TOME XVII · CHAPITRE PREMIER

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Résumé

Au sortir du lit de justice, le « message étrange » porté par Biron : le Régent veut que l'auteur aille lui-même annoncer à Saint-Cloud la chute du duc du Maine à la duchesse d'Orléans, sa sœur. Dispute, « interrompue par les conjouissances de l'abbé Dubois et les nouvelles de l'abattement du parlement », reprise « fortement », ordres donnés ; « ma prudence confondue par celle d'un page » ; la « folie de Mme la duchesse d'Orléans sur sa bâtardise » ; Saint-Cloud ignorant tout — et l'entrée chez la princesse, scène pénible que l'auteur quitte au plus vite.

Les entrées

Message étrange que M. le duc d’Orléans m’envoie par le marquis de Biron, au sortir du lit de justice
Rentrant chez lui « sur les deux heures et demie », accueilli par toute sa famille « jusqu'à ma mère, que la curiosité arrachoit de sa chambre », Saint-Simon vit le marquis de Biron forcer sa porte : le régent, surpris de ne pas l'avoir vu au Palais-Royal, lui ordonnait d'y aller « tout présentement »... pour aller à Saint-Cloud « annoncer de sa part la nouvelle à Mme la duchesse d'Orléans. Ce fut pour moi un coup de foudre. » Il rentra dans son cabinet « si changé, que Mme de Saint-Simon s'écria, et crut qu'il étoit arrivé quelque chose de sinistre » ; il avala « du potage et un œuf », et partit.
Dispute entre M. le duc d’Orléans et moi, qui me force d’aller à Saint-Cloud annoncer à Mme la duchesse d’Orléans la chute de son frère, interrompue par les conjouissances de l’abbé Dubois et les nouvelles de l’abattement du parlement
Au Palais-Royal, le régent l'attendait seul, « se promenant à grands pas ». La dispute fut interrompue par l'abbé Dubois venu se conjouir du succès, s'étendant « sur la frayeur du parlement, sur le peu de satisfaction qu'il avoit eu du peuple par les rues » : la peur saisit tellement quelques membres que plusieurs « n'osèrent aller jusqu'aux Tuileries », et « ce signalé séditieux de Blamont, président aux enquêtes, déserta sur le degré des Tuileries, se jeta dans la chapelle, s'y trouva si foible et si mal, qu'il fallut avoir recours au vin des messes à la sacristie, et aux liqueurs spiritueuses ».
La dispute fortement reprise après ; puis raisonnements et ordres sur ce voyage
Dubois parti, la dispute reprit de plus belle. Le régent ne pouvait écrire — « cette lettre seroit gardée et montrée » — et Saint-Simon avait « toujours été le conciliateur entre eux deux ». Saint-Simon protesta : « c'étoit non pas seulement un grand manquement de respect, mais encore une insulte à moi d'aller lui annoncer une nouvelle qui faisoit tout à la fois sa plus vive douleur, et ma joie connue d'elle pour la plus sensible. — Vous avez tort..., c'est justement parce que vous avez toujours parlé franchement là-dessus... que vous êtes plus propre qu'un autre... Dans les choses importantes, il ne faut pas refuser ses amis. » Il fallut céder. Ordres : dire « que, sans des preuves bien fortes contre son frère, il ne se seroit pas porté à cette extrémité » ; Saint-Simon obtint qu'on laissât à la princesse « la liberté de Saint-Cloud, de Bagnolet, de Paris, de Montmartre », toute complaisance, et la permission de ne pas insister si elle refusait de le voir.
Ma prudence confondue par celle d’un page
Sortant, il trouva un page de la duchesse « tout botté » et le renvoya au galop préparer une entrevue préalable avec la duchesse Sforze — son projet étant de ne voir qu'elle et « de la charger du paquet ». « Mais toute ma pauvre prudence fut confondue par celle du page, qui n'en eut pas moins que moi. Il se garda bien d'être porteur de telles nouvelles..., se contenta de dire que j'arrivois, envoyé par M. le duc d'Orléans, ne sonna mot à Mme Sforze, et disparut tout aussitôt. »
Folie de Mme la duchesse d’Orléans sur sa bâtardise
En chemin, l'angoisse : il se représentait « le désespoir d'une princesse folle de ses frères, au point que, sans les aimer, surtout le duc du Maine, elle n'estimoit sa propre grandeur qu'en tant qu'elle relevoit et protégeoit la leur..., qui considéroit son mariage comme pour le moins égal, et l'état royal de ses frères comme un état naturel, simple, ordinaire, de droit, sans la plus légère idée que cela pût être autrement ; et qui regardoit avec compassion dans moi, et avec un mépris amer dans les autres, quiconque imaginoit quelque chose de différent ».
