TOME XIX · CHAPITRE IV

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Résumé

Suite de la vie espagnole : la chasse, l'Atocha et l'« impudence monacale », le Mail, la « vie ordinaire de Madrid », le « recao — ce que c'est », l'usage des visites, la vie des gens d'affaires, la « politesse et dignité des Espagnols ». Puis les affaires personnelles : les mesures pour la grandesse et la Toison de l'auteur — et les lettres du Régent au roi d'Espagne et de Dubois à Grimaldo, « d'une telle faiblesse que Grimaldo ne voulut pas les remettre » : le sabotage du cardinal à l'œuvre.

Les entrées

Chasse
« La chasse étoit le plaisir du roi de tous les jours, et il falloit qu'il fût celui de la reine. Mais cette chasse étoit toujours la même : qui en a vu une les a vues toutes. » Les pays étant trop âpres pour courre, « les chasses se bornoient à des battues » : deux feuillées adossées, « deux, trois, quatre cents paysans commandés » poussant les animaux, une heure et demie d'attente en silence — « et ne me parut pas fort amusant » — puis « ce plaisir ou cette espèce de boucherie dura plus de demi-heure à voir passer, tuer, estropier cerfs, biches, chevreuils, sangliers, lièvres, loups, blaireaux, renards, fouines sans nombre ». « Je tuai pourtant un renard, à la vérité un peu plus tôt qu'il n'étoit à propos, dont un peu honteux, je fis des excuses au prince des Asturies, qui s'en mit à rire et la compagnie aussi. » La dame du palais de service, seule dans son carrosse éloigné, « y portoit pour sa consolation un livre et quelque ouvrage ».
L’Atoche
« Notre-Dame d'Atocha est une image miraculeuse de la sainte Vierge », « tellement la grande dévotion de Madrid et de toute la Castille que c'est devant cette image que s'offrent les vœux, les prières, les remerciements publics ». « Le roi n'entreprend jamais de vrai voyage qu'il n'aille en cérémonie faire ses prières devant cette image, ce qui ne s'appelle point autrement qu'aller prendre congé de Notre-Dame d'Atocha. » Ses richesses « en or, en pierreries, en dentelles, en étoffes somptueuses, sont prodigieuses » ; sa dame d'atours — honneur « fort recherché, quoique très cher » — y dépense « quarante mille livres et quelquefois cinquante mille tous les ans, qui reviennent bientôt au profit du couvent ».
Impudence monacale
L'impudence monacale des dominicains de l'Atocha stupéfia l'ambassadeur : « je ne vis jamais moines si gros, si grands, si grossiers, si rogues. L'orgueil leur sortoit par les yeux. » « Ce qui me surprit, à n'en pas croire mes yeux, fut l'arrogance et l'effronterie jusqu'à la brutalité avec laquelle ces maîtres moines poussoient leurs coudes dans le nez de ces dames, et dans celui de la camarera-mayor comme des autres, qui, toutes à ce signal, leur faisoient une profonde révérence, baisoient humblement leurs manches, sans que le moine branlât le moins du monde. » Et le saint-sacrement qui « pour donner la bénédiction descendoit et remontoit par une machine cachée derrière l'autel : cela me parut un peu machine d'opéra bien déplacée. »
Le Mail
Le Mail du Retiro, « beau, large, extrêmement long » : le roi y jouait « toujours trois tours complets », la reine « toujours à son côté ». « Ce Mail étoit extrêmement agréable par les charmes qu'elle y répandoit » : elle faisait la conversation « avec une aimable familiarité », attaquait le duc del Arco, « prenoit plaisir à le mettre aux mains avec Santa-Cruz, et faisoit en sorte qu'ils s'en disoient souvent de bonnes ». « Si quelque joueur faisoit une pirouette ou quelque mauvais coup, c'étoit de rire et de lui tomber sur le corps, en sorte que ce temps du Mail paroissoit toujours trop court. Le roi, toujours grave, sourioit. Il jouoit très bien et de bonne grâce, et la reine l'admiroit fort. »
Vie ordinaire de Madrid
La vie de Madrid « étoit de deux sortes : celle des Espagnols et celle des étrangers établis. Les Espagnols ne mangeoient point, paressoient chez eux, et avoient entre eux peu de commerce » — des conversations « par espèce de sociétés de cinq ou six, à porte ouverte », avec « du chocolat, des biscuits, de la mousse de sucre, des eaux glacées, le tout à la main ». « À l'égard des étrangers, hommes et femmes mangeoient et vivoient à la française, en liberté. » « On rencontre par les rues beaucoup moins de prêtres et de moines qu'à Paris, quoique Madrid soit plein de couvents des deux sexes. »
Recao ; ce que c’est
« L'usage est que les dames envoient de loin à loin savoir des nouvelles des seigneurs fort distingués. Cela s'appelle un recao ; et le même usage veut que le lendemain celui qui a reçu ce recao aille en remercier la dame. Cela m'est souvent arrivé. » Saint-Simon voyait ainsi la comtesse de Lemos et la duchesse douairière d'Ossone — laquelle « aimoit fort M. le duc d'Orléans » et « avoit chez elle une salle d'opéra complète, bien autrement belle que celle de Paris ».
Usage dans les visites
Usage des visites : les dames reçoivent sans bouger — la marquise de Grimaldo « se leva dès qu'elle me vit entrer, mais sans démarrer d'un pas, et s'inclina comme font les religieuses : c'est l'usage du pays ». Pour les hommes, « tout est réglé et certain » dans les conduites, « et néanmoins les compliments durent la moitié du temps de la visite ; cela est insupportable ». « En aucun cas les femmes ne vont voir les hommes ; mais elles vont chez eux lorsqu'elles en sont priées pour une musique ou un bal. »
Vie des gens employés dans les affaires
« Les gens employés sont tout à fait séquestrés du commerce » : leurs journées se passent dans les cavachuelas, « lieux spacieux, bas, voûtés, remplis de longues tables autour desquelles un grand nombre de commis écrivent et travaillent sans se dire un seul mot », le secrétaire d'État au fond dans son cabinet « où il se tient toute la journée et où on le trouve toujours » — même le roi absent de Madrid. « Si on proposoit de mener cette vie à nos secrétaires d'État, même à leurs commis, ils seroient bien étonnés, et je pense aussi bien indignés. »
Politesse et dignité des Espagnols
« Rien n'égale la civilité, la politesse noble et la prévenance attentive des Espagnols, lorsqu'on le mérite par les manières qu'on a avec eux ; comme il n'y a personne aussi nulle part qui se sente davantage, et qui le fasse mieux et plus dédaigneusement sentir, quand ils ont lieu de croire qu'on n'en use pas à leur égard comme on doit. Ils sont par grandeur éloignés de la pointille et de la vétille. C'est ce que Maulevrier et moi avons sans cesse expérimenté d'eux, mais en deux manières en tout extrêmement différentes. »
Mesures pour la grandesse et la Toison
Reprise du fil : la grandesse pour le second fils — « brancher ainsi ma maison » — et la Toison pour l'aîné. Saint-Simon fortifia ses batteries auprès de Grimaldo — « droit et vrai, il s'affectionna à moi de très bonne foi », voulant « s'appuyer de la France, tout au moins ne l'avoir pas contraire » —, du P. Daubenton par les bons rapports des jésuites, de Sartine, et surtout de Leurs Majestés : pendant la petite vérole, le roi et la reine « voulurent être informés deux fois par jour de mes nouvelles, et me firent témoigner sans cesse mille bontés, en quoi toute la cour les imita ».
Lettres de M. le duc d’Orléans au roi d’Espagne, et du cardinal Dubois à Grimaldo pour ma grandesse, d’une telle faiblesse, que Grimaldo ne voulut pas remettre au roi celle de M. le duc d’Orléans, ni lui parler de celle du cardinal Dubois
Les lettres promises arrivèrent « telles que je les avois prévues » : celle de Dubois à Grimaldo, « ce bégaiement par écrit sentoit fort le galimatias d'un homme qui n'avoit nulle envie de me servir, mais qui, n'osant manquer à sa promesse, mettoit tout son esprit à tortiller et à énerver le peu qu'il ne pouvoit s'empêcher de dire » ; celle du régent au roi d'Espagne, « encore plus foible : c'étoit comme un dessin au crayon que la pluie auroit presque effacé ». Grimaldo « prit un parti hardi qui m'étonna au dernier point » : « il conclut que ces lettres me nuiroient sûrement plus qu'elles ne me serviroient ; qu'il falloit les supprimer, n'en jamais parler au roi d'Espagne », et tirer force du silence même — « et qu'avec ce qu'il sauroit y mettre du sien, il me répondoit de la grandesse et de la Toison ». « Je m'abandonnai aveuglément à la conduite et à l'amitié de Grimaldo, dont on verra bientôt le plein succès » — sans rien soustraire à la reconnaissance due au régent, dont « l'amitié et la confiance prévalut à l'ensorcellement que son misérable précepteur avoit jeté sur lui ». « C'est par cette triste, mais trop vraie réflexion que je finirai cette année 1721. »

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