TOME I · CHAPITRE XV

Lire le texte intégral du chapitre →

Résumé

1695 : mort de M. de Luxembourg, qui éteint le grand procès sans le régler. Villeroy capitaine des gardes et général de Flandre. Opposition à la réception au parlement du fils, duc de Montmorency devenu duc de Luxembourg, et radiation de la qualité « premier baron de France ». M. d'Elbeuf ; Roquelaure insulté par les Vendôme ; mort de la princesse d'Orange, dont le roi défend le deuil ; la catastrophe de Koenigsmarck et de la duchesse d'Hanovre — l'assassinat qui défraye l'Europe ; l'échange forcé des gouvernements de Guyenne et de Bretagne. Origine de l'amitié de Saint-Simon avec la duchesse de Bracciano, future princesse des Ursins, et de sa liaison avec Phélypeaux, survivancier de Pontchartrain ; le ménage du maréchal de Lorges, dont il épousera la fille.

Les entrées

1695. Mort de M. de Luxembourg
1695 s'ouvre sur la mort de M. de Luxembourg, le 4 janvier, « cinquième jour de sa maladie » — une péripulmonie que Fagon condamna d'abord, que l'italien Caretti « à secrets » ne soulagea qu'un moment. À soixante-sept ans « il s'en croyoit vingt-cinq » : parties secrètes avec son fils, Conti et Albergotti, « tout le faix des marches, des ordres, des subsistances » reposant sur Puységur. Le double portrait est célèbre : « rien de plus juste que le coup d'œil de M. de Luxembourg… au milieu du plus grand feu » — « pour le reste, la paresse même ». Bourdaloue s'empare du mourant, Roquelaure amène les Vendôme au raccommodement ; il meurt « regretté de beaucoup de gens, quoique, comme particulier, estimé de personne, et aimé de fort peu ». Saint-Simon n'y va ni n'y envoie : « il faut avouer que je sentis ma délivrance d'un tel ennemi. »
Maréchal de Villeroy capitaine des gardes et général de l’armée de Flandre
Le maréchal de Villeroy reçoit la charge de capitaine des gardes du corps « en payant cinq cent mille livres de brevet de retenue » et succède au commandement de l'armée de Flandre. « Tout le monde s'attendoit à cette disposition » : élevé avec le roi, « dans la confiance domestique et de maîtresses la plus intime, fils de son gouverneur, et tous deux bas et fins courtisans toute leur vie ».
Opposition à la réception au parlement du duc de Montmorency, qui prend le nom de duc de Luxembourg
Le procès continue contre le fils, devenu duc de Luxembourg : dix ducs signent deux oppositions « à ce que nul hoir mâle, sorti du feu maréchal de Luxembourg, ne fût reçu au parlement en qualité de pair ». Suit la chronique des divisions internes : le piège des émissaires d'Harlay — qui « donneroit toutes choses pour se rapprocher de nous » — infatue Chaulnes, La Rochefoucauld et La Force ; trois contre trois, l'assemblée se rompt « un peu tumultuairement », La Trémoille proteste et se retire. Rohan et Saint-Simon reconvertissent La Rochefoucauld en une heure de chambre à Versailles ; une brouille Chaulnes-Rohan est raccommodée de justesse, la récusation du premier président enfin résolue — mais la requête civile, éventée, échoue au petit sceau grâce au chancelier Boucherat « gouverné par Mme d'Harlay sa fille », et le procès « demeura accroché jusqu'à l'hiver suivant ».
Qualité de premier baron de France, fausse et insidieuse, que les opposants ont fait rayer au maréchal-duc de Luxembourg
Les opposants entendent aussi faire rayer au fils « la qualité qu'il prenoit de premier baron de France, comme nous y avions obligé le père » : « ce jeu de mots leur a fort servi à abuser le monde », alors que la terre de Montmorency, mouvante de l'abbaye de Saint-Denis, n'est peut-être première baronnie que « de ce district étroit connu sous le nom de l'Île-de-France ».
M. d’Elbeuf
M. d'Elbœuf « trouva plaisant de faire l'amoureux de la duchesse de Villeroy, toute nouvelle mariée, et qui n'y donnoit aucun lieu » : quelque séjour forcé à Paris « pour laisser passer cette fantaisie, qui alloit plus à insulter MM. de Villeroy qu'à toute autre chose » — « un homme dont l'esprit audacieux se plaisoit à des scènes éclatantes, et que sa figure, sa naissance et les bontés du roi avoient solidement gâté ».
Roquelaure insulté par MM. de Vendôme
La triste aventure de Roquelaure, « duc à brevet et plaisant de profession », qui avait quitté son vieil ami Vendôme pour la brillante fortune de Luxembourg : chez M. le Grand, au lansquenet, pour avoir dit à Vendôme « qu'il avoit tort et qu'il avoit été bien jugé » sur un mécompte de sept pistoles, il essuie l'injure — « qu'il étoit un f… décideur » —, les menaces, puis le grand prieur qui « le prit par le bout de sa cravate ». Roquelaure « n'eut ni le courage de tirer raison d'un tel affront, ni le supplément d'en porter sa plainte au roi » ; pis, il se laisse raccommoder dès le lendemain dans le cabinet de Mme d'Armagnac, tandis que sa femme va partout disant « que voilà aussi ce que c'étoit que de s'attaquer à son mari ».
Mort de la princesse d’Orange dont le roi défend le deuil aux parents
Fin janvier, mort de la princesse d'Orange à Londres : le roi Jacques prie qu'on n'en prenne point le deuil, « qui fut même défendu à MM. de Bouillon, de Duras et à tous ceux qui étoient parents du prince d'Orange ». « On obéit et on se tut ; mais on trouva cette sorte de vengeance petite. » Les espérances de changements en Angleterre s'évanouissent : le prince d'Orange, qui l'aimait « avec une confiance entière, et même avec un respect fort marqué, en fut quelques jours malade de douleur » — elle qui n'avait pas paru « moins flattée de se voir sur le trône de son pays aux dépens de son père ».
Catastrophe de Koenigsmarck et de la duchesse d’Hanovre
L'événement « étrange » d'Allemagne : le duc d'Hanovre, futur héritier protestant de la couronne d'Angleterre, jaloux du jeune comte de Koenigsmarck venu à sa cour, « les épia et se crut pleinement assuré de ce qu'il eût voulu ignorer toute sa vie » : « il fit arrêter le comte et tout de suite jeter dans un four chaud ». La femme est renvoyée à son père et gardée en un château ; le consistoire décide « fort singulièrement » que le mariage est rompu à l'égard du mari, qui peut se remarier, « mais qu'il subsistoit à l'égard de la duchesse d'Hanovre » et que ses enfants restaient légitimes — « le duc d'Hanovre ne demeura pas persuadé de ce dernier article ».
Échange forcé des gouvernements de Guyenne et de Bretagne
L'échange forcé : rien ne convenait mieux au comte de Toulouse, amiral, que la Bretagne et son amirauté. Le roi, craignant que la province n'échappe aux bâtards par la promesse faite à Monsieur du premier gouvernement vacant, impose au vieux duc de Chaulnes le troc contre la Guyenne, avec survivance pour Chevreuse : le roi « lui dora la pilule au mieux qu'il put, et toutefois conclut en maître ». Chaulnes sort « les larmes aux yeux », éclate contre Chevreuse — innocent —, et « jamais ni lui ni Mme de Chevreuse ne purent fondre à leur égard les glaces ». « Les Bretons furent au désespoir » ; Monsieur gronde le roi, qui « se laissa gronder, content d'avoir rempli ses vues » — « quelque argent pour jouer et pour embellir Saint-Cloud effaça bientôt le chagrin ».
M. d’Elbeuf à l’adoration de la croix après MM. de Vendôme
Le tour de courtisan de M. d'Elbœuf au vendredi saint : les princes lorrains ne paraissaient jamais à l'adoration de la croix à cause des préséances ; les Vendôme y étant venus, d'Elbœuf s'y trouve aussi, et quand le duc de Beauvilliers, invité par le roi, répond « voilà M. le duc d'Elbœuf qui est mon ancien », d'Elbœuf, « comme revenant d'une profonde rêverie, se mit en mouvement et y alla » — après les Vendôme. Le grand écuyer et le chevalier de Lorraine lui en disent leur avis ; « il leur donna pour excuse qu'il n'y avoit pas pensé, mais le roi lui en sut très-bon gré ».
Origine de mon amitié particulière avec la duchesse de Bracciano, depuis dite princesse des Ursins
Origine de l'amitié avec la duchesse de Bracciano — la future princesse des Ursins : voisine et amie de sa mère, « son esprit, ses grâces, ses manières m'avoient enchanté : elle me recevoit avec bonté, et je ne bougeois de chez elle ». Elle « mouroit d'envie » de lui donner sa nièce Mlle de Royan, héritière de la maison de La Trémoille : « c'eût été un noble et riche mariage, mais j'étois seul, et je voulois un beau-père et une famille dont je pusse m'appuyer ».
Phélypeaux fils et survivancier de Pontchartrain
Phélypeaux, fils unique et survivancier de Pontchartrain : « la petite vérole l'avoit éborgné, mais la fortune l'avoit aveuglé ». Une héritière de La Trémoille « ne lui avoit point paru au-dessus de ce qu'il pouvoit prétendre » — il tournait autour de Mlle de Royan, son père ménageant la tante « qui, en habile femme, profitoit de ces ménagements en se moquant, à part elle, de leur cause ».
Origine de ma liaison avec lui
Origine de la liaison : « le père avoit toujours été ami du mien, et avoit fort désiré que je le fusse de son fils qui en fit toutes les avances ; et nous vivions dans une grande liaison. » Phélypeaux, ne craignant que Saint-Simon pour Mlle de Royan, « essayoit à découvrir mes pensées sur elle, en me parlant de divers partis » — « je ne me défiois point de sa curiosité, et moins encore de ses vues ».
Maréchal et maréchale de Lorges
Le grand choix : reprendre le mariage avec la fille aînée du maréchal de Lorges, rompu l'année précédente. Les raisons affluent — « la probité, la droiture, la franchise du maréchal de Lorges me plaisoient infiniment », l'estime de toute son armée, le frère Duras aux mêmes dignités, « l'union intime des deux frères et de toute cette grande et nombreuse famille », et la maréchale, née Frémont, dont la vertu et le talent avaient « fait oublier ce qu'elle étoit née ». C'est le mariage d'appui que cherchait le jeune duc : « où je croyois avoir trouvé tout ce qui me manquoit pour me soutenir, acheminer, et pour vivre agréablement au milieu de tant de proches illustres. »
Famille du maréchal de Lorges
La famille de l'hôtel de Lorges : un fils unique de douze ans « qu'ils aimoient éperdument » et cinq filles ; les deux aînées élevées chez Mme Frémont, la grand-mère « de grand sens, d'une vertu parfaite ». Préférences croisées : le maréchal et les Frémont pour l'aînée, la maréchale pour Mlle de Quintin sa cadette. L'aînée, dix-sept ans, « blonde avec un teint et une taille parfaite… je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle ; ce fut aussi celle que j'aimai le mieux, dès que je les vis l'une et l'autre, sans aucune comparaison ».
Mon mariage
Le mariage lui-même : traité par Mme Damon « avec adresse, mais avec probité », à travers négociateurs doubles (Lamoignon voulait Luxembourg, Riparfonds Mlle de La Trémoille), conclu « moyennant quatre cent mille livres comptant… et des nourritures indéfinies à la cour et à l'armée ». Une rupture soudaine « sur quelque chose de mal expliqué » est levée « à ses dépens » par d'Auneuil, frère de la maréchale — « c'est ainsi que Dieu fait réussir ce qui lui plaît par les moyens les moins attendus ». Célébré à l'hôtel de Lorges le 8 avril 1695, à minuit par le curé de Saint-Roch : « le plus heureux jour de ma vie ». Suivent la présentation chez Mme de Maintenon, le tabouret au souper — le roi se soulevant sur sa chaise : « Madame, je vous ai déjà priée de vous asseoir » —, et les visites de toute la France sur le lit de la mariée.
Trahison inutile de Phélypeaux
La trahison de Phélypeaux : confident du secret quelques jours avant les autres, « à peine eut-il mon secret qu'il courut à Paris le dire à la duchesse de Bracciano », espérant faire rompre l'affaire. Assailli par la duchesse qui « me tourna de toutes les façons pour me faire avouer que je me mariois », Saint-Simon ne nie ni n'avoue rien : « la trahison me sauta aux yeux », mais il prend « le parti du silence et de ne lui en faire aucun semblant, mais de vivre désormois avec la réserve que mérite la trahison ». Mme de Bracciano lui avoua tout dans les suites « et s'en moqua bien avec moi ». Trahison inutile.
Mariage de ma belle-sœur avec le duc de Lauzun
Le tour de Mlle de Quintin, quinze ans : M. de Lauzun, soixante-trois ans, la voit sur le lit de sa sœur. « Sa vie jusqu'alors avoit été un roman, il ne le croyoit pas achevé » : il espère, par un beau-père général d'armée, « se rouvrir un chemin à succéder… dans la charge de capitaine des gardes ». Il propose d'épouser « sans dot » — « cette grande raison » emporte tout, au grand déplaisir de la mère. L'avertissement du roi au maréchal est fameux : « Vous êtes hardi de mettre Lauzun dans votre famille ; je souhaite que vous ne vous en repentiez pas… je ne vous permets de faire ce mariage qu'à condition que vous ne lui en direz jamais le moindre mot. » Noce précipitée à minuit, sept ou huit personnes, Lauzun n'entrant chez sa femme « qu'après que tout le monde en fut sorti, elle couchée et ses rideaux fermés » — et faisant « le lendemain trophée de ses prouesses ». « Celui du duc de Lauzun ne trouva que des censeurs. »
Mort de la marquise de Saint-Simon et de sa nièce la duchesse d’Uzès, de La Fontaine, de Mignard, de Barbançon
Deuils du printemps : la marquise de Saint-Simon, quatre-vingt-onze ans, « femme d'esprit, altière et méchante » qui n'avait jamais pardonné au père son remariage — « ce fut ainsi un deuil sans douleur » ; la duchesse d'Uzès, fille unique du duc de Montausier. Mais « la perte de deux hommes illustres fit plus de bruit » : La Fontaine, « si connu par ses fables et ses contes, et toutefois si pesant en conversation », et Mignard, « si illustre par son pinceau », dont la fille parfaitement belle est répétée dans les tableaux de la grande galerie de Versailles — ceux-là mêmes « qui n'ont pas eu peu de part à irriter toute l'Europe contre le roi ». Barbançon meurt aussi, « si goûté du monde par le sel de ses chansons ».
Échange de Meudon et de Choisy avec un grand retour
L'échange de Meudon : le roi, « accoutumé à dominer dans sa famille » et fâché de la séparation de cour que créait Choisy, propose à Mme de Louvois le troc — Meudon, « extrêmement superbe par les millions que M. de Louvois y avoit enfouis », contre Choisy et quatre cent mille livres de retour. « Le même jour que le roi témoigna désirer cet échange, il fut conclu » — Monseigneur, « pour qui ses moindres apparences de désir étoient des ordres », consent ; Mme de Louvois passe ses étés en bonne compagnie à Choisy, et Monseigneur « n'en voltigea que de plus en plus de Versailles à Meudon », y comblant les merveilles des cardinaux de Meudon et de Lorraine, de Servien et de Louvois.

◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved