TOME XVII · CHAPITRE VIII

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Résumé

L'inquiétude des maréchaux : Villeroy, Villars, Huxelles « dans la frayeur » — l'auteur parle au Régent pour les rassurer ; manège et secret sur les prisonniers ; la « politique de l'abbé Dubois sur l'affaire du duc et de la duchesse du Maine », « fausse et très dangereuse » pour le Régent — représentations « très fortes » de l'auteur sur l'« énorme conduite » de du Maine et « le danger d'une continuelle impunité » : « je ne trouve que défaites et misères » ; les « trois crimes du duc du Maine à punir à la fois », dont l'« attentat » premier.

Les entrées

Inquiétude des maréchaux de Villeroy, Villars et Huxelles-Villars, dans la frayeur, me prie de parler à M. le duc d’Orléans
Les arrestations continuaient — Orseau des postes, Boisdavid, le duc de Richelieu même — et les trois maréchaux sentaient « en leur âme et conscience » ce qu'ils devaient craindre : « il courut même un bruit que le maréchal de Villars alloit être arrêté. Sa frayeur éclata sur son visage et dans sa conduite. Il n'osoit plus sortir de chez lui, et il s'informoit de ce qui se disoit sur lui avec une inquiétude indécente. » Lui et sa femme, qui avaient toujours ménagé les Saint-Simon, l'envoyèrent prier « avec instance » de venir : « je trouvai le maréchal dans des transes et dans un abattement incroyable..., et [il] me conjura de parler à M. le duc d'Orléans, et de tâcher à le faire expliquer sur son compte. »
Je le fais, et le veux rassurer
Saint-Simon les rassura — tout en sachant à quoi s'en tenir depuis « l'assemblée mystérieuse du duc du Maine avec lui chez le maréchal de Villeroy » — et parla au régent, « qui n'étoit pas fâché de la peur que le maréchal avoit prise, mais qui me répondit ce qu'il falloit pour le rassurer ». L'inquiétude fit pourtant son œuvre : « il en maigrit à vue d'œil. Son sang se corrompit, il lui vint un mal au cou qui menaça d'un cancer... Il languit toujours jusqu'à l'élargissement du duc et de la duchesse du Maine, après quoi il reprit bientôt son embonpoint et sa première santé, en sorte que la cause de son mal fut manifestement visible. »
Manége et secret sur les prisonniers
Le Blanc, qui allait souvent à la Bastille et à Vincennes, venait le soir même rendre compte chez Saint-Simon ; « mais les prisonniers, à ce qu'il m'assuroit toujours, ne disoient rien ou que les riens qu'il me rapportoit », et Belle-Ile « venoit raisonner avec moi en cadence des visites de Le Blanc ». « M. le duc d'Orléans n'en savoit pas plus que moi » : Dubois, « maître absolu », s'était saisi de tous les papiers, et le garde des sceaux et Le Blanc, « dans l'entière frayeur et la plus soumise dépendance », concertaient chaque jour avec lui « ce qu'ils devoient dire à M. le duc d'Orléans..., et rendoient compte, au sortir d'avec lui, au redoutable abbé de tout ce qui s'étoit passé entre eux et le régent ».
Politique de l’abbé Dubois sur l’affaire du duc et de la duchesse du Maine et des leurs
La politique de Dubois : « faire la peur entière au duc et à la duchesse du Maine et aux prisonniers pour tirer tout d'eux..., épouvanter les maréchaux pour les humilier et les contenir. Mais il étoit bien éloigné d'aller plus loin. » Voulant « régner sans trouble et parvenir à la pourpre et à la place et à toute l'autorité de premier ministre », il se proposait « de mettre entre ses seules mains la vie et toute la fortune du duc du Maine et de ses enfants et celle de ses complices, pour s'acquérir sur eux l'obligation de leur avoir lui seul rendu le tout..., et s'acquérir le parlement, au moins l'arrêter et le rendre neutre..., par le crédit du duc et de la duchesse du Maine sur le premier président ».
La même politique fausse et très dangereuse pour M. le duc d’Orléans
Politique excellente pour Dubois, « ni bonne ni dans le vrai pour son maître » : « plus M. du Maine et ses plus considérables complices lui auroient une obligation signalée de la vie, des honneurs, des établissements, plus cette obligation... seroit aux dépens de M. le duc d'Orléans... Jamais de grands coupables ne pardonnent à ceux contre qui ils ont commis de grands crimes », et il était naturel que Dubois « leur fît délicatement entendre qu'il les avoit habilement arrachés des mains de son maître, sans quoi ils étoient perdus ».
