TOME XVIII · CHAPITRE III

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Résumé

La déclaration pour recevoir Unigenitus « lue au conseil de régence sans prendre les avis de personne » ; mort du chevalier de Broglio ; le comte de Saxe — futur maréchal de France — entre au service ; mariage Alincourt-Boufflers ; Cellamare, disgracié puis « rappelé à la cour d'Espagne et bien traité » ; la place vide du parlement absent à la procession de l'Assomption ; le parlement refuse d'enregistrer la déclaration — le Régent la porte au grand conseil : la mécanique de contournement.

Les entrées

Déclaration pour recevoir la constitution Unigenitus lue au conseil de régence sans prendre là-dessus les avis de personne
« L'abbé Dubois, qui ne pensoit qu'à faciliter sa promotion au cardinalat, et qui y sacrifioit l'État, le régent, et toutes choses, fit si bien, que nous fûmes tous surpris qu'au conseil de régence tenu l'après-dînée du dimanche 4 août, M. le chancelier tira de sa poche des lettres patentes pour accepter la constitution Unigenitus, et les lut par ordre de M. le duc d'Orléans, qui ne prit les voix de personne, dont je fus aussi aise que surpris. Cette nouveauté de ne prendre point les avis frappa tout le monde, et marqua bien solennellement qu'ils n'auroient point été pour la déclaration » — « tour de passe-passe et de violence » qui valut à Dubois « un grand mérite auprès des jésuites et de toute la cabale de la constitution ».
Mort, fortune et caractère du chevalier de Broglio
« Le chevalier de Broglio, frère du premier maréchal, oncle de l'autre, mourut fort vieux en ce temps-ci, et auroit été bien étonné s'il eût vu leur fortune. C'étoit un homme très bien fait, qui avoit passé les trois quarts de sa vie dans le subalterne de la guerre, l'extrême pauvreté, assez pourtant dans la bonne compagnie, entretenu par les dames, vivant sur le commun, qui presque tout à coup perça jusqu'à devenir lieutenant général, grand'croix de Saint-Louis et riche par la mort de son frère Revel et par un mariage dont il ne laissa qu'une fille qui est morte sans s'être mariée. »
Comte de Saxe entre au service de France ; fait presque aussitôt maréchal de camp
« Ce fut en ce temps-ci que le comte de Saxe, bâtard du roi de Pologne, électeur de Saxe, et de Mlle de Konigsmarck, qui s'est fait depuis un si grand nom à la tête de nos armées, vint se mettre au service de France, et fut fait maréchal de camp parce qu'il l'étoit dans les troupes de Saxe. »
Mariage d’Alincourt et de Mlle de Boufflers
« Alincourt, second fils du duc de Villeroy et le favori du maréchal son grand-père, épousa la fille de la maréchale de Boufflers dont le fils étoit gendre du duc de Villeroy. Cela devint donc un double mariage où la magnificence du maréchal de Villeroy fut déployée. »
Cellamare, ou le duc de Giovenazzo, disgracié depuis son retour, rappelé à la cour d’Espagne et bien traité
« Cellamare, qui fut arrêté ici pendant son ambassade, et qui, après la mort de son père, avoit pris le nom de duc de Giovenazzo, eut permission de venir saluer le roi d'Espagne à l'Escurial qui, depuis son retour de France, n'avoit pas voulu le voir, et l'avoit tenu exilé, mais dans son gouvernement. Il fut bien reçu, et peu après fit sa couverture comme grand d'Espagne après son père », faisant les fonctions de grand écuyer de la reine.
La place du parlement absent laissée vide par les autres cours à la procession de l’Assomption
« La procession accoutumée de la Notre-Dame d'août se fit à l'ordinaire, où le cardinal de Noailles officia. La chambre des comptes et la cour des aides y laissèrent vides les places que le parlement a coutume d'y remplir, qui étoit lors à Pontoise. »
Le parlement refuse d’enregistrer la déclaration en faveur de la constitution Unigenitus
« Le parlement ne voulant point enregistrer la déclaration du roi pour l'acceptation de la constitution Unigenitus », l'abbé Dubois, « pressé par l'intérêt de son chapeau de donner des marques éclatantes de son zèle à Rome et aux jésuites, fit prendre la résolution à M. le duc d'Orléans de la faire enregistrer au grand conseil », en y menant princes du sang, pairs et maréchaux, « parce qu'en ce tribunal tous les officiers de la couronne y ont séance et voix délibérative ».
Le régent la porte au grand conseil, y fait trouver les princes du sang, les ducs et pairs et maréchaux de France, me prie de ne m’y point trouver, et l’y fait enregistrer à peine
