TOME IV · CHAPITRE XI

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Résumé

L'archiduc en Hollande, non reconnu du pape ; Marcilly dégradé à Vienne ; la bataille de Spire gagnée et Landau rendu à Tallard. Tessé à Chambéry, la conduite équivoque de Vaudémont ; Vendôme, refusé du bâton, tente en vain de commander aux maréchaux de France. La Feuillade en Dauphiné ; retours de Toulouse, Cœuvres, Villars, Tallard, du cardinal d'Estrées et de Rouillé (avec son caractère). Berwick général en Espagne et Puységur — dont le portrait est un des plus estimés du livre — envoyé avec des troupes françaises ; nouvelle junte.

Les entrées

L’archiduc en Hollande, non reconnu du pape
« L'archiduc étoit arrivé en Hollande, reconnu par cette république, l'Angleterre, le Portugal, Brandebourg, Savoie et Hanovre, comme roi d'Espagne, sous le nom de Charles III, et bientôt après par presque toutes les autres puissances de l'Europe. » Seule exception éclatante : « le pape, à qui l'empereur donna part de cette déclaration par une lettre, ayant su ce qu'elle contenoit, la renvoya à son ministre sans l'avoir ouverte. »
Marcilly à Lyon, dégradé à Vienne
« Landau se défendoit vigoureusement. La dégradation des armes prononcée contre Marcilly, pour avoir rendu Brisach, par le conseil de guerre, et cet officier en fuite et réfugié à Lyon, fut une vive leçon au gouverneur de la place assiégée pour se bien défendre » — l'exemple de Vienne servait paradoxalement la défense de la place que la France assiégeait.
Bataille de Spire gagnée sur les Impériaux
Le 15 novembre, Tallard, sorti de ses lignes au-devant de l'armée de secours du prince de Hesse et joint à la pointe du jour par la cavalerie de Pracontal, livra la bataille de Spire : la cavalerie ennemie « mena assez mal celle de notre gauche », mais l'infanterie de Tallard chargea « la baïonnette au bout du fusil avec tant de vigueur, que quantité de soldats ennemis furent tués dans les rangs ». « La victoire fut complète et surprit agréablement le maréchal de Tallard, qui étoit fort étourdi vers notre gauche [...], et qui apprit ce grand succès au moment qu'il n'espéroit rien moins. » Six mille ennemis tués, quatre mille prisonniers, tout le canon, contre quatre ou cinq cents hommes. Pracontal y fut tué, ainsi que le jeune Beaumanoir : « il ne porta pas loin la malédiction que son père lui donna en mourant [...]. Il ne laissa point d'enfants, et en lui finit cette maison ancienne et illustre. » Monseigneur, à l'Opéra, « fit cesser les acteurs pour l'apprendre aux spectateurs ».
Landau rendu à Tallard, qui met sont armée en quartiers d’hiver
« Le soir même Laubanie manda à Tallard, qui étoit sur le champ de bataille, que la chamade étoit battue » : Landau reçut une capitulation honorable — des quatre mille hommes de la garnison, « il n'en sortit que mille sept cents sous les armes ». Labaume, fils du maréchal, fut fait brigadier, « et Laubanie eut le gouvernement de Landau. Peu après l'armée du Rhin entra dans ses quartiers d'hiver, ainsi que celle de Flandre. » La double journée de Spire et Landau couronnait l'année : le bâton de Tallard était magnifiquement justifié.
