TOME IX · CHAPITRE X

Lire le texte intégral du chapitre →

Résumé

La discussion du projet de règlement entre le chancelier et l'auteur : la « friponnerie insigne » d'Harlay démontée, l'apophtegme du premier maréchal de Villeroy, les ducs vérifiés compris dans l'édit par les soins de Saint-Simon ; l'amitié l'intéresse aux lettres nouvelles de Chaulnes, le chancelier s'y prête « de bonne grâce » puis se dépite des sophismes de Chevreuse ; le chancelier travaille seul avec le roi — son « aversion des ducs et sa cause » ; la « scélératesse » d'Harlay sur le sacre et la propagation des bâtards ; le « très faible dédommagement » de la double séance des pairs démis.

Les entrées

Discussion du projet de règlement entre le chancelier et moi
Examen article par article du projet d'Harlay entre le chancelier et Saint-Simon : le premier article sur les princes du sang, « vague, hors d'œuvre », ne put être supprimé ; le second, confirmant les bâtards, était pour le chancelier « le chausse-pied du règlement » — Saint-Simon obtint seulement qu'il fût « le plus simple et le plus exténué qu'il seroit possible ». Sur l'âge de réception des pairs, il lutta en vain : « le malheur étoit que celui contre qui je disputois étoit juge et partie…, je parlois à un sourd enveloppé de sa robe, qui lui étoit plus chère que justice, raison ni amitié ». En revanche, les articles des ayants cause et des duchés femelles furent tournés à souhait — le gendre exclu de l'ancienneté du beau-père : « deux grands points » —, la substitution reçut toute l'étendue possible, et le chancelier étendit de lui-même le rachat forcé des héritières « à tout mâle appelé à la dignité ».
Friponnerie insigne et ambitieuse du premier président d’Harlay
Friponnerie insigne d'Harlay dans son ancien projet : « il avoit parole réitérée d'être chancelier pour ses bons services aux bâtards ». Récusé et brouillé avec les ducs par sa partialité pour M. de Luxembourg, il redouta le duc de La Rochefoucauld « pour les sceaux, et le voulut ramener à soi par la même voie qui l'en avoit aliéné » : bien au fait de la question de préséance entre La Rochefoucauld et Saint-Simon, « sans faire semblant d'y penser, il dressa ce troisième article pour m'étrangler, sans que je m'en défiasse, et pour se raccommoder par là avec M. de La Rochefoucauld ».
Apophtegme du premier maréchal de Villeroy
« Le vieux maréchal de Villeroy disoit avec un admirable sens qu'il aimeroit mieux pour soi un premier ministre son ennemi, mais homme de qualité, qu'un bourgeois son ami. Je me trouvai ici dans le cas » : en choses de parlement, un homme de robe ; en celles des princes du sang ou des bâtards, un courtisan — « étoit ce que j'avois en tête, et avec qui lutter trop inégalement ».
Je fais comprendre les ducs vérifiés en l’édit
« L'équité, aiguisée de l'intérêt de la maison de Mme de Saint-Simon » — l'aîné de sa maison, son frère et son beau-frère étant tous trois ducs vérifiés —, fit proposer à Saint-Simon « d'ajouter à la fin de l'édit un article qui y comprît les ducs simplement vérifiés, autant qu'ils en étoient susceptibles. Il ne m'en fit aucune difficulté » : les mêmes avantages leur furent étendus, la substitution de revenu pouvant être modérée à dix mille livres.
L’amitié m’intéresse aux lettres nouvelles de Chaulnes, et le chancelier s’y porte de bonne grâce
Sur Chaulnes, le chancelier et Saint-Simon convinrent « bientôt que cette prétention ne pouvoit se soutenir » ; mais l'amitié parla : Saint-Simon l'exhorta à servir Chevreuse « pour obtenir à son second fils des lettres nouvelles avec un nouveau rang », et le chancelier « ne se fit point prier ». À Paris, Saint-Simon coupa court aux harangues de Chevreuse — sa prétention « n'auroit pas un plus ardent adversaire que moi » — mais lui promit « tous bons offices » pour des lettres nouvelles : « cette franchise le charma ».