Trouvant le régent donnant ses ordres pour le lendemain, Saint-Simon en apprit le dessein ; « tout de suite souriant et étendant ses bras vers moi, il me pria de ne me trouver point au grand conseil. Je me mis à rire aussi, et lui répondis qu'il ne pouvoit me donner un ordre plus agréable » — cela lui épargnait « la douleur de m'élever publiquement contre sa volonté ». Il dit pourtant « qu'on lui faisoit faire un pas de clerc, afficher son impuissance pour un enregistrement valable ». Le 23 septembre, le régent s'y rendit « en pompe » ; « plusieurs magistrats du grand conseil opinèrent contre avec beaucoup de lumière, de force et d'étendue », et « il fut avéré par le compte des voix que la chose ne fut emportée que par le nombre de pairs et de maréchaux ». « Mon absence fut extrêmement remarquée, et beaucoup de gens allèrent et envoyèrent visiter l'amas de carrosses pour voir si le mien y étoit. »
Nullité de cet enregistrement
« Le succès fut tel que je le lui avois prédit. On se moqua et de la chose et de son appareil ; on la regarda comme un épouvantail inutile, une faiblesse avouée, une bassesse pour Rome. On ne s'y méprit pas à l'intérêt de l'abbé Dubois, et il n'y eut personne qui ne regardât cet enregistrement comme sans aucune force ni autorité dans le royaume, à commencer par le grand conseil même. »
Mort et caractère de La Brue, évêque de Mirepoix ; de l’évêque-comte de Châlon, frère du cardinal de Noailles ; de Heinsius, pensionnaire de Hollande
Trois morts : La Brue, évêque de Mirepoix, « un excellent évêque, résidant, aumônier, édifiant, instruisant, prêchant ses ouailles, dont il étoit adoré », l'un des quatre évêques appelants « chassés de Paris » ; l'évêque-comte de Châlon, frère du cardinal de Noailles, « prélat d'un grand exemple, d'une rare piété et d'une grande fermeté contre la bulle Unigenitus » ; et « le célèbre Heinsius, pensionnaire de Hollande », mort à quatre-vingt-un ans « la tête et le sens comme à quarante ». « Créature, puis confident intime » du prince d'Orange, il en avait « épousé tous les intérêts, ses affections et ses haines » ; flatté par le prince Eugène et Marlborough « jusqu'à attendre quelquefois deux heures dans son antichambre, il ne voulut jamais la paix », visant « à réduire la France au-dessous de la paix de Vervins ». « Il fut trente ans pensionnaire, et jamais pensionnaire n'a été si maître de toutes les affaires » ; mais la paix faite, la république « vit avec horreur la profondeur des engagements où il l'avoit jetée et l'immensité de dettes », et les dégoûts « le conduisirent amèrement au tombeau ».
Hoornbeck, pensionnaire de Rotterdam, fait pensionnaire de Hollande
Les États généraux séparèrent les deux grands emplois d'Heinsius : le 20 septembre, ils donnèrent « la garde du grand sceau au baron de Wassenaer-Stattenberg, et l'importante place de pensionnaire de Hollande et de West-Frise à Hoornbeck, pensionnaire de la ville de Rotterdam ».
Mort de Saint-Olon
« Saint-Olon mourut fort vieux. Son nom étoit Pidou, et de fort bas aloi. » Gentilhomme ordinaire chez le roi, il avait été « envoyé du roi à Maroc et à Alger, où il vint à bout d'affaires difficiles et même fort périlleuses pour lui, avec une grande fermeté et beaucoup d'adresse et de capacité, d'ailleurs fort honnête homme, et qui ne s'en faisoit point accroire ».
Mort de Mme Dacier
« La mort de Mme Dacier fut regrettée des savants et des honnêtes gens. » Fille de Lefèvre, de Caen, protestant, elle se fit catholique et épousa Dacier, garde des livres du cabinet du roi ; « sa femme passoit pour en savoir plus que lui » en grec, en latin, « en antiquités, en critique, et a laissé quantité d'ouvrages fort estimés. Elle n'étoit savante que dans son cabinet ou avec des savants, partout ailleurs simple, unie, avec de l'esprit, agréable dans la conversation, où on ne se seroit pas douté qu'elle sût rien de plus que les femmes les plus ordinaires. Elle mourut dans de grands sentiments de piété, à soixante-huit ans. »
Mort, extraction, fortune, famille, caractère et Mémoires de Dangeau
