TOME XVIII · CHAPITRE IV

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Résumé

Lede, grand d'Espagne, victorieux en Afrique ; la mortification de Giudice à Rome, « dépouillé de la protection d'Allemagne » au profit d'Althan « qu'il courtise bassement » ; la princesse des Ursins fixée à Rome « où elle est considérée » — la fin des grands fauves d'Espagne ; Barbarigo, Borgia et Cienfuegos cardinaux ; Saint-Étienne de Caen au cardinal de Mailly ; survivance d'Uzès ; le voyage de la duchesse d'Hanovre — « sa nullité à Vienne, son changement de nom, son état ambigu et délaissé à Paris », avec les « nouveautés étranges, mais sans suite » ; La Houssaye contrôleur général.

Les entrées

Lede, fait grand d’Espagne, est victorieux en Afrique
« Le marquis de Lede, tout foible qu'il fût à la tête de l'armée d'Espagne, s'y étoit montré grand, vaillant et habile capitaine. » Le roi d'Espagne, « qui aimoit à faire la guerre, ne voulut pas laisser ses troupes inutiles » : il fit Lede grand d'Espagne et le fit passer en Afrique, où « il fit lever aux Mores le siège de Ceuta qu'ils faisoient depuis longtemps, reprit Oran, gagna plusieurs victoires et revint en Espagne avec la plus grande réputation, où il reçut l'ordre de la Toison d'or ».
Mortification du cardinal del Giudice à Rome dépouillé de la protection d’Allemagne en faveur du cardinal d’Althan, qu’il courtise bassement
« Le cardinal del Giudice reçut en ce temps-ci une grande mortification. » Transfuge « forcé par Albéroni du service du roi d'Espagne », chargé des affaires de l'empereur à Rome, il en fut dépouillé quand le cardinal d'Althan, frère du favori impérial, arriva prendre le chapeau « avec toute la hauteur d'un favori allemand ». « Giudice, qui n'avoit plus de ressource ni de nouveau maître à prendre, ploya les épaules, et eut la bassesse de donner chez lui une fête magnifique au cardinal d'Althan. »
Princesse des Ursins à Rome pour toujours, où elle est considérée
« Il vit arriver à Rome la princesse des Ursins, qui, lassée enfin du séjour de Gênes, s'étoit déterminée à venir fixer son séjour dans son ancienne demeure, où elle fut reçue avec beaucoup de considération du pape et de sa cour, du roi et de la reine d'Angleterre, à qui elle s'attacha, du sacré collège, et de tout ce qu'il y avoit de principal et de plus grand à Rome ; mais Giudice ne la vit pas. »
Barbarigo, Borgia et Cienfuegos faits cardinaux, quels
« Le pape fit presque en même temps trois cardinaux : Barbarigo, Vénitien, évêque de Brescia, réservé in petto de la dernière promotion ; Borgia, Espagnol, patriarche des Indes, que j'ai fort vu en Espagne, et le fameux jésuite espagnol Cienfuegos, homme de tant d'esprit et d'intrigue, qui débaucha l'amirante de Castille, dont il étoit confesseur », et l'accompagna dans sa fuite en Portugal avant de servir l'empereur à Vienne. « Ces trois cardinaux étoient de la nomination de l'empereur, du roi d'Espagne et de la république de Venise. »
Saint-Étienne de Caen au cardinal de Mailly
« J'obtins l'abbaye de Saint-Étienne de Caen pour le cardinal de Mailly. »
La survivance des gouvernements du duc d’Uzès à son fils
Saint-Simon obtint aussi « la survivance des gouvernements de Saintonge et d'Angoumois du duc d'Uzès pour son fils ».
Voyage et retour à Paris de la duchesse d’Hanovre
La duchesse de Hanovre, autrefois mortifiée en France puis à Vienne, mère de la duchesse de Modène et de l'impératrice femme de Joseph, « lasse au bout de dix ans des caprices de son gendre » de Modène, « résolut de tenter encore une fois fortune à Vienne, et, si elle n'y réussissoit pas, de venir en France, où elle n'ignoroit pas que tout avoit changé de face, les prétentions les plus absurdes bien reçues, tout désordre et toute confusion protégée, tout ordre, toute règle, tout droit proscrit ».
