fut plus qu'au pas jusqu'au palais ».
Messe à la Sainte-Chapelle
À la Sainte-Chapelle, l'abbé de Champigny, trésorier, les reçut « comme ils ont accoutumé de recevoir les fils de France ». Les deux princes se placèrent aux deux hautes stalles les plus proches de l'autel, sur drap de pied et carreaux ; Saint-Simon laissa la troisième stalle vide et retira le carreau mis à la quatrième, Saint-Aignan à la cinquième — nul autre ne monta aux hautes stalles pendant la messe basse.
Marche de la Sainte-Chapelle à la grand’chambre
À la sortie, deux présidents à mortier et deux conseillers députés reçurent M. le duc de Berry ; « on se mit en marche, les deux présidents aux deux côtés de M. le duc de Berry…, précédé de M. le duc d'Orléans entre les deux conseillers ; je marchois immédiatement seul devant ce prince… La foule du peuple, depuis la Sainte-Chapelle jusqu'à la grand'chambre, étoit telle, qu'une épingle ne seroit pas tombée à terre, et des gens grimpés de tous les côtés où ils purent. »
Séance en bas
La séance était entière : princes, pairs, tout le parlement, tournelle, enquêtes et requêtes. « On étoit en bas parce que ce qu'on alloit faire étoit supposé à huis clos, mais toute la grand'chambre étoit pleine en confusion de toutes sortes de personnes debout en foule. » « Le duc de Shrewsbury…, étoit en haut dans la lanterne, du côté de la cheminée, qu'on avoit préparée pour lui, comme témoin nécessaire de cet acte de la part de l'Angleterre. »
Pairs séants et absents ; nombre de pairs et de pairies
Saint-Simon dresse la liste complète des pairs présents et absents — « on verra ainsi tout ce qui existoit alors de ducs et pairs en France » : en séance, « un fils de France, un petit-fils de France, deux princes du sang, deux bâtards, cinq pairs ecclésiastiques et dix-huit pairs laïques » — vingt-neuf en tout ; vingt-cinq absents (malades, non reçus faute d'âge, démissionnaires, ou comme le cardinal de Janson mourant). « Cela faisoit alors sept pairies ecclésiastiques…, trente-sept duchés-pairies laïques, et par les démissions quarante-deux ducs et pairs, sans compter les bâtards. » Le chancelier, qui n'aimait pas les cérémonies, ne vint pas tenir une séance qui « sembloit peu dans les règles ».
M. le duc de Berry demeure court
Le compliment du premier président achevé, ce fut au prince à répondre : « Il ôta à demi son chapeau, le remit tout de suite, regarda le premier président, et dit : “Monsieur…” Après un moment de pause, il répéta : “Monsieur…” il regarda la compagnie, et puis dit encore : “Monsieur…” Il se tourna à M. le duc d'Orléans, plus rouges tous deux que le feu…, et finalement demeura court sans qu'autre chose que “Monsieur” lui pût sortir de la bouche… J'en suois, mais il n'y avoit plus de remède. » Le premier président « finit cette cruelle scène » en s'inclinant « comme si la réponse étoit finie ». Les gens du roi exposèrent alors l'objet : retirer les lettres patentes conservant le droit du roi d'Espagne, lire ses renonciations et celles des ducs de Berry et d'Orléans, et les enregistrer ; « on opina du bonnet : tout cela fut fort long ».
Entre-deux de séance
L'arrêt prononcé, présidents et magistrature s'en allèrent à la buvette. « M. le duc d'Orléans ne se leva point du tout…; sur cet exemple, les deux princes du sang et les deux bâtards…, ne se levèrent point du tout ; et les pairs, qui jamais ne se lèvent pour les présidents à mortier…, demeurèrent pareillement assis. » Puis chacun quitta sa place et l'on causa debout, pêle-mêle, dans le parquet, pendant qu'on redoublait un banc fleurdelisé aux hauts sièges pour que tous les pairs y tinssent.
M. le duc de Berry et tous pairs en séance en haut
Aux hauts sièges, les princes firent appeler Saint-Simon : fallait-il se lever au retour du premier président ? « Je leur dis que non ; qu'ils devoient demeurer découverts…, et leur rendre une légère inclination de corps, sans bouger d'ailleurs. » M. le Duc l'arrêta au passage pour la même question : « Je souris, et je lui dis que j'ignorois ce qu'il vouloit bien accorder à ces messieurs-là ; mais que M. le duc de Berry ni M. le duc d'Orléans ne se lèveroient, ni n'en feroient pas le moindre semblant. »
Orgueilleuse lenteur des présidents à revenir en place, pour lesquels nul ne se lève
« La morgue présidentale n'avoit garde de manquer une si belle occasion de s'exercer sur des fils de France. Ils prolongèrent leur toilette plus de trois gros quarts d'heure, et ils excitèrent les murmures tout haut… Enfin ils arrivèrent, et je remarquai que la rougeur monta bien forte au visage du premier président…, lorsqu'ils virent M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans ne branler pas à leur arrivée…, et qu'ils n'eurent de tous, ainsi que des pairs…, que la légère inclination que j'avois proposée. »
Séance en haut
« Comme c'étoit jouer à la Madame en haut, comme on avoit fait en bas », le premier président « cria qu'on ouvrît les portes et qu'on fît entrer. C'étoit pour la forme ; elles n'avoient pas été fermées un moment de toute cette longue matinée. » Puis « on recommença à lire et à débiter, mais en autres termes, pour varier l'éloquence des gens du roi, les mêmes choses qui s'étoient lues et plaidées en la séance d'en bas, en sorte que la longueur en fut excessive ».