On ignore à Saint-Cloud tout ce qui s’est passé au lit de justice
À Saint-Cloud, « tout le monde aux fenêtres » ; mais Mme Sforze introuvable, et la maréchale de Rochefort, « clopinant sur son bâton », envoyée pour l'amener. « À bout enfin, je lui dis : Celles que vous savez. — Comment ! reprit-elle, c'est que nous ne savons chose au monde, si ce n'est qu'il y a eu un lit de justice, et nous sommes sur les charbons de savoir pourquoi. » « Dans un étonnement extrême, je me fis répéter à quatre fois et jurer par elle qu'il étoit vrai qu'on ne savoit rien dans Saint-Cloud » ; instruite, elle « pensa tomber à la renverse » — et six ou sept messages redoublés forcèrent Saint-Simon d'entrer.
J’entre chez Mme la duchesse d’Orléans
Il entra « glacé » — les gens de la princesse « me regardèrent avec frayeur par celle qui étoit peinte sur mon visage ». « Mon Dieu, monsieur, s'écria-t-elle, quel visage vous avez ! Que m'apportez-vous ?... Il vaut mieux apprendre les mauvaises nouvelles par ses amis que par d'autres. Ce mot me perça le cœur. » Il annonça enfin la réduction du duc du Maine, le rétablissement du comte de Toulouse, puis l'éducation donnée à M. le Duc : « les larmes commencèrent à couler avec abondance. Elle ne me répondit point, ne s'écria point, mais pleura amèrement. » Elle dit « avec douceur que son frère étoit un malheureux..., qu'il falloit qu'il fût bien criminel ; qu'elle étoit réduite à le souhaiter » ; Saint-Simon transmit les preuves alléguées, la douleur du régent, et l'entière liberté qui lui était laissée, puis se retira en lui envoyant ses femmes.
Je quitte Mme la duchesse d’Orléans et vais chez Madame
Il monta chez Madame, qui se leva dès qu'il parut : « Hé bien ! monsieur, voilà bien des nouvelles ! » Elle non plus ne savait rien : au récit, « la joie se peignit sur son visage. Elle me répondit avec un grand enfin redoublé qu'il y avoit longtemps que son fils auroit dû l'avoir fait, mais qu'il étoit trop bon. » Elle voulut tout le détail « de fil en aiguille (ce fut son terme) » ; debout par politesse un quart d'heure, elle écouta près d'une heure, « ravie de l'humiliation du parlement et de celle des bâtards, et que M. son fils eût enfin montré de la fermeté ».
Menace folle et impudente de la duchesse du Maine au régent, que j’apprends par Madame
Madame conta aussi « l'extravagance de Mme du Maine, qui, après l'arrêt intervenu entre eux, avoit dit en face à M. le duc d'Orléans, en lui montrant ses deux fils, qu'elle les élevoit dans le souvenir et dans le désir de venger le tort qu'il leur avoit fait ».
Mme la duchesse d’Orléans m’envoie chercher chez Madame, qui me prie de revenir après chez elle
La maréchale de Rochefort vint demander à Madame la permission d'emmener Saint-Simon, que la duchesse d'Orléans redemandait — Madame le priant « bien fort de revenir chez elle dès que j'aurois fait ». En bas, femmes et gens de la princesse le supplièrent de l'empêcher d'aller à Montmartre : « je les assurai que mon message étoit bien assez fâcheux sans que j'y ajoutasse de moi-même..., que M. le duc d'Orléans trouvoit bon cela et toute autre chose qui seroit au soulagement et à la consolation de Son Altesse Royale. »
Lettre de Mme la duchesse d’Orléans, écrite en partie de sa main, en partie de la mienne (dictée par elle), singulièrement belle
Il la trouva sur le même canapé, « une écritoire sur ses genoux et la plume à la main » : « Les larmes me gagnent, me dit-elle... ; la main ne va pas bien ; je vous prie d'achever d'écrire pour moi » — et elle dicta la fin de sa lettre au régent, demandant d'aller « pour quelque temps à Montmartre pleurer le malheur de ses frères et prier Dieu pour sa prospérité ». « Je fus frappé du dernier étonnement d'une lettre si concise, si expressive, des sentiments les plus convenables, des termes si choisis..., et cela couler de source parmi le plus violent trouble..., à travers les sanglots et un torrent de larmes... J'aurai regret toute ma vie de ne l'avoir pas transcrite... Quel profond dommage que tant d'esprit, de sens, de justesse... se soit rendu inutile à tout et pis encore, par cette fureur de bâtardise qui perdit et consuma tout ! »
J’achève avec Madame, que Mme la duchesse d’Orléans envoie prier de descendre chez elle
Remonté chez Madame, il fut interrompu par Mme Sforze venue la prier de garder auprès d'elle Mlle de Valois — « la mère et la fille n'étoient pas trop bien ensemble, et celle-ci haïssoit souverainement les bâtards et leur rang » —, puis par la maréchale priant Madame de descendre chez la duchesse, « qui, en l'état où elle étoit, ne pouvoit monter » ; le voyage changea encore : plus de Montmartre, mais Paris.
J’entretiens la duchesse Sforze
Avec la duchesse Sforze, assise « du côté des goulottes » au bord du grand bassin, Saint-Simon fit sa confidence calculée : il avait essayé de sauver le duc du Maine, et, « voyant l'éducation sans ressource, j'avois voulu la réduction au rang des pairies, et fait faire en même temps le rétablissement du comte de Toulouse ». « Mme Sforze, femme très sûre et fort mon amie, qui avoit ses raisons personnelles de n'aimer ni M. ni Mme du Maine..., me dit qu'elle vouloit ignorer ce que j'avois fait pour obtenir la réduction du rang, mais qu'elle feroit usage du reste. »
Je rends compte de mon voyage à M. le duc d’Orléans
Au Palais-Royal, où il trouva le régent avec Mme la duchesse de Berry, il rendit compte de tout : le régent « fut ravi de la joie que Madame m'avoit témoignée sur le duc du Maine, et me dit que celle de Mme la duchesse de Lorraine ne seroit pas moindre », dont il venait de recevoir une lettre ; « mais il ne fut pas si content de l'arrivée si prochaine de Mme la duchesse d'Orléans, dont il me parut fort empêtré ».
Conversation sur l’imminente arrivée de Mme la duchesse d’Orléans de Saint-Cloud
Saint-Simon lui conseilla de descendre au moment de l'arrivée, d'envoyer Mme Sforze offrir « de la voir ou ne la point voir, tout comme elle l'aimeroit mieux, sans nulle contrainte » ; et s'il la voyait, « s'attendre à la froideur, peut-être aux reproches, sûrement aux larmes et aux cris ; mais qu'il étoit de l'humanité, de plus de son devoir d'honnête homme, de souffrir tout cela... et, quoi qu'elle pût dire ou faire, ne l'en traiter que mieux. Je lui inculquai bien cela dans la tête, et, après m'être un peu vengé à lui reprocher l'abus qu'il venoit de faire de moi..., j'entrai chez moi qu'il étoit presque nuit », excédé « après une telle huitaine ».
Entrevue de M. [le duc] et de Mme la duchesse d’Orléans, arrivant de Saint-Cloud, et de Mme la duchesse de Berry, après avoir vu ses frères qui l’attendoient chez elle
La duchesse d'Orléans arriva une demi-heure après. Ses frères l'attendaient chez elle : « dès qu'elle les aperçut, elle leur demanda s'ils avoient la permission de la voir, et, les yeux secs, leur déclara qu'elle ne les verroit jamais si M. le duc d'Orléans le désiroit. Ensuite ils s'enfermèrent une heure ensemble. » Puis le régent descendit avec Mme la duchesse de Berry, « restée pour le soutenir dans cet assaut. Jamais tant de force ni de raison. Elle dit à M. le duc d'Orléans qu'elle sentoit trop l'extrême honneur qu'il lui avoit fait en l'épousant, pour que tout autre sentiment ne cédât pas à celui-là. C'étoit la première fois depuis trente ans qu'elle lui parloit de la sorte... Là-dessus pleurs, sanglots, cris de la femme, de la fille, du mari même, qui se surpassèrent en cette occasion. Cette triste scène dura une heure. »
Force et but de Mme la duchesse d’Orléans, qui sort après de toute mesure
Après deux jours de douceur, la princesse, « succombant aux efforts qu'elle s'étoit faits, commença d'aller au but qu'elle s'étoit proposé : de savoir les crimes de son frère, puis de tâcher de lui ménager une audience de son mari, espérant tout du face-à-face ; enfin de proposer la publication de ses méfaits ou son rétablissement. À mesure qu'elle ne réussissoit pas, chagrins, larmes, aigreur, emportements, fureurs, et fureurs sans mesure. Elle s'enferma sans vouloir voir le jour ni son fils même, qu'elle aimoit avec passion, et porta les choses au delà de toute sorte de mesure. »
Misère de M. le duc d’Orléans
« Elle savoit bien à qui elle avoit affaire » : tout autre que le régent lui eût demandé « une bonne fois et bien ferme, lequel elle aimoit le mieux et de préférence, de lui ou de son frère », et eût chassé « sur-le-champ Mme de Châtillon, les Saint-Pierre et quelques bas domestiques qui faisoient leur cour à Mme la duchesse d'Orléans de l'entretenir en cette humeur » — « avec ce sage et nécessaire compliment et une conduite soutenue, M. le duc d'Orléans se seroit bien épargné des scènes, des chagrins, des dépits, des importunités... Ce n'étoit pas à moi à inspirer une si salutaire conduite..., aussi me gardai-je très soigneusement de lui en laisser apercevoir la plus petite lueur. »
Je demeure brouillé de ce moment avec Mme la duchesse d’Orléans, sans la revoir, depuis Saint-Cloud
Saint-Simon avait fait dire par Mme Sforze qu'il attendrait, par respect, que la princesse le fît appeler. Le lendemain, il alla seulement savoir de ses nouvelles sans entrer ; Mme Sforze lui rapporta que Son Altesse Royale le priait « de ne pas trouver mauvais si elle avoit quelque peine à me voir dans ces premiers jours. J'y entrai fort bien, et compris le contraste que faisoit en elle la joie, qu'elle ne pouvoit douter que j'eusse, avec sa douleur. Mais ces quelques jours n'ont point eu de fin, et de ce moment je demeurai brouillé avec elle. »
Je vais à l’hôtel de Condé ; tout m’y rit
Rentrant de Saint-Cloud, il passa à l'hôtel de Condé, « où tout le monde étoit accouru aux compliments » — Mme la Duchesse au lit, « qui avoit pris médecine, dont le jour avoit été mal choisi ». « Je fus reçu à l'hôtel de Condé à peu près comme je l'avois été à Saint-Cloud le jour de la déclaration du mariage de Mme la duchesse de Berry. Telle est la vicissitude de ce monde... Je ne savois plus en quel lieu j'étois. » Il y causa avec d'Antin, puis avec Torcy, « que j'exhortai à voir son ami Valincourt..., pour retenir le comte de Toulouse ».
Mme de L’Aigle me presse inutilement de lier avec Mme la Duchesse
En sortant, Mme de L'Aigle le pressa de se lier avec Mme la Duchesse : « je n'y voulus point entendre..., j'avois toujours trop été avec Mme la duchesse d'Orléans, et les deux sœurs trop mal ensemble. » Bien que Mme la Duchesse n'eût « rien su ni voulu savoir de toute cette trame, et qu'elle eût mieux aimé que son frère eût conservé un rang supérieur au nôtre, la haine de Mme la duchesse d'Orléans redoubla pour elle et pour tous les siens au point le plus public et le plus excessif ».

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