Tessé à Chambéry ; conduite de Vaudémont ; Tessé destiné à commander son armée
« Tessé étoit dans Chambéry et avoit occupé presque toute la Savoie. » Il était destiné à commander l'armée de Vaudemont, lequel, « prévoyant les difficultés que la défection de M. de Savoie alloit apporter à la guerre d'Italie, ne vouloit pas s'exposer aux événements problématiques entre ses anciens protecteurs et ses nouveaux maîtres, et avoit pris son parti de se retirer à Milan et de s'y préparer à en emporter les dépouilles si nous le perdions ou à y demeurer le maître si ce duché restoit au roi d'Espagne. L'état de sa santé, dont il a tiré dans tous les divers temps un merveilleux parti, lui servit de prétexte. »
Vendôme, refusé du bâton, tente en vain de commander les maréchaux de France, mais [il l’obtient pour] ses cadets de lieutenant général
Vendôme, refusé jadis du bâton — le roi « retenu par la grandeur de ses bâtards » lui avait assuré « qu'il n'y perdroit rien » —, tenta d'obtenir une patente pour commander les maréchaux de France : « le roi se choqua de la proposition. » Il en hasarda une modifiée : commander seulement ses cadets. Villeroy « se récria contre, émut les maréchaux de France et l'empêcha ». Mais le mot du roi à Tessé, qui proposait d'éviter Vendôme, vaut son pesant d'or : « il ne falloit pas accoutumer ces messieurs-là à être si délicats ; [...] ces messieurs-là en avoient bien assez, et il ne falloit ni ne vouloit les gâter davantage ; ils l'étoient bien assez. » Tessé, « qui me l'a plus d'une fois raconté, en fut surpris au dernier point, mais, en nez fin, il ne laissa pas de biaiser pour plaire à M. de Vendôme et encore plus à M. du Maine ». « On verra que M. du Maine, par Mme de Maintenon [...], ne laissa pas longtemps le roi dans cette humeur. »
La Feuillade en Dauphiné
« On vit un prodige de la faveur de Chamillart » : La Feuillade, que le roi avait failli casser et pour qui il s'était « déterminé à ne jamais rien faire », obtint par son beau-père, « sous prétexte qu'il avoit le gouvernement de Dauphiné, le commandement » de deux provinces frontières et d'un corps d'armée — « de colonel réformé qu'il étoit trois mois auparavant ». « La surprise de la cour fut extrême, celle des troupes ne fut pas moindre, ni l'étonnement amer des premiers officiers généraux. » Il prit Annecy « avec quelques volées de canon » et nettoya des postes que Tessé avait « exprès laissés pour faire sa cour au ministre ». « Chamillart enivré de son gendre étoit dans le ravissement, et La Feuillade en partant ne tenoit pas dans sa peau. »
Retour du comte de Toulouse et du maréchal de Cœuvres
« Le comte de Toulouse revint à la cour, et peu de jours après le maréchal de Cœuvres ; ils avoient passé un long temps à Toulon, leurs forces n'étant pas bastantes pour se mesurer avec les Anglois et les Hollandois. Quand ces flottes se furent éloignées, ils firent un tour à la mer, où le comte commandoit au maréchal comme amiral, et non comme bâtard à un maréchal de France, toutefois et avec raison soumis à son conseil, et ayant défense du roi de rien faire que de son avis. »
Retour de Villars
Villars arriva à Marly, « trop appuyé pour n'être pas bien reçu », et « eut la hardiesse, en rendant compte au roi chez Mme de Maintenon, de toucher l'étrange corde des contributions » : le roi « étoit trop bon maître pour vouloir qu'on se ruinât à son service ; il savoit qu'il étoit né sans bien ; il ne lui dissimuloit pas qu'il s'étoit un peu accommodé, mais que c'étoit aux dépens de ses ennemis » — se gardant bien d'avouer la Bavière — « et qu'il regardoit cela comme une grâce pécuniaire que Sa Majesté lui faisoit sans qu'elle lui coûtât rien. Avec cette pantalonnade et le sourire gracieux de Mme de Maintenon tout passa de la sorte, et ces démêlés si indécents avec l'électeur de Bavière, et si funestes aux succès, furent comptés pour rien. »
Retour de Tallard
« Tallard, à mains plus nettes, salua le roi plus modestement » : arrivé pendant que le roi s'habillait après médecine, « au lieu de s'en approcher, il gagna par derrière le monde la porte du cabinet, et y fit sa révérence comme le roi y passa. Le roi le reçut comme il méritoit de l'être, le fit entrer avec lui, l'entretint peu avant le conseil, et le remit au lendemain chez Mme de Maintenon. » Le contraste des deux vainqueurs — le pillard pantalon et le modeste victorieux — est tout le sel de la page.
Retour du cardinal d’Estrées
« Le cardinal d'Estrées arriva presque en même temps et salua le roi sortant de chez Mme de Maintenon pour aller à son souper. Il l'embrassa par deux fois, lui fit un grand accueil, et l'entretint à quelques jours de là dans son cabinet. Quelques jours après, Louville arriva à Paris, où je causai avec lui tout à mon aise et à beaucoup de longues reprises » — les vaincus de Madrid rentraient avec les honneurs, et Saint-Simon recueillait de première main l'histoire de la révolution des Ursins.
Retour de Rouillé ; son caractère
« Rouillé, revenant de l'ambassade de Portugal d'où il étoit parti avant la rupture, fut aussi très bien reçu. C'étoit un homme fort sage, fort avisé et fort instruit, qui avoit conclu le traité qu'on ne put tenir. Châteauneuf, qui avoit été ambassadeur à Constantinople, étoit allé le relever, et alla par l'Espagne jusqu'aux frontières de Portugal, où il trouva qu'il n'avoit plus rien à faire » — l'ambassade morte-née de la rupture portugaise.
Berwick général en Espagne
« La guerre devenant très prochaine en Espagne du côté du Portugal, le roi d'Espagne fit venir de Flandre le comte de Serclaës pour y commander ses troupes [...]. Il résolut aussi d'y envoyer un corps d'armée, et choisit le duc de Berwick pour le commander » — le bâtard de Jacques II, neveu de Marlborough, entrait ainsi sur le théâtre où il devait gagner Almanza et sa grandesse.
Puységur y va ; son caractère
Avec lui partit Puységur, « directeur unique de l'infanterie, cavalerie et dragons » : « simple gentilhomme de Soissonnois, mais de très bonne et ancienne noblesse », lieutenant-colonel du régiment du roi, il avait été « l'âme de tout ce que M. de Luxembourg avoit fait de beau en ses dernières campagnes », maître « de tous les détails de marches, de campements, de fourrages, de vivres, et très ordinairement de plans », avec « une modestie et une simplicité qui ne se démentit jamais » — mais qui ne l'empêcha jamais « de dire la vérité tout haut, et au roi », ni de « résister au maréchal de Villeroy et à M. de Vendôme, malgré toute leur faveur ». « À la fin il est devenu maréchal de France avec l'applaudissement public, malgré le ministre qui le fit » ; à ses talents il joignit toujours « une grande netteté de mains [...], un cœur et un esprit citoyen ».
Troupes françaises en Espagne
« Vingt bataillons, sept régiments de cavalerie et deux de dragons marchèrent en même temps en Espagne », avec plusieurs officiers généraux, « en même temps que Villadarias, commandant en Andalousie, inquiétoit fort les Portugois dans les Algarves, où il étoit entré avec six mille hommes, avant qu'il fût encore arrivé rien en Portugal de ce que ses nouveaux alliés avoient promis ».
Nouvelle junte en Espagne
« Mme des Ursins, embarrassée de l'éclat de la retraite des deux cardinaux et de l'expulsion de tous les anciens ministres [...], fit une vraie espièglerie. Ce fut une nouvelle junte » composée d'Arias — retenu par l'autorité du roi comme il partait pour Séville —, de Mancera et de l'abbé d'Estrées. « Elle la conserva tant qu'elle se la crut nécessaire pour apaiser le bruit. En attendant elle sut bien empêcher qu'il ne s'y fît rien de sérieux. Elle ne la laissoit s'occuper que des amusettes d'un bas conseil, tandis que les véritables affaires se délibéroient et se décidoient chez la reine, fort souvent chez elle entre elles deux et Orry avec le roi. »
Caractère de l’abbé d’Estrées
L'abbé d'Estrées, seul embarras possible après Arias : « c'étoit un homme bien fait, galant, d'un esprit très médiocre, enivré de soi, de ses talents, des grands emplois, et du lustre de sa famille et de ses ambassades jusqu'à la fatuité, et qui, avec de l'honneur et grande envie de bien faire, se méprenoit souvent et se faisoit moquer de lui. Ses mœurs l'avoient exclu de l'épiscopat. » Il avait évité de faire son entrée d'ambassadeur en Portugal, « et le cardinal d'Estrées, qui ne retenoit pas volontiers ses bons mots, même sur sa famille, disoit plaisamment de lui qu'il étoit sorti de Portugal sans y être entré ».
Quatre compagnies et quatre capitaines des gardes du corps en Espagne
Le roi d'Espagne « établit quatre compagnies des gardes du corps, précisément sur le modèle en tout de celles de France », distinguées par nations : deux espagnoles au connétable de Castille et au comte de Lémos, l'italienne au duc de Popoli, la wallonne à Serclaës. « Cette nouveauté fit grand bruit à Madrid, où on ne les aime pas » : les rois d'Espagne n'avaient eu jusque-là « que quelques méchants lanciers déguenillés [...] qui demandoient à tout ce qui entroit au palais comme de vrais gueux qu'ils étoient, et qui furent cassés », et les hallebardiers, conservés comme nos Cent-Suisses. On choisit exprès les seigneurs les plus distingués des trois nations, « et ce fut à cette occasion qu'arriva l'affaire du banquillo, que j'ai expliquée d'avance en parlant des grands d'Espagne ».
Duc d’Albe ; son extraction ; son caractère ; ambassade en France
Le duc d'Albe, nommé ambassadeur en France au lieu de l'amirante transfuge, arriva à Paris avec sa femme et son fils unique « qu'il faisoit appeler le connétable de Navarre ». Saint-Simon déroule la généalogie depuis le comté d'Albe de 1430 et le premier duc de 1469, bisaïeul « du fameux duc d'Albe » de Philippe II, jusqu'à l'ambassadeur : « un homme de mine assez basse, mais beaucoup d'esprit et fort instruit, très sage, très mesuré, poli avec dignité, et qui exerça son ambassade dans les temps les plus tristes avec beaucoup de courage et de jugement, à la satisfaction de sa cour et de la nôtre. » Sa femme, sœur des ducs d'Arcos et de Baños, « extrêmement vive, encore plus laide, divertit un peu le monde qui à la fin s'y accoutuma » ; tous deux fort dévots, ils vécurent ici « avec magnificence ».
Sa première réception particulière et de la duchesse sa femme
Réception extraordinaire : le duc salua le roi en particulier dans son cabinet ; la duchesse « fut présentée au roi dans son cabinet après son souper [...] par la duchesse du Lude [...]. Le roi demeura debout et l'entretint longtemps. » Chez Mme la duchesse de Bourgogne, tout plus éclairé qu'à l'ordinaire, la princesse « la reçut debout et la baisa en entrant et en sortant. Le roi ne la baisa qu'en entrant. » « On fut bien aise de lui faire cette réception extraordinaire d'autant plus que le duc d'Harcourt avoit rendu compte, dès qu'il étoit en Espagne, de son inclination française marquée en plusieurs occasions. »
Étrange singularité du duc d’Albe, père de l’ambassadeur
« Étrange singularité » du feu duc d'Albe, père de l'ambassadeur : « homme de beaucoup d'esprit, avec du savoir, mais fort extraordinaire », il entretenait une maîtresse qui, « lasse de lui, avoit pris la fuite. Il en fut au désespoir, la fit chercher par toute l'Espagne, fit dire des messes et d'autres dévotions pour la retrouver — tant la religion des pays d'inquisition est éclairée — et finalement fit vœu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le côté droit, jusqu'à ce qu'elle fût retrouvée. » Louville le trouva ainsi, « assez malproprement entre deux draps », se portant fort bien, recevant « la meilleure compagnie de la cour » ; il « poussa l'extravagance jusqu'à sa mort, sans être jamais levé ni branlé de dessus son côté droit. Cette manie est si inconcevable, et pourtant si certaine, que je l'ai crue digne d'être remarquée d'un homme sage d'ailleurs, sensé et plein d'esprit dans tout le reste. »

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