Deux petites aventures risibles
Deux aventures risibles : placé entre Richelieu et La Force, Saint-Simon « sentit frétiller le bonhomme Richelieu », qui prenait de la casse tous les soirs et se mourait « d'envie d'aller à la garde-robe » : « la frayeur me saisit pour ses chausses, et par conséquent pour mon nez… les menaces de ne pouvoir plus se retenir continuèrent toute la séance » — l'abbé Robert et des huissiers l'extirpèrent à grand-peine. Aux hauts sièges, M. de Metz, « le dos à mes genoux », déclara « qu'il crevoit d'envie de pisser » : « je lui proposai de pisser devant lui sur les oreilles des conseillers qui se trouvoient au-dessous de lui » ; les ducs de Tresmes et de Charost « lui disoient à tous moments de se tenir, comme ils auroient fait à un enfant, et que nous mourions de rire… Il nous divertit toute la séance. »
Levée de la séance et sortie
« Il étoit fort tard quand tout fut achevé. » Les princes descendirent par le petit degré du coin du roi, reconduits par les mêmes présidents et conseillers jusqu'au degré de la Sainte-Chapelle ; pairs et présidents debout se saluèrent et sortirent chacun par leur lanterne, les pairs « ensemble, deux à deux, précédés d'un huissier à l'ordinaire ».
Dîner au Palais-Royal
M. le duc d'Orléans avait convié force pairs et gens de qualité à dîner au Palais-Royal : « on servit une table de prodigieuse grandeur, qui fut également splendide et délicate, sans aucun plat gras. M. le duc de Berry se mit au milieu dans un fauteuil, reçut la serviette que lui présenta M. le duc d'Orléans…, mais point de cadenas. » « L'extrême sérieux de M. le duc de Berry, et son silence devant et pendant le repas, en ôta la gaieté… M. le duc d'Orléans fut d'une politesse infinie et très-attentif pour tout le monde. Les deux princes du sang et les deux légitimés qui s'étoient trouvés au parlement ne furent point invités au Palais-Royal, ni l'ambassadeur d'Angleterre. »
Retour à Versailles
Les princes revinrent au pas jusqu'à la porte Saint-Honoré avec la même pompe. « Ils parurent l'un et l'autre fort scandalisés de plusieurs choses qu'ils avoient remarquées au parlement » ; M. le duc de Berry, « qui ne se rasséréna point pendant tout le chemin, tint le carrosse dans le sérieux et la réserve. » Ils descendirent à Versailles dans la cour des Princes, où un message de la duchesse de Ventadour les attendait pour la visite à la nouvelle duchesse de Tallard.
Indiscret compliment de Mme de Montauban à M. le duc de Berry
Chez la mariée, la princesse de Montauban, « avec sa flatterie ordinaire, et sans savoir un mot de ce qui s'étoit passé, se mit à crier, dès qu'elle aperçut M. le duc de Berry, qu'elle étoit charmée de la grâce et de la digne éloquence avec laquelle il avoit parlé au parlement… M. le duc de Berry rougit de dépit, sans dire une parole » ; elle « de redoubler, d'admirer sa modestie, qui le faisoit rougir », et le poursuivit de louanges jusqu'au bout de la reconduite.
Désespoir et réflexions de M. le duc de Berry
Le prince prit alors Mme de Saint-Simon, s'enferma avec elle dans son cabinet, « se jeta dans un fauteuil, s'écria qu'il étoit déshonoré, et le voilà aux hauts cris et à pleurer à chaudes larmes », persuadé que Mme de Montauban s'était moquée de lui. Puis, s'en prenant à son éducation : « Ils n'ont songé qu'à m'abêtir et à étouffer tout ce que je pouvois être. J'étois cadet, je tenois tête à mon frère, ils ont eu peur des suites, ils m'ont anéanti ; on ne m'a rien appris qu'à jouer et à chasser, et ils ont réussi à faire de moi un sot et une bête, incapable de tout…, et qui sera le mépris et la risée du monde. » « Cet étrange tête-à-tête dura près de deux heures… Personne n'a osé depuis parler, non-seulement à lui, mais devant lui de cette séance du parlement. » Le même jour, Shrewsbury dépêcha des courriers « qui hâtèrent très-promptement la signature de la paix entre toutes les puissances, excepté l'empereur ».

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