Je l’y soutiens avec peine, dépité qu’il devient des sophismes du duc de Chevreuse
Il fallut pourtant soutenir le chancelier « avec peine, dépité qu'il devint des sophismes du duc de Chevreuse » : le mémoire de celui-ci, « tellement tiré à l'alambic », l'impatienta ; pis, Chevreuse prétendit « qu'il m'avoit fait presque convenir de tout. Il n'en étoit rien » — mais Saint-Simon est « convaincu qu'il se trompoit soi-même, et qu'à force de désirer, de se figurer, de se persuader, il croyoit tout ce qu'il souhaitoit ». Chevreuse « tracassoit » le chancelier pour pénétrer ses sentiments et revoir l'ancien projet ; Saint-Simon lui-même, « circonvenu » par cet ami « si adroit à pomper », ne lui laissa jamais rien tirer.
Le chancelier travaille seul avec le roi sur le règlement
Le chancelier proposa au roi de communiquer le projet à quelques ducs « puisqu'il s'agissoit de faire une loi à eux si importante. Le roi, hérissé de la proposition, répondit avec un mépris assez juste sur leur capacité en affaires » et demeura inébranlable. Le projet fut communiqué par bienséance au premier président — Pelletier « ne fit que le voir à sa campagne » — et à d'Aguesseau, qui « écrivit un long verbiage qui, pour en dire le vrai, ne signifioit rien ». Ces tête-à-tête inaccoutumés du chancelier avec le roi « réveillèrent tout le monde ».
Son aversion des ducs et sa cause
Cause de l'aversion du roi pour les ducs : « ses ombrages mazarins d'autorité qui l'animoient contre les ducs, dont la dignité lui étoit odieuse par sa grandeur intrinsèque, indépendante par sa nature des accidents étrangers. Elle lui faisoit toujours peur et peine par les impressions que ce premier ministre italien lui en avoit données pour son intérêt particulier, et lui avoit sans cesse fait inspirer par la reine mère, ce qui le rendit si constamment contraire, jusqu'à franchir les injustices les plus senties, et même avouées. »
Scélératesse du premier président d’Harlay sur le sacre et la propagation des bâtards
Après le troisième travail, deux coups de foudre tirés de la minute d'Harlay : la représentation des six anciens pairs au sacre attribuée exclusivement aux princes du sang, et à leur défaut aux bâtards pairs ; et le droit pour les légitimés possédant plusieurs duchés-pairies de « les partager entre leurs enfants mâles » — autant de nouvelles souches précédant tous les pairs. Saint-Simon remontra l'antiquité de la fonction des pairs « égale à celle du sacre même », la préférence des pairs aux sacres d'Henri II et de ses fils, « l'infamie d'une représentation si éminente par des bâtards, et à titre de bâtards » ; « mais ce fut là où je trouvai tout à la fois le magistrat et le courtisan ». Le second article avait été « suggéré par le duc du Maine…, dont le roi faisoit son idole d'amour et d'orgueil » ; Saint-Simon pria en vain d'arrêter tout le règlement.
Je propose le très-foible dédommagement de la double séance de pairs démis
À défaut, Saint-Simon proposa un dédommagement « très-médiocre, et qui ne portoit sur personne » : la double séance au parlement des pairs démis avec leurs fils. Arguments : les présidents à mortier qui cèdent leurs charges gardent séance et voix ; « MM. de Richelieu, Bouillon et Mazarin avoient chacun deux duchés-pairies…, par conséquent c'étoient deux pères et deux fils siégeant ensemble au parlement…, sans qu'on se fût avisé jusqu'à cette heure d'y trouver le moindre inconvénient ». Le chancelier « avoua la proposition très-raisonnable, et me promit de faire tout de son mieux pour la faire passer ».
Le roi, uniquement pour son autorité, favorable à M. de La Rochefoucauld contre moi
Sur la préséance contre M. de La Rochefoucauld, le chancelier avoua que « le roi n'avoit pu goûter mes raisons…, que la réplique du roi avoit été que son autorité y seroit intéressée et qu'il étoit demeuré fermé là-dessus » — le roi convaincu du fond et du droit, « il n'avoit répliqué que par le seul intérêt de son autorité ». Saint-Simon pria le chancelier de ne pas le tenir pour battu : « j'allois me tourner à persuader le roi sur son autorité comme je pourrois, par un autre mémoire ».
Chaulnes enfourné
L'entretien de plus de trois heures finit « par l'article de Chaulnes qu'il me dit avoir enfourné assez heureusement » : les lettres nouvelles pour le second fils de Chevreuse étaient en bonne voie — seule des chimères du beau-frère de Beauvilliers qui devait aboutir, et par le canal même de celui qui les combattait toutes.