Sa nullité à Vienne ; son changement de nom ; son état ambigu et délaissé à Paris
À Vienne, « on se souvenoit avec dégoût des prétentions qu'elle y avoit montrées » : on la fit demeurer à Aschau, où l'impératrice sa fille la vit quelques jours. Elle prit alors le chemin de la France et « crut faire oublier la façon dont elle y avoit été traitée, en changeant de nom » : « duchesse de Brunschweig, que les François prononcent Brunswick ». Mme la Princesse lui obtint un grand appartement du Luxembourg. Mais à Paris, « qui que ce soit, hommes ni femmes, ne lui donna signe de vie ; elle ne put apprivoiser que des gens de rien et des bourgeoises inconnues, ravies de se croire admises à une petite cour où elles faisoient bonne chère et jouoient un petit jeu à leur portée » ; « elle étoit riche, se repaissoit de ses chimères et vivoit contente dans sa petite et mauvaise compagnie, où elle jouoit la petite souveraine ».
Nouveautés étranges, mais sans suite à son égard
« On vit une chose sans exemple, que l'abbé Dubois, pour l'intérêt de son chapeau, arracha de M. le duc d'Orléans, dans la pensée d'en faire bien sa cour au roi d'Angleterre, qui étoit de la maison de Brunswick » : « le roi l'alla voir, à l'étonnement public et quelque chose de plus. La visite se passa debout et fut de peu de moments. » « Deux jours après, la duchesse de Brunswick eut la bonté de faire l'honneur au roi de lui rendre sa visite. » « Ce début lui fit prendre de grands airs et vouloir se donner tous les avantages dont jouissent les princesses du sang, et même en usurper davantage » — mais sans suite : « elle se mit sur le pied qu'elle voulut ; mais elle n'y put mettre le monde ».
La Houssaye contrôleur général ; quel
« Tout à la fin de l'année, Pelletier de La Houssaye fut contrôleur général. » Intendant d'Alsace, « il en écrivoit des lettres de sa main et des mémoires, dont la netteté et la capacité étoient merveilleuses » ; mais « à travers cette écorce et la réputation qu'il avoit usurpée, il montra bientôt le tuf. On découvrit qu'il avoit un secrétaire extrêmement capable, qui contrefaisoit son écriture à ne les pouvoir distinguer, qui envoyoit d'Alsace ces lettres et ces mémoires qu'on admiroit, pendant que La Houssaye se divertissoit, car il étoit homme de plaisir en tout genre ». Contrôleur général par Dubois, « il prit beaucoup de morgue et d'insolence, et montra l'épaisseur de son esprit et de sa compréhension, jusqu'à n'entendre pas la moindre affaire ».
Triste fin et mort de Guiscard
« Guiscard mourut en ce temps-ci d'une manière étrange. » Gouverneur de Sedan, cordon bleu de la défense de Namur, « bon homme, honnête homme, doux et d'un commerce agréable », il ne put jamais revenir de sa disgrâce après Ramillies : « sa disgrâce et plus encore la cause de sa disgrâce troubloit tout son repos ». Retiré en Picardie dans sa terre de Guiscard, « la mélancolie l'y gagna de plus en plus ». Atteint d'« un peu de goutte légère », il quitta son appartement pour « une tour à l'autre bout de la cour », garda le lit sans mal apparent ; sa fille le pressant de se lever, « il lui répondit que ce n'étoit plus la peine, et lui tint quelques discours ambigus. La conclusion fut que, sans nul accident qui parût, il mourut le soir de ce même jour à soixante-onze ou douze ans. »
Mort et caractère de Caumartin
« Caumartin, conseiller d'État et intendant des finances, mourut aussi en ce même temps. » Il « avoit pris tous les grands airs et les manières du maréchal de Villeroy, et s'étoit fait par là un extérieur également ridicule et rebutant » ; mais « le dedans étoit tout autre que le dehors : c'étoit un très bon homme, doux, sociable, serviable », « fort instruit dans son métier de magistrature et dans celui de finance, avec beaucoup d'esprit ». « Il savoit infiniment d'histoire, de généalogie, d'anciens événements de la cour. Il n'avoit jamais lu que la plume ou un crayon à la main ; il avoit infiniment lu, et n'avoit jamais rien oublié de ce qu'il avoit lu, jusqu'à en citer le livre et la page » — « quand on vouloit un répertoire, le plus instructif et le plus agréable ».
Époque du velours en habits ordinaires pour les gens de robe
« C'est le premier homme de robe qui ait hasardé de paroître en justaucorps et manteau de velours dans les dernières années du roi. Ce fut d'abord une huée à Versailles ; il la soutint, on s'y accoutuma ; nul autre n'osa l'imiter de longtemps, et puis peu à peu ce n'est plus que velours pour les magistrats, qui d'eux a gagné les avocats, les médecins, les notaires, les marchands, les apothicaires et jusqu'aux gros procureurs. »
Le parlement enregistre la déclaration pour recevoir la constitution, et revient à Paris
Dubois et le régent, voyant « l'inutilité et le ridicule effet » de l'enregistrement forcé au grand conseil, reprirent les négociations avec le parlement : « elles durèrent trois mois, et ces trois mois furent une mine et une abondante veine d'or pour le premier président, qui vendoit le régent à sa compagnie, pour s'y réaccréditer, et qui enfin la vendit au régent ». Craignant de « passer l'hiver à Pontoise » et de devoir « mettre bas sa table », il se fit valoir de ramener sa compagnie à Paris « si elle vouloit enregistrer une déclaration qu'ils sauroient toujours bien expliquer dans la pratique ». « Le parlement l'enregistra le 4 décembre, et deux jours après il eut son rappel à Paris. »
Chambre établie aux Grands-Augustins pour vider force procès
Peu avant ce retour, « on établit aux Grands-Augustins une chambre pour juger en dernier ressort quantité de procès restés depuis longtemps aux rôles », présidée par Armenonville avec six conseillers d'État et dix maîtres des requêtes. Le parlement y consentit « parce qu'il sentit qu'il étoit si chargé et si arriéré de procès, à force de s'être abandonné aux affaires publiques et à ne rien faire à Pontoise ». « Ce nouveau tribunal se rendit recommandable par son équité, son travail et son expédition ; il vida tout ce qui y fut porté, et Armenonville en particulier s'y acquit beaucoup d'honneur. »
Mariage du duc de Lorges avec Mlle de Mesmes
Apprenant l'agrément demandé pour le mariage du duc de Lorges avec la fille aînée du premier président, « ma surprise et ma colère me firent lever brusquement et jeter mon tabouret à l'autre bout du petit cabinet d'hiver ». Après tout ce qu'il avait fait pour ce beau-frère — jusqu'à un arrêt du conseil antidaté pour couvrir sa route ouverte « tout à travers de la forêt de Livry » —, « tel fut le salaire ». Le mariage se fit à Pontoise « avec toute la magnificence du premier président ». Mais « Mme de Saint-Simon ne cessoit de répandre des larmes en silence ; elle ne mangeoit et ne dormoit plus ; sa santé délicate s'altéroit visiblement » : « je fis à la conservation de Mme de Saint-Simon un sacrifice vraiment sanglant ». La réconciliation se fit par degrés — le premier président vint « en robe de cérémonie » l'accabler « de compliments et de respects », les repas de noce s'échangèrent — « ainsi finit la division atroce qui me séparoit du premier président depuis l'affaire du bonnet ». Et de Mme de Fontenilles, sœur du premier président, naquit une amitié « étroite qui a toujours duré depuis ».
Mariage du duc de Brissac avec Mlle Pécoil
« Le duc de Brissac épousa en même temps Mlle Pécoil, très riche héritière, dont le père étoit mort maître des requêtes, et la mère étoit fille de Le Gendre, très riche négociant de Rouen. » « MM. de Brissac ne sont pas délicats depuis longtemps en alliances, et toutefois n'en paraissent pas plus riches. Les écus s'envolent, la crasse demeure. »
Mort étrange du vieux Pécoil
Le grand-père Pécoil, « bourgeois de Lyon, gros marchand et d'une avarice extrême », avait « un grand coffre-fort rempli d'argent dans un fond de cave, fermé d'une porte de fer à secret ». « Il disparut un jour si longtemps que sa femme et deux ou trois valets le cherchèrent partout » ; on enfonça les portes « et trouvèrent enfin celle de fer ». « Après un long travail ils entrèrent et trouvèrent le vieil avare mort auprès de son coffre-fort, qui apparemment n'avoit pu retrouver le secret de la serrure après s'être enfermé en dedans, et n'avoit pu l'ouvrir : fin bien horrible en toutes manières. »
Ambassadeur du Grand Seigneur en France
« Le Grand Seigneur avoit nommé et fait partir un ambassadeur pour venir complimenter le roi sur son avènement à la couronne. Comme c'est une chose fort peu usitée à l'orgueil de la Porte, notre cour en fut extrêmement flattée » — pour « l'honneur et la considération des lieux saints de la Palestine » comme pour « l'intérêt du commerce et de la bannière de France dans la Méditerranée ». « Il débarqua à Toulon, et à cause de la peste on l'obligea à la quarantaine, et on le fit venir par Toulouse à Bordeaux et de là à Paris. »
Congrès de Cambrai inutile
« On étoit près d'ouvrir le congrès de Cambrai dont l'objet étoit de régler ce qui ne l'avoit pu être entre l'empereur et l'Espagne et quelques suites de ce qui l'avoit été à Bade. » « Toutes les puissances de l'Europe y envoyèrent. Cette assemblée dura longtemps, où les cuisiniers eurent plus d'affaires que leurs maîtres. Elle se sépara à la fin sans avoir rien fait. »
Saint-Contest et Morville y vont ambassadeurs plénipotentiaires
« Saint-Contest, qui avoit été troisième ambassadeur plénipotentiaire à la paix de Bade, le fut en premier à Cambrai avec Morville, fils d'Armenonville, ambassadeur en Hollande. »
Sage pensée du cardinal Gualterio
« Le cardinal Gualterio, avec qui j'étois en commerce réglé toutes les semaines, m'écrivit pendant ce congrès une chose très sensée : c'étoit de profiter de cette assemblée des ministres de toutes les grandes puissances de l'Europe, pour convenir entre elles des entrées et de la suite de leurs ambassadeurs dans toutes les cours, dont la dépense toujours plus grande croissant toujours, à qui aura plus de carrosses et d'équipages les plus magnifiques, ruine les ambassadeurs en coûtant fort cher à leurs maîtres, de mettre ainsi des bornes à l'émulation et à la dépense. »
Maulevrier-Langeron en Espagne
L'abbé de Maulevrier « fit tant qu'il persuada à l'abbé Dubois d'envoyer en Espagne Maulevrier, son neveu, qui étoit lieutenant général ». Les Andrault, « fort légers », de tout temps attachés aux Villeroy, « domestiques de l'hôtel de Condé » et tout aux du Maine : « ce n'étoit pas là des titres à faire valoir à M. le duc d'Orléans pour être envoyé du roi en Espagne ; néanmoins il le fut », flanqué du financier Robin pour le commerce. La maladie du pape, « qu'on crut trop tôt désespérée », fit préparer nos cardinaux au départ et permit au cardinal de Polignac, exilé à Anchin, de revenir saluer le roi.
Law sort enfin du royaume
« L'année finit par le départ subit et secret de Law, qui n'avoit plus de ressources, et qu'il fallut enfin sacrifier au public. On ne le sut que parce que le fils aîné d'Argenson, intendant à Maubeuge, eut la bêtise de l'arrêter » — son courrier « lui fut redépêché sur-le-champ avec une forte réprimande de n'avoir pas déféré aux passeports que M. le duc d'Orléans lui avoit fait expédier ». Law gagna Bruxelles, où le marquis de Prié « le reçut très bien », puis Liège et l'Allemagne, « où il alla offrir ses talents à quelques princes qui tous le remercièrent. Après avoir ainsi rôdé, il passa par le Tyrol, vit quelques cours d'Italie, dont pas une ne l'arrêta, et enfin se retira à Venise, où cette république n'en fit aucun usage. »
Son caractère ; sa fin ; sa famille
« Law étoit Écossois, fort douteusement gentilhomme, grand et fort bien fait, d'un visage et d'une physionomie agréables. » Sa femme « n'étoit point sa femme » — « de bonne maison d'Angleterre », elle « avoit suivi Law par amour » et portait son nom sans l'avoir épousé. Saint-Simon maintient son jugement : « il n'y eut ni avarice ni friponnerie en son fait. C'étoit un homme doux, bon, respectueux, que l'excès du crédit et de la fortune n'avoit point gâté. » « C'étoit un homme de système, de calcul, de comparaison, fort instruit et profond en ce genre » ; « sa banque étoit une chose excellente dans une république ou dans un pays comme l'Angleterre » ; « son Mississipi, il en fut la dupe, et crut de bonne foi faire de grands et riches établissements en Amérique. Il raisonnoit comme un Anglois, et ignoroit combien est contraire au commerce la légèreté de la nation » et « les inconvénients d'un gouvernement despotique ». Quant à sa « proscription d'espèces, puis de pierreries, pour n'avoir que du papier en France », c'est « un système que je n'ai jamais compris ni personne, je pense, dans tous les siècles qui se sont écoulés depuis celui d'Abraham, qui acheta un sépulcre en argent pour Sara ». « Il vécut plusieurs années à Venise avec fort peu de bien, et y mourut catholique, ayant vécu honnêtement, quoique fort médiocrement, sagement et modestement. Ainsi se termina l'année 1720. »

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