« Philippe de Courcillon, dit le marquis de Dangeau, mourut à Paris à quatre-vingt-quatre ans, le 7 septembre ; ce fut une espèce de personnage en détrempe. » De noblesse « fort courte » et huguenote, sans bien, il « s'appliqua à savoir parfaitement tous les jeux » et leurs combinaisons : « cette science lui valut beaucoup », sans que jamais sa probité fût soupçonnée. Admis aux jeux du roi et de Mme de Montespan — qui disait « qu'on ne pouvoit s'empêcher de l'aimer ni de s'en moquer » —, il acheta gouvernement de Touraine et charge de lecteur du roi, gagna un logement à Versailles en remplissant des bouts-rimés impossibles, tira cinq cent mille livres de la charge de chevalier d'honneur de la Dauphine, maria sa fille au duc de Montfort et épousa en secondes noces une comtesse de Loewenstein. « À force de revêtements l'un sur l'autre, voilà un seigneur » : La Bruyère disait « que Dangeau n'étoit pas un seigneur, mais d'après un seigneur ». Grand maître de Saint-Lazare — le roi « traitoit bien Dangeau, mais il s'en moquoit volontiers » —, il faisait « la roue au milieu de cette pompe » de Saint-Germain des Prés où la cour riait « scandaleusement » ; Saint-Simon lui-même fut brouillé avec lui pour un fou rire, quand Dangeau lança à table : « de tous nous autres gouverneurs de provinces, il n'y a que M. le maréchal qui soit demeuré maître de la sienne. »
Raisons de s’y étendre
Pourquoi s'y étendre ? Pour ses « singuliers Mémoires », qui « le peignent si parfaitement lui-même ». Dès la mort de la reine mère, « il se mit à écrire tous les soirs les nouvelles de la journée », fidèle « jusqu'à sa mort », « comme une gazette sans aucun raisonnement » : « la bassesse d'un humble courtisan, le culte du maître, la prodigalité des plus fades et des plus misérables louanges, l'encens éternel et suffoquant » y « éclatent dans toutes les pages ». « Il est difficile de comprendre comment un homme a pu avoir la patience et la persévérance d'écrire un pareil ouvrage tous les jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si contraint, si précautionné, si littéral, à n'écrire que des écorces de la plus repoussante aridité. » Adorateur du roi et de Mme de Maintenon, « grand partisan du parlement, des bâtards et des princes étrangers, vrais et faux ; grand ennemi de la dignité des ducs », à laquelle il n'avait pu atteindre. Et pourtant : « ses Mémoires sont remplis de faits que taisent les gazettes, gagneront beaucoup en vieillissant, serviront beaucoup à qui voudra écrire plus solidement » — « rien ne seroit plus désirable pour l'histoire que d'avoir de semblables Mémoires de tous les règnes depuis Charles V ». Son frère l'abbé de Dangeau, mort en 1723, grammairien « qui n'eut ni moins de fadeur ni moins de futilité que lui », est croqué en passant.
Duc de Chartres grand maître des ordres de Notre-Dame du mont Carmel et de Saint-Lazare
« Je ne sais de quoi M. le duc d'Orléans s'avisa de faire donner à M. son fils la grande maîtrise de Saint-Lazare. On lui fit sans doute accroire que cela donneroit des créatures à ce jeune prince. Ceux qui prenoient cet ordre si dégradé de biens et d'honneurs n'étoient pas pour lui en faire. Le régent ne m'en parla point, et la chose faite, je ne lui en dis rien non plus. »
Mort du duc de Grammont ; son nom et ses armes
« Le duc de Grammont mourut en même temps à Paris, à près de quatre-vingts ans » ; frère cadet « du célèbre comte de Guiche », fils et père « des deux maréchaux de Grammont ». Saint-Simon déroule le nom et les armes : « leur nom est Aure » ; Antoine d'Aure « prit gratuitement le nom et les armes de Grammont » après le mariage de Menaud d'Aure avec Claire de Grammont en 1523. Philibert de Grammont épousa « la belle Corisande dont Henri IV en sa jeunesse fut si amoureux, qu'il disparut aussitôt après sa victoire de Coutras, et, suivi d'un seul page, alla lui présenter son épée, ce qui lui fit perdre tous les avantages qu'il pouvoit tirer de ce grand succès » — l'armée huguenote demeurant « dans l'étonnement de la disparition du roi de Navarre » six ou sept jours durant. « Cet amour valut au mari de la belle le gouvernement de Bayonne et la charge de sénéchal de Béarn. »
Mort de Mme de Nogent, sœur du duc de Lauzun
« Mme de Nogent mourut aussi à quatre-vingt-huit ans. Elle étoit sœur du duc de Lauzun », fille de la reine et sans bien quand elle épousa en 1663 Bautru, comte de Nogent, « qui fut tué lieutenant général au passage du Rhin, 12 juin 1672, dont elle porta le premier grand deuil le reste de sa vie ». Sa fille épousa Biron, « devenu enfin duc, pair et maréchal de France, qui, du chef de cette Bautru par sa mère, a hérité de plus d'un million deux cent mille livres des ducs de Foix et de Lauzun ».
Réflexion
Réflexion du mémorialiste : « autre exemple terrible des mariages de filles de qualité pour rien avec des gens aussi de rien et qui deviennent héritières. Heureusement que c'est Biron et non pas un Bautru qui en a profité, mais par le plus grand hasard du monde. »

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