Mémoire uniquement portant sur l’autorité du roi, qui me vaut la préséance sur M. de La Rochefoucauld
Rentré chez lui « fâché », Saint-Simon « brusqua en deux heures » son mémoire : « c'est un mémoire curieux pour bien connoître Louis XIV qui, uniquement sur cette pièce, me donna partout la préséance sur M. de La Rochefoucauld ». La pièce, insérée au texte, refait l'histoire des deux duchés : érection de La Rochefoucauld en 1622, enregistrement en 1631 — « on supprime ici, avec un religieux silence, les causes d'un si long délai, et la manière dont cet enregistrement fut fait » —, érection et réception de Saint-Simon en 1635 sans opposition, prétention tardive de 1637 ; et conclut que le roi n'a jamais cessé de préjuger en faveur de Saint-Simon.
Défaut de foi et hommage ; explication et nécessité de cet acte
Le mémoire développe le défaut de foi et hommage : toute érection « est constamment la remise d'un fief que le vassal possède entre les mains du roi », que le roi rend avec une dignité « aux conditions portées par icelle…, dont la principale, qui donne l'être aux autres, est constamment l'hommage » ; sans lui, l'érection « n'est qu'un témoignage de la volonté du roi demeurée imparfaite ». Or feu M. de La Rochefoucauld ne le rendit jamais « au roi, à son chancelier, ni à la chambre des comptes » — au point que sa dignité même « pourroit être justement contestée » ; Saint-Simon dit l'avoir pallié par charité, en comptant le serment de pair de 1637 pour hommage.
Alternative ordonnée en attendant jugement, et commencée par la tirer au sort
Le brevet du 6 septembre 1645 avait ordonné, en attendant jugement, une alternative de préséance entre Retz, Saint-Simon et La Rochefoucauld, « dont le commencement solennel fut au lit de justice du lendemain ; et comme il importoit aux parties par laquelle la préséance commenceroit, le sort en décida contre M. de La Rochefoucauld. Il ne se peut une balance plus exacte ; depuis, l'alternative a toujours subsisté. » Retz éteint, Saint-Simon seul resta dans cet intérêt.
Préjugés célèbres du roi en faveur de M. de Saint-Simon
Préjugés célèbres du roi : au lit de justice de 1663, tenu pour quatorze nouveaux pairs, il fit prononcer par le chancelier « un arrêt exprès pour la conservation » du rang de M. de Bouillon à la date de son contrat d'échange, avant enregistrement et réception ; et un autre pour le maréchal de La Meilleraye, absent en Bretagne pour le service du roi, afin que son absence ne préjudiciât pas au rang « qu'elle lui avoit destiné le quatrième. Il faut convenir que rien n'est plus formel en faveur de M. de Saint-Simon que ces deux arrêts si solennels sur cette même et précise question. »
Singulier procédé entre les ducs de Saint-Simon et de La Rochefoucauld lors et à la suite de la réception au parlement du premier
Singulier procédé de 1702 : Saint-Simon, avant sa réception, pria M. de La Rochefoucauld de l'y précéder sans rechercher l'alternative — honnêteté « certainement grande ». Mais le vieux duc, jugeant que la maison de Saint-Simon ne s'éteindrait plus, « désiroit que l'affaire fût jugée », et voulut des arbitres pairs : sept juges furent convenus, M. de Laon présidant et rapportant. Saint-Simon prêt, La Rochefoucauld tergiversa, puis « déclara à M. de Laon, en lui donnant sa prétention toute sèche en douze lignes, qu'il n'avoit pièces ni raisons quelconques à présenter, et qu'il n'en vouloit plus ouïr parler ; on n'oseroit dire qu'il paya d'humeur, mais on ne peut taire qu'il ne paya d'aucune raison. » L'affaire dormait depuis sept ou huit ans.
Autre préjugé du roi tout récent en faveur de M. de Saint-Simon
Préjugé tout récent : le maréchal de Villars ayant représenté au roi de lui accorder un arrêt semblable à ceux de Bouillon et de La Meilleraye, « ou d'empêcher que M. le maréchal d'Harcourt fût reçu pair au parlement avant que sa blessure lui eût permis de l'être lui-même, Sa Majesté a pris ce dernier parti, ce qui n'est pas un moindre préjugé en faveur de M. de Saint-Simon que les deux autres » : le roi reconnaissait donc encore que le rang se fixe à la réception.
L’autorité du roi favorable à M. de Saint-Simon
L'argument d'autorité, cœur du mémoire : fixer le rang à la date de l'enregistrement, « ce seroit prendre rang par l'autorité du parlement, qui a toujours prétendu pouvoir admettre, retarder, avancer ou rejeter les enregistrements » ; le fixer à la réception, c'est le fixer par la seule volonté du roi, qui « seule suspend ou presse à son gré la réception au parlement de celui qu'elle a fait pair de France…, et tient ainsi sa fortune en l'air quoique achevée » — la dignité ne s'accomplissant que « par un dernier coup de volonté pleine qui ne dépend que du roi tout seul, sans concours du parlement ». Argument que Saint-Simon qualifiera lui-même de « fausse raison » : juste en soi, mais ce n'est pas par là que la question devait se décider — c'est pourtant par là seul que le roi jugea.
Enregistrement sauvage des lettres d’érection de La Rochefoucauld
Suivent les lettres échangées : celle de Saint-Simon du 3 mai — « muet comme un poisson, et qui va être en général et en particulier brisé comme vile argile…, permettez-moi du moins un heu ! profondément redoublé » — ; la verte réponse du chancelier sur la même feuille : « N'avez-vous point de honte de n'être jamais content de ce que pensent les autres ?… ramperez-vous toujours dans le rang des parties sans entrer jamais dans l'esprit de législateur ? » ; sa lettre du 5 mai : « je suis pour vous, monsieur…, ce qui vous surprendra, c'est que ce ne seroit pas par vos raisons…, vous êtes citoyen avant d'être duc, vous êtes sujet avant d'être duc…, et vous n'êtes duc que par d'autres » ; et la réponse de Saint-Simon du 6 mai : au point du sacre près, « j'aime mieux perdre mon affaire, et que le règlement passe » — mais pourquoi la perdre, quand Luxembourg et d'Antin, seuls autres plaideurs, sont « ménagés », « moi condamné et pendu, pour ainsi dire, avec ma grâce au cou » ? Il y glisse l'idée d'un échange : une pairie pour son second fils.
Lettres de M. le duc de Saint-Simon à M. le chancelier ; de M. le chancelier à M. le duc de Saint-Simon ; de M. le duc de Saint-Simon à M. le chancelier
Éclaircissement de ces lettres : la citation de M. le duc d'Orléans — qui tenait de d'Antin même « qu'il alloit être fait duc et pair » — permettait à Saint-Simon de paraître informé sans trahir le chancelier, et à celui-ci d'en rendre compte au roi « sans rien craindre de personnel ». Quant à la pensée pour son fils : voyant le roi « en une veine présente de telles facilités à multiplier ces dignités », il espérait le faire démordre par un équivalent ; il redoutait aussi « le crédit mourant de M. de La Rochefoucauld », ce vieil aveugle qui arrachait encore au roi, « à force de gémir, de gronder et de crier », ce que le roi ne voulait pas, « partie de compassion et d'ancienne amitié, partie pour s'en défaire ».
Éclaircissement de quelques endroits de mes lettres
L'enregistrement des lettres de La Rochefoucauld, en 1631, s'était fait « pendant la disgrâce de feu M. de La Rochefoucauld et contre la volonté du roi connue, et lors absent de Paris » — fait certain dont M. de La Rochefoucauld même, « qui se souvient bien de la manière dont cela se passa, pour l'avoir ouï souvent raconter chez lui, n'en disconviendra pas » : pièce maîtresse du mémoire, puisque ce rang prétendu de 1631 reposait sur un acte d'insubordination du parlement, le contraire même de l'autorité royale que le roi croyait défendre.
Anecdote curieuse de l’enregistrement de La Rochefoucauld
L'anecdote entière, demandée par le chancelier : lors de la réception du cardinal de Richelieu, M. le Prince, de concert avec le premier président Le Jay et le conseiller Lamoignon, saisit « l'instant entre l'enregistrement de celles de Richelieu et le rapport de la vie et mœurs du cardinal » : « Bon, reprit M. le Prince, cela est vieux et usé, je vous réponds que le roi n'y pense plus » — et les lettres de La Rochefoucauld, sous défense expresse et réitérée du roi, furent lues, opinées « du bonnet » et enregistrées « à la barbe du premier ministre présent dans la grand'chambre, qui croyoit toujours que c'étoit son affaire qui se faisoit ». Richelieu, l'apprenant au sortir du palais, « ne put le croire » ; le premier président essuya une rude réprimande, l'exil de La Rochefoucauld s'approfondit — mais l'enregistrement demeura, et il en naquit « l'intimité héréditaire de MM. de La Rochefoucauld avec les Lamoignon ».

◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved