TOME IV · CHAPITRE III
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Résumé
Morts et retours : la duchesse de Gesvres ; Trianon et le retour de Fontainebleau ; le comte de Noailles. Succès des alliés en Flandre ; Marlborough pris sur la Meuse et « ignoramment relâché » — l'occasion manquée du siècle — et Vendôme courant même fortune. Le prince d'Harcourt salue enfin le roi : sa vie, son caractère et celui de sa femme, la fameuse harpie des salons. Retour brillant du maréchal de Villeroy après sa captivité, sa « lourde et vaine méprise », déclaré général de Flandre. Morts du chevalier de Lorraine — l'âme damnée de Monsieur — ; opération du comte d'Estrées ; sorties de prison (d'Albert, Pertuis, Conflans) ; Charmois et du Héron chassés ; Catinat ne sert plus ; le duc de Bourgogne entre dans tous les conseils ; Ubilla.
Les entrées
- Mort de la duchesse de Gesvres
- « La duchesse de Gesvres mourut dans le même temps, séparée d'un mari fléau de toute sa famille, et qui lui avoit mangé des millions. » Fille unique de Fontenay-Mareuil, ambassadeur à Rome, « c'étoit une espèce de fée, grande et maigre, qui marchoit comme ces grands oiseaux qu'on appelle des demoiselles de Numidie », mais qui avait « beaucoup de vertu, d'esprit, et de la dignité ». Un soir à Trianon, les princesses se moquant tout bas de son accoutrement, « elle leur donna leur fait si sec et si serré, qu'elle les fit taire et leur fit baisser les yeux » ; puis s'expliqua si plaisamment sur leur compte « que la peur leur en prit au point qu'elles lui firent faire des excuses, et tout franchement demander quartier » — accordé « à condition qu'elles apprendroient à vivre. Oncques depuis elles n'osèrent la regarder entre deux yeux. »
- Trianon
- « Rien n'étoit si magnifique que ces soirées de Trianon. Tous les parterres changeoient tous les jours de compartiments de fleurs, et j'ai vu le roi et toute la cour les quitter à force de tubéreuses, dont l'odeur embaumoit l'air, mais étoit si forte par leur quantité, que personne ne put tenir dans le jardin, quoique très vaste et en terrasse sur un bras du canal. » Vignette de la magnificence florale du règne, où l'excès du luxe finit par chasser la cour de ses propres jardins.
- Retour de Fontainebleau
- « Le roi revint de Fontainebleau le 26 octobre et coucha à Villeroy, où il parut prendre part comme à sa propre maison et parla fort du maréchal de Villeroy avec beaucoup d'amitié » — attention publique de plus au captif de Graz, dont le roi ne cessait de se déclarer le défenseur.
- Mort du comte de Noailles
- En arrivant à Versailles, le roi « apprit la mort du second fils du duc de Noailles, d'un coup de mousquet dans la tête, se promenant près Strasbourg, au bord du Rhin, qui lui fut tiré de l'autre côté à balle perdue, et qui étoit dans le régiment de son frère ». Mort absurde d'un cadet de la maison la plus en faveur, fauché hors de tout combat par un hasard de la guerre.
- Succès des alliés en Flandre
- Le roi sut en même temps « que la citadelle de Liège avoit été emportée d'assaut, le gouverneur et la garnison prisonniers ; que la Chartreuse, que nous tenions bien fortifiée, ne tarda pas à suivre, et que son armée fort affaiblie par les détachements pour le Rhin se retiroit derrière les lignes, hors d'état de tenir la campagne, qui finit de la sorte ». La ligne de la Meuse achevait de tomber aux mains des alliés — conclusion humiliante de la première campagne de Flandre.
- Marlborough pris et ignoramment relâché
- En se séparant, Marlborough descendit la Meuse avec Obdam et un député des États généraux : « un parti de Gueldres vint sur le bord de l'eau, et, à coups de fusil, les obligea d'aborder. La capture étoit belle, mais le sot partisan se contenta du passeport qu'avoit le député, qui fit passer Marlborough pour son écuyer et Obdam pour son secrétaire, et les laissa aller. » L'homme qui allait devenir le fléau de la France échappait ainsi, par l'ignorance d'un partisan, à une capture qui eût peut-être changé la guerre.