Je le lui représente très fortement, ainsi que l’énorme conduite à son égard du duc du Maine et de ses principaux croupiers, et le danger d’une continuelle impunité
Saint-Simon le représenta au régent avec force : « le pardon... ne réconcilie jamais ceux qui ont manqué un grand coup...; le péril couru, plus il est grand, plus il irrite ; un tel bienfait reçu redouble la haine et la rage » ; et à la majorité, la cabale saurait rendre son gouvernement « très répréhensible aux yeux d'un jeune roi » — Law et sa banque, « l'alliance d'Angleterre jusqu'à l'ensorcellement, pour la fortune de l'abbé Dubois », la rupture avec l'Espagne. Au « c'est mon beau-frère » du régent, il éclata : « Comment votre beau-frère !... est-ce donc un titre à lui pour vous étrangler comme il y a tâché et butté toute sa vie ? Avez-vous oublié la honte et le désespoir de Monsieur..., les horreurs dont ce cher beau-frère vous affubla à la mort de Mgr le Dauphin et de Mme la Dauphine..., enfin le testament et le codicille du roi..., et ce que vous seriez devenu si l'une de ces deux pièces avoit subsisté ? »
Je ne trouve que défaites et misères
« Ces propos jetoient M. le duc d'Orléans dans un trouble extrême. Il sentoit tout le poids de mes raisons ; mais il étoit enchaîné par les prestiges de l'abbé Dubois. Tantôt il s'excusoit sur le défaut de preuves » — et Saint-Simon lui rappelait son propre aveu ; tantôt sur le danger d'attaquer un homme si établi, ou sur les enfants « qui sûrement ne trempoient point dans le complot » — réponse : la condamnation « emportoit confiscation des biens patrimoniaux..., à plus forte raison l'extinction des titres... et la privation des gouvernements, des charges et des survivances ». Et sur Mme du Maine princesse du sang : « vous ne me prouverez pas qu'elle le soit davantage que les deux ducs d'Alençon..., que le connétable de Bourbon, que M. le Prince, propre grand-père de Mme du Maine..., tous solennellement jugés et condamnés comme criminels d'État. » De dépit « de ne trouver que de la filasse, pour ne pas dire du fumier », Saint-Simon lança son apostrophe : « Grand Dieu ! quel précieux présent avez-vous fait à ce prince de la plus difficile vertu du christianisme..., ce pardon des ennemis..., qu'il accorde avec l'incurie, la facilité, l'insensibilité la plus prodigieuse, la plus incroyable, la plus unique ! »
Trois crimes du duc du Maine à punir à la fois : premièrement, attentat d’usurper l’habilité de succéder à la couronne ; secondement, les moyens pris pour soutenir cette usurpation ; troisièmement, sa conspiration avec l’Espagne
L'exclamation ébranla le régent, et Saint-Simon déploya les trois crimes à punir ensemble : premièrement, « d'avoir attenté à se faire prince du sang, puis à se faire déclarer capable de succéder à la couronne, contre l'honneur de la loi de Dieu, contre la loi unanime de la France..., contre la précieuse vénération due à la loi salique » — car le royaume n'appartient point au roi « comme une terre à un particulier, mais comme un fidéicommis perpétuellement affecté à l'aîné de génération en génération » ; secondement, l'ameutement de la prétendue noblesse, « des gens ramassés de toutes parts pour faire nombre..., sans mission, sans pouvoir de personne », jusqu'à la requête au parlement « plus basse et plus humble que celle du moindre particulier » et l'appel aux états généraux, « crime d'État... de contester la puissance royale » ; troisièmement, la conspiration avec l'Espagne, dont « les preuves seront évidentes quand il plaira à l'abbé Dubois de montrer les papiers de Cellamare et ceux de l'abbé Portocarrero, qui n'ont été vus que de lui seul ».
Conduite à tenir à l’égard du duc et de la duchesse du Maine, de leurs principaux complices et des enfants du duc du Maine