- Vendôme court la même fortune
- « M. de Vendôme ne l'avoit pas échappé moins belle » : logé dans une cassine éloignée de son camp, il n'avait consenti, malgré les représentations, qu'à « ajouter une vingtaine de grenadiers à sa garde ; il étoit temps. La nuit même un détachement des ennemis vint pour l'enlever, et, sans les grenadiers, qui tinrent ferme [...], il étoit pris. » Sa campagne finit au début de novembre : il décampa le premier de Luzzara, le prince Eugène « qui n'inquiéta point sa retraite » le lendemain, et chacun prit ses quartiers d'hiver.
- Prince d’Harcourt salue enfin le roi
- « Le prince d'Harcourt eut enfin permission de faire la révérence au roi, au bout de dix-sept ans qu'il ne s'étoit présenté devant lui. » Distingué jadis en Morée au service de Venise, « c'étoit un grand homme, bien fait, qui, avec l'air noble et de l'esprit, avoit tout à fait celui d'un comédien de campagne. Grand menteur, grand libertin d'esprit et de corps, grand dépensier en tout, grand escroc avec effronterie ». Il s'était fixé à Lyon « avec du vin, des maîtresses du coin des rues, [...] et un jeu pour soutenir sa dépense et vivre aux dépens des dupes, des sots et des fils de gros marchands qu'il attiroit dans ses filets ». Le roi, qui le méprisait, ne céda qu'aux pardons demandés par tous les Lorrains — mais « tint bon à ne jamais admettre le prince d'Harcourt » à Marly, malgré les manèges de sa femme.
- Sa vie et son caractère, et de sa femme
- Portrait mémorable de la princesse d'Harcourt, favorite de Mme de Maintenon : jadis belle et galante, « les grâces et la beauté s'étoient tournées en gratte-cul. C'étoit une grande et grosse créature, [...] couleur de soupe au lait [...] : c'étoit une furie blonde, et de plus une harpie » — effrontée, méchante, avare, gourmande jusqu'aux accidents qui « salissoient le chemin d'une effroyable traînée » ; voleuse au jeu « ouvertement », et « grande dévote de profession » qui communiait après avoir joué jusqu'à quatre heures du matin. Inoubliable scène du salut manqué : surprise aux cartes par Mme de Maintenon chez la maréchale de Villeroy — « Je suis perdue ! » — et ce mot : « Est-ce comme cela, madame, que vous allez au salut aujourd'hui ? » La duchesse de Bourgogne la persécutait d'espiègleries : pétards dans l'allée de Marly, Suisses à tambours dans sa chambre, et la nuit de neige où on l'accabla « de pelotes » dans son lit, « criant à pleine tête, et remuant comme une anguille [...], en sorte que la nymphe nageoit dans son lit ». Ses gens la plantèrent sur le Pont-Neuf ; une femme de chambre robuste, rossée une fois de trop, « lui donna cent soufflets [...], la terrassa, la meurtrit depuis les pieds jusqu'à la tête ». « Telle étoit cette favorite de Mme de Maintenon, également crainte, haïe et méprisée. »
- Retour brillant du maréchal de Villeroy après une dure captivité ; sa lourde et vaine méprise ; est déclaré général de l’armée en Flandre
- Le maréchal de Villeroy devait sa liberté sans rançon à la reine d'Angleterre, par M. de Modène son frère : car « il ne se peut rien ajouter aux étranges traitements que les Allemands se plurent de lui faire essuyer » à Graz — maison lapidée à la nouvelle de Luzzara, fausse victoire contée, « la cruauté de le laisser un mois dans le doute sur son fils ». Arrivé à Versailles le 14 novembre : « rien n'est égal à la manière dont le roi le reçut et le traita », jusqu'à lui faire communiquer des dépêches d'État. Le chevalier de Lorraine, son intime, lui conseilla « d'abdiquer le commandement des armées, où il n'étoit pas heureux, et de suivre ce rayon de faveur si singulier pour essayer d'entrer dans le conseil » ; le maréchal soutint « que quitter le commandement des armées sur les malheurs qui lui étoient arrivés, ce seroit se déshonorer. Un homme de peu d'esprit et de sens, et qui se croit beaucoup de l'un et de l'autre, s'entête aisément. [...] Il ne mit guère à se repentir de n'avoir pas suivi un conseil si salutaire » : il fut déclaré général de l'armée de Flandre — Ramillies l'attendait.
- Mort du chevalier de Lorraine
- Le chevalier de Lorraine « n'en vit pas le triste succès » : après une première attaque à Fontainebleau, « jouant à l'hombre dans son appartement du Palais-Royal, après son dîner, le 7 décembre, il lui en prit une seconde, et perdit en même temps connoissance ; il en mourut vingt-quatre heures après [...], n'ayant pas encore soixante ans ». Comblé par Monsieur d'abbayes et de dons immenses, pensionné du roi : « peu de gens le regrettèrent, excepté Mlle de Lislebonne qu'on croyoit qu'il avoit épousée secrètement depuis longtemps. » Fin discrète du favori qui avait gouverné Monsieur et fait empoisonner la première Madame.
- Retour et opération du comte d’Estrées
- « Le comte d'Estrées arriva de Toulon et s'arrêta à Essonne, où toute sa famille l'alla trouver. Ce fut, au retour, force plaisanteries à sa femme ; il fut rapporté à peine à Paris, où [...] le 23 novembre, on lui fit une grande opération qu'on n'expliqua point, mais qu'on prétendit qui l'empêcheroit d'avoir des enfants. » Son beau-frère le duc de Guiche obtint au même temps une confiscation de vingt mille livres de rente sur les biens des Hollandais en Poitou : lui, sa femme et la maréchale de Noailles « étoient continuellement à l'affût » d'affaires, que les contrôleurs généraux avaient ordre de ne leur jamais refuser — « il est incroyable tout ce qu'ils en firent ».
- Comte d’Albert, Pertuis et Conflans sortent de prison
- « Le roi permit aussi en même temps au comte d'Albert de sortir de la Conciergerie, où il étoit depuis deux ans, quoique le parlement l'eût absous du duel dont il étoit accusé ; mais il demeura cassé. Pertuis, en prison aussi depuis neuf ans, et le marquis de Conflans aussi, pour s'être aussi battus, en sortirent de même, mais sans rentrer dans le service. » La rigueur du roi sur les duels ne fléchissait qu'à demi : la liberté rendue, jamais la carrière.
- Charmois et du Héron chassés de Ratisbonne et de Pologne
- Charmois, envoyé du roi à Ratisbonne, en avait été « chassé fort brusquement » ; du Héron, envoyé en Pologne, « fut traité de même en ce temps-ci ; et Boneu, envoyé du roi près du roi de Suède, passant pays sur la foi de son caractère, fut enlevé par les Polonois. On arrêta à Paris tous ceux de cette nation et tous les Saxons qui s'y trouvèrent ; et, pour s'assurer mieux de la Lorraine, on occupa Nancy, au cuisant regret de M. et de Mme de Lorraine, qui s'en allèrent pour toujours à Lunéville d'où ils ne sont plus revenus à Nancy. » La guerre générale rejaillissait ainsi jusque sur la diplomatie et les neutres.
- Catinat retiré ne sert plus
- « Le maréchal Catinat, qui ne venoit presque point à la cour, et des moments, eut une audience du roi dans son cabinet, à l'issue de son lever, courte et honnête, et de la part du maréchal fort froide et réservée, après laquelle on sut qu'il ne serviroit plus. » Point final, en une phrase, de la carrière du vainqueur de la Marsaille : la retraite du philosophe de Saint-Gratien devenait définitive.
- Mgr le duc de Bourgogne entre dans tous les conseils
- « Le lundi 4 décembre, au sortir du conseil de dépêches, où étoit Mgr le duc de Bourgogne, le roi lui dit qu'il lui donnoit l'entrée du conseil des finances et même du conseil d'État, qu'il comptoit qu'il y écouteroit et s'y formeroit quelque temps sans opiner, et qu'après cela il seroit bien aise qu'il entrât dans tout. Ce prince s'y attendoit d'autant moins, que Monseigneur n'y étoit entré que beaucoup plus tard, et fut fort touché de cet honneur. » Mme de Maintenon y eut grande part par amitié pour Mme la duchesse de Bourgogne, « ainsi que le témoignage que rendit le duc de Beauvilliers de la maturité et de l'application de ce jeune prince ».
- Ubilla assis au conseil
- Changement notable au cérémonial du conseil d'Espagne, où le secrétaire des dépêches universelles rapportait debout ou à genoux sur un carreau : « ce fut à la recommandation du roi que le roi d'Espagne, en arrivant à Madrid avec le cardinal d'Estrées, qui entra dans le conseil, y fit asseoir Rivas au bout de la table » — récompense probable des services d'Ubilla lors du testament de Charles II. « Cette grâce fit quelque rumeur, comme font les nouveautés dans un pays qui les abhorre, mais elle passa, et Rivas eut un titre de Castille, et s'appela le marquis de Rivas ; mais ces titres ne donnent rien ou comme rien. »
- Régiments des gardes espagnole et wallonne
- « Une autre nouveauté fit bien plus de fracas » : sous prétexte des gardes prises par la reine pendant sa régence, Philippe V « déclara qu'il vouloit avoir deux régiments des gardes sur le modèle entièrement, pour le nombre et le service, de ceux de France ; le premier, d'Espagnols, et le second, de Flamands ou Wallons que Mme des Ursins fit donner au duc d'Havrech », dont elle avait connu la mère à Paris. « Ils furent levés, formés et entrèrent en service fort promptement. » Le marquis de Custanaga, ancien gouverneur des Pays-Bas, eut le régiment espagnol « mais il mourut avant qu'il fût en état de servir ».
- Orry et sa fortune
- Orry fut renvoyé en Espagne : « c'étoit une manière de sourdaud de beaucoup d'esprit, de la lie du peuple, et qui avoit fait toutes sortes de métiers pour vivre, puis pour gagner. D'abord rat de cave, puis homme d'affaires de la duchesse de Portsmouth qui le trouva en friponnerie et le chassa. » On avait voulu envoyer aux finances d'Espagne « un homme obscur, qui n'effarouchât point ceux qui en étoient chargés », avec assez d'insinuation et de lumière : Orry fut choisi. Mme des Ursins goûta son esprit, « le trouva obséquieux pour elle, et d'humeur à entreprendre sous ses auspices [...] : ils lièrent de valet à maîtresse » — pour elle, un moyen « de mettre utilement le nez dans les finances ». Chamillart l'appuya de toute sa faveur. « Nous le verrons devenir assez rapidement un principal personnage. »
- Marsin de retour
- « En ce même temps, Marsin, que le roi d'Espagne avoit mené jusqu'à Perpignan, arriva à Versailles au lever du roi, qui l'entretint dans son cabinet, et le soir deux heures chez Mme de Maintenon ; il fut reçu à merveille : aussi n'avoit-il rien oublié pour se concilier tout ce qui le pouvoit servir. » Desgranges, maître des cérémonies, avait de son côté accompagné le roi d'Espagne de Marseille à la frontière de Catalogne, « pour empêcher les cérémonies et les réceptions, dont il ne voulut aucune ».
- Dispute entre le chancelier et les évêques pour le privilège de leurs ouvrages doctrinaux
- Éclata alors la querelle couvée entre le chancelier et les évêques sur l'impression des ouvrages de doctrine. Les prélats, forts du double zèle du roi contre jansénisme et quiétisme, prétendaient « qu'étant juges de la foi, ils ne pouvoient être revus ni corrigés de personne » et n'avoir besoin d'aucun privilège ; le chancelier maintenait son droit de veiller « qu'il ne se glissât rien de contraire aux libertés de l'Église gallicane ». Bossuet et M. de Chartres, leurs ouvrages contre M. Simon prêts à paraître, prirent l'affaire en personne ; Mme de Maintenon, « gouvernée tout à fait par M. de Chartres », se déclara contre le chancelier, les jésuites poussant le P. de La Chaise. Le roi, embarrassé, « craignit de juger une question qu'il eût tranchée d'un mot, mais qui auroit fâché les jésuites et mis Mme de Maintenon de mauvaise humeur », et pressa l'accommodement : les évêques renoncèrent à l'autorité privative, gardèrent la censure et le droit d'imprimer sans permission leurs propres livres de religion ; les mariages des rituels demeurèrent soumis au chancelier. « Mais le venin demeura dans le cœur » : le chancelier resta « essentiellement mal avec Mme de Maintenon qui, peu à peu, avec les jésuites l'éreintèrent auprès du roi ».
- Chamilly de retour de Danemark ; sa fâcheuse méprise ; celle de d’Avaux
- Chamilly, revenant de son ambassade de Danemark, « ne fut pas bien reçu ». Ce « très grand et très gros homme qui, avec beaucoup d'esprit [...], se croyoit de tout cela le triple de ce qu'il en avoit », s'était rendu odieux à la cour danoise par ses hauteurs ; « mais ce qui le perdit dans l'esprit du roi fut la méprise d'un dessus de lettre à Torcy et à Barbezieux ; ce dernier, qui se croyoit de ses amis, ouvrit la lettre écrite à Torcy, y vit un portrait de soi et une espèce de parallèle si fâcheux, qu'il le perdit auprès du roi si radicalement, qu'après la mort de Barbezieux même, l'impression ne s'en put jamais effacer. Pareille aventure étoit arrivée à d'Avaux avec les deux mêmes », qui s'en releva mieux, soutenu de Croissy puis de Torcy. « On ne sauroit croire le nombre et le mal de pareilles méprises. »
- Mort du cardinal Cantelmi ; du duc d’Albemarle ; de Champflour, évêque de la Rochelle ; de Brillac, premier président du parlement de Bretagne
- Fin d'année en nécrologe : « trois bagatelles qui devinrent trois époques qui se retrouveront » — la mort du cardinal Cantelmi, archevêque de Naples ; Brillac fait premier président du parlement de Bretagne ; « et surtout Champflour, nommé à l'évêché de la Rochelle » (le futur acteur de l'affaire de la Constitution). S'y ajoute une mort « qui ne vaut pas la peine d'être comptée » : le duc d'Albemarle, bâtard de Jacques II, lieutenant général des armées navales tout jeune par sa naissance « si au goût du roi », mort en Languedoc, marié sans enfants à une fille de Lussan « qui n'avoit rien ».
- Mariage du duc de Lorges avec la troisième fille de Chamillart
- « L'année finit par le mariage de mon beau-frère avec la troisième fille de Chamillart. » Saint-Simon avait dit franchement à la maréchale de Lorges son sentiment sur ce mariage « si peu touchant par l'alliance et les entours », lui préférant une fille du duc d'Harcourt : « cela ne fut point goûté. » Ce fut M. de Lauzun qui pressa l'affaire, comptant « que, devenant son beau-frère, cette alliance lui ouvriroit la porte du cœur et de l'esprit de Chamillart » ; tout se conclut à l'insu des Saint-Simon. Le 13 décembre, à l'Étang, l'évêque de Senlis maria le jeune duc de Quintin — qui prit peu après le nom de duc de Lorges — à sa nièce, avec cent mille écus de dot : « la noce fut nombreuse et magnifique ; rien n'égaloit la joie du ministre et de sa famille ; rien n'approcha des empressements de M. de Lauzun. » Le mariage, lui, « alla tout de travers entre le mari et la femme tant qu'il dura », et le beau-frère « acheva de se perdre en quittant le service aussitôt après ses noces ».
- Mon intime liaison avec Chamillart, qui me demande instamment mon amitié
- De ce mariage naquit pourtant, pour Saint-Simon, une amitié capitale : dès sa visite de compliment, Chamillart, qu'il ne connaissait pas, lui conta tous les détails et ses griefs contre la maréchale de Lorges — « je pense qu'il n'y a point d'exemple d'une première conversation si pleine de confiance réciproque ». À la noce, le ministre « me demanda mon amitié » avec une sincérité visible ; Saint-Simon avoua son intimité avec les Pontchartrain, ennemis de Chamillart : « je lui dis que, si à cette condition il désiroit mon amitié, je la lui donnerois de tout mon cœur. Cette franchise le toucha [...] et nous nous la sommes toujours tendrement et fidèlement tenue dans tous les temps jusqu'à la mort. » Plus étonnant : Mme Chamillart lui révéla que la maréchale leur avait rapporté son opposition au mariage — « je laisse les réflexions sur ce trait [...], mais je ne l'ai pas voulu omettre pour montrer combien M. et Mme Chamillart étoient de bonnes gens ». Le mariage « fut de fer pour eux et d'or pour moi » : non en finance, « par l'horreur que nous avons toujours eue de ce qu'on appelle à la cour faire des affaires », mais par la confiance du ministre, qui le mit « au fait journalier » des choses les plus importantes de la cour et de l'État.
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