À l'objection du régent — « un si grand coup de filet, que le filet en pourroit rompre » —, Saint-Simon opposa son plan : punir le seul chef « comme du plus grand coupable, du plus dangereux ou du seul dangereux », et « pardonner généreusement aux personnages qu'il auroit entraînés..., c'est courage, c'est justice, c'est exemple, c'est sûreté..., en un mot c'est savoir discerner, laisser les boucheries aux Christiern et aux Cromwell » ; le tout par « un jugement juridique, où tous les pairs soient juridiquement convoqués » avec les officiers de la couronne ; commuer la peine de Mme du Maine « à passer le reste de sa vie bien et sûrement enfermée » ; et pour les enfants, innocents, « les empêcher de devenir coupables, et leur ôter les ongles » — ni charges, ni Eu « trop voisine de l'Angleterre », ni Dombes « trop près de Savoie » —, leur laissant Aumale et de grands biens : sans compter le million de pierreries que Mme du Maine « cacha et emporta..., que La Billarderie découvrit et rapporta — ce qui vous montre bien que ce million n'étoit pas destiné à la parer dans sa prison ».
Mollesse, faiblesse, ensorcellement du régent par Dubois
« M. le duc d'Orléans fut un peu ébranlé de ce plan et des raisons qui le soutenoient... Mais je n'en conçus pas une meilleure espérance. Ce plan, tout juste, tout sage, tout nécessaire qu'il me paroissoit, se trouvoit en contradiction avec le naturel du maître et, qui bien pis, avec les vues et l'intérêt de l'abbé Dubois, et ce valet avoit ensorcelé M. le duc d'Orléans. »
Je cesse de parler au régent du duc du Maine, qui peu à peu est rétabli
« Je retrouvai ce prince s'affaiblissant tous les jours sur cette affaire, de sorte que, content d'avoir fait ce que je croyois de mon devoir à tous égards, je ne lui en parlai plus, et le mis ainsi fort à son aise sur les divers et prompts adoucissements qu'il donna par reprises au duc et à la duchesse du Maine jusqu'à leur liberté, et depuis » — après lui avoir déclaré « que je ne voulois d'aucun de ces grands morceaux, ni même de leurs cascades, parce que je lui parlois là-dessus sans aucun intérêt ».
Adroit manége de Le Blanc et de Belle-Ile
Quant au fond du complot, Saint-Simon n'y perça plus rien, Le Blanc ne lui disant « que des riens souvent absurdes, parce qu'il ne lui étoit pas permis de me dire mieux ; mais, après le retour du duc et de la duchesse du Maine en leur précédent état, je n'eus pas de peine à m'apercevoir, par l'amitié qu'ils ont toujours depuis témoignée à Belle-Ile et à Le Blanc, qu'ils les avoient bien et efficacement servis, même auprès de l'abbé Dubois, dont ils avoient très bien suivi l'esprit et imité la politique ». Dès le début d'avril, Mme la Princesse obtint que Mme du Maine, « qui faisoit la malade, fût conduite de Dijon à Châlon-sur-Saône, avec la permission de l'y aller voir ».
Duc de Richelieu et Saillant à la Bastille
On sut alors par le régent lui-même, « qui le rendit public, qu'il avoit quatre lettres au cardinal Albéroni du duc de Richelieu, dont trois étoient signées de lui, qu'il s'engageoit à livrer Bayonne, où son régiment et celui de Saillant étoient en garnison, pour quoi Saillant, qui étoit du complot, avoit été mis à la Bastille ».
Leur folie
« On se moqua dans le monde avec raison de la belle idée de deux jeunes colonels qui se crurent assez maîtres de leurs régiments, et leurs régiments assez maîtres de Bayonne, pour se figurer de pouvoir livrer cette place. »
Traité du premier
« Le marché du duc de Richelieu étoit d'avoir le régiment des gardes » ; et le régent ajouta « que, si M. de Richelieu avoit quatre têtes, il avoit dans sa poche de quoi les faire couper toutes quatre ».
Ils sont bientôt élargis
« Le rare est que, quatre jours après ce récit public de M. le duc d'Orléans..., on donna à M. de Richelieu un de ses valets de chambre, des livres, un trictrac et une basse de viole, qu'il demanda » — prélude à un prompt élargissement.
Singularité de la promotion de l’ordre, dont je fus moins de dix ans après
« Qui m'auroit dit que, moins de dix ans après, je serois chevalier de l'ordre, en même promotion de huit que les deux fils du duc du Maine en princes du sang, M. de Richelieu, Cellamare et d'Alègre, m'auroit bien étonné. »

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