TOME IV · CHAPITRE XII

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Résumé

Mariages : Mortemart avec la fille de Beauvilliers, Roye avec la fille de Ducasse — dont la fortune de corsaire devenu lieutenant général des armées navales est contée —, Saint-Pierre avec la sœur de Torcy. Le prince de Rohan capitaine des gens d'armes. Morts de la duchesse de Mantoue, de La Rongère, de Briord, de Courtin — emplois et caractère, avec la « curiosité sur le vêtement des gens de plume et de robe » et l'étrange vol que lui procura Fieubet, dont suit la retraite. Dispute du décanat du conseil entre La Reynie et l'archevêque de Reims, qui gagne ; l'affaire de la quête et la colère du roi contre les ducs.

Les entrées

Mariage du duc de Mortemart avec la fille du duc de Beauvilliers
M. de Beauvilliers maria sa seule fille non religieuse « au duc de Mortemart qui n'avoit ni les mœurs ni la conduite d'un homme à devenir son gendre ». La raison : la duchesse douairière de Mortemart, jetée dans la dévotion de Mme Guyon et charmée de M. de Cambrai, figurait dans « cet élixir à part d'une dévotion persécutée [...] sur le pied d'une grande âme » — et les conseils de l'archevêque « déterminèrent contre ce que toute la France voyoit ». « Ce fut sous de tels auspices que des personnes qui ne perdoient jamais la présence de Dieu [...] prirent un gendre qui n'y croyoit point et qui se piqua toujours de le montrer, qui ne se contraignit, ni devant ni après, d'aucun de ses caprices [...], qui joua et but plus qu'il n'avoit et qu'il ne pouvoit. Ce fléau de sa famille et de soi-même se retrouvera ailleurs. »
Mariage du marquis de Roye et de la fille de Ducasse
« Pontchartrain fit en même temps le mariage d'un de ses beaux-frères capitaine de vaisseau, et lors à la mer, avec la fille unique de Ducasse, qu'on croyoit riche d'un million deux cent mille livres. » Outre l'appât du bien d'un côté et la protection du ministre de la mer de l'autre, celui-ci acheta pour son beau-frère, « de l'argent de Ducasse, la charge de lieutenant général des galères », vacante depuis la mort du bailli de Noailles — le marquis de Roye faisait ainsi « tout à coup ce grand pas ».
Fortune et caractère de Ducasse
« Ducasse étoit de Bayonne, où son frère et son père vendoient des jambons. Il gagna du bien et beaucoup de connoissances au métier de flibustier, et mérita d'être fait officier sur les vaisseaux du roi, où bientôt après il devint capitaine. C'étoit un homme d'une grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid et de grandes entreprises, et fort aimé dans la marine par la libéralité avec laquelle il faisoit part de tout, et la modestie qui le tenoit en sa place. Il eut de furieux démêlés avec Pointis, lorsque ce dernier prit et pilla Carthagène. Nous verrons ce Ducasse aller beaucoup plus loin. »
Mariage du duc de Saint-Pierre avec la sœur de Torcy, veuve de Rénel
« Un troisième mariage qui surprit fort fut celui du duc de Saint-Pierre avec Mme de Rénel, sœur de M. de Torcy » — le vieux Spinola, acheteur de sa grandesse sous Charles II et de l'État de Sabionette que l'empereur lui avait confisqué, « passoit pour être garni de cautères, et pour être extrêmement jaloux et avare [...] : des cautères, je n'en sais rien, mais pour la jalousie il tint très exactement parole ». Torcy, « voyant presque toutes les filles des ministres assises, fut flatté de faire aussi asseoir sa sœur ». L'amoureux « ne put attendre le courrier qu'il envoya en Espagne pour l'agrément [...] ; il supplia le roi d'en vouloir bien être garant, et, moyennant cette légère faveur, il passa outre à épouser ». La nouvelle duchesse, fort jolie, ne vit point les princesses du sang faute d'Altesse consentie, et fut bientôt emmenée « qu'on ne revit de plusieurs années ».
Prince de Rohan capitaine des gens d’armes de la garde
« En ce même temps M. de Soubise, déjà fort vieux, se démit de sa charge des gens d'armes qui fut donnée à son fils. Ce n'étoit pas en soi une grâce bien difficile : Mme de Soubise étoit accoutumée à mieux » — la pointe rappelle par quels services la maison de Soubise avait bâti sa fortune auprès du roi.
Mort de la duchesse de Mantoue
« Le duc de Mantoue perdit sa femme, d'une branche cadette de sa maison, personne d'une vertu, d'un mérite et d'une piété singulière, qui avoit bien eu à souffrir de ses fantaisies, de son avarice, et d'un sérail entier qu'il entretint toute sa vie. Il n'en avoit point d'enfants et songea tout aussitôt à se remarier à une Françoise. Cette affaire reviendra bientôt à raconter. »
Mort de La Rongère
« La Rongère, chevalier d'honneur de Madame et chevalier de l'ordre de sa présentation, mourut en même temps. C'étoit un gentilhomme du pays du Maine, qui, avec un nom ridicule, étoit de fort bonne noblesse. Il s'appeloit Quatre-Barbes. C'étoit un fort honnête homme, très court d'esprit, mais de taille et de visage à se louer sur le théâtre pour faire le personnage des héros et des dieux. »
Mort de Briord
« Briord, que nous avons vu ci-devant ambassadeur à Turin et à la Haye, mourut aussi après avoir été taillé, et laissa une place de conseiller d'État d'épée vacante. C'étoit un très homme d'honneur et de valeur, qui avoit du sens, quelque esprit, et beaucoup d'amis qui firent si bien pour lui, que son attachement à M. le Prince, dont il étoit premier écuyer, ne nuisit point à sa fortune, chose fort extraordinaire avec le roi et peut-être unique. »
Mort de Courtin ; ses emplois, son caractère
M. Courtin le suivit : « très petit homme » plein « d'esprit, de grâces et de tour [...], surtout les mains fort nettes et fort homme d'honneur ». Intendant de Picardie, s'apercevant qu'en soulageant les terres de son ami M. de Chaulnes il avait surchargé d'autres paroisses de quarante mille livres, « il n'en fit point à deux fois, il les paya et les répartit de son argent, puis demanda à être rappelé » — ne pouvant « passer sa vie à faire du mal ». Négociateur des traités de Heilbronn et de Breda, ambassadeur en Angleterre où, « par Mme de Portsmouth, il faisoit faire au roi Charles II tout ce qu'il vouloit », il le lui rendit : apercevant chez Louvois la lettre de cachet qui allait l'exiler, il rappela ses services d'Angleterre si fortement que le roi « fit jeter au feu la lettre de cachet ». Le roi « l'attaquoit aussitôt de conversation » à son souper ; il mourut doyen du conseil, presque aveugle.
Curiosité sur le vêtement des gens de plume et de robe
Curiosité vestimentaire : Courtin avait gagné à ses ambassades « la liberté de paroître devant le roi, et partout, sans manteau, avec une canne et son rabat », comme Pelletier de Sousy — « les seules gens de robe à qui cela fût toléré, excepté les ministres ». Chamillart ne prit « l'habit gris avec de simples boutons d'or » que secrétaire d'État ; Desmarets fut « le seul contrôleur général qui, tout à la fin de la vie du roi, ait pris l'habit gris, la cravate et le bouton d'or ». « Jusqu'à la mort du roi, nul homme du parlement ne paroissoit à la cour sans robe, ni du conseil sans manteau. » Seul d'Avaux conserva cravate et épée avec son habit noir : « aussi s'en moquoit-on fort » — « ce pauvre homme, avec sa charge de l'ordre et son cordon bleu en écharpe, se comptoit faire passer pour un chevalier de l'ordre. »
Mme de Varangeville
Mme de Varangeville, fille de Courtin, « grande femme, très bien faite et lors encore fort belle et de grand air, qui avoit beaucoup d'esprit et de monde », aurait accompagné son père à Ryswick avec permission du roi « de lui confier le secret des affaires, et de se servir de sa main » — tant ses yeux étaient mauvais. Elle avait épousé « une espèce de manant de Normandie, fort riche, dont le nom étoit Rocq », longtemps ambassadeur à Venise ; de ses deux filles, l'une épousa le président de Maisons, « et Villars l'autre, qui tôt après ce mariage devint maréchale et enfin duchesse ».
Étrange vol procuré à Courtin par Fieubet
L'aventure unique de Courtin avec Fieubet : arrêtés et fouillés par des voleurs en allant au conseil à Saint-Germain, Courtin « s'applaudit d'avoir sauvé sa montre et cinquante pistoles qu'il avoit fait, à temps, glisser dans sa brayette. À l'instant voilà Fieubet qui se jette par la portière à crier après les voleurs et à les rappeler [...] : Messieurs, vous me paroissez d'honnêtes gens dans le besoin, il n'est pas raisonnable que vous soyez les dupes de monsieur que voilà, qui vous a escamoté cinquante pistoles et sa montre. » Courtin se les laissa prendre sans mot dire, puis « voulut étrangler Fieubet, qui étoit plus fort que lui et qui rioit à gorge déployée. [...] Leurs amis communs eurent toutes les peines du monde à les raccommoder. »
Caractère et retraite de Fieubet
Fieubet, conseiller d'État très capable, « d'un esprit charmant », ancien chancelier de la reine, dévoré d'une ambition qui « ne put parvenir à aucune » des premières places : le dépit, le veuvage, les affaires et la dévotion « le jetèrent » aux Camaldules de Gros-Bois. Au jeune Pontchartrain qui lui demandait indiscrètement ce qu'il faisait là : « Ce que je fais ? lui répondit Fieubet, je m'ennuie ; c'est ma pénitence, je me suis trop diverti. Il s'ennuya si bien, mais sans se relâcher sur rien, que la jaunisse le prit et qu'il y mourut d'ennui au bout de peu d'années. »
Dispute pour le décanat du conseil entre La Reynie et l’archevêque de Reims, qui le gagne
À la mort de Courtin, doyen du conseil, La Reynie — « célèbre pour avoir commencé à mettre la place de lieutenant de police sur le pied où on la voit, mais néanmoins homme d'honneur et grand et intègre juge » — prétendit le décanat contre l'archevêque de Reims, conseiller d'Église entre-deux. L'archevêque « convint qu'il n'avoit que faire du décanat pour rien, mais que lui échéant, il le vouloit recueillir pour ne pas nuire aux conseillers d'État d'Église qui n'auroient pas les mêmes raisons de rang et de biens pour ne s'en pas soucier ». La question, portée au conseil des dépêches, fut gagnée par lui « tout d'une voix ».
Affaire de la quête
L'affaire de la quête : aux grandes fêtes, une dame de la cour quêtait pour les pauvres, nommée par la reine ou la Dauphine. « La maison de Lorraine, qui n'a formé son rang que par des entreprises du temps de la Ligue [...], évitèrent imperceptiblement la quête pour se faire après une distinction, et prétendre ne point quêter, et s'assimiler, en cela comme en leurs fiançailles, aux princesses du sang. » Les duchesses s'en aperçurent enfin ; Mme la duchesse de Bourgogne, pour en avoir le cœur net, fit avertir Mme de Montbazon, qui « s'excusa, et quoique se portant fort bien, répondit qu'elle étoit malade, se mit une demi-journée au lit, puis alla et vint à son ordinaire ». Le projet certain, « aucune duchesse ne voulut ou n'osa plus quêter », les dames de qualité suivirent, « de manière que la quête tomba en toutes sortes de mains et quelquefois même on en manqua ». Le roi, excédé, « ordonna lui-même à M. le Grand de faire quêter sa fille le premier jour de l'an 1704 ».
Colère du roi contre les ducs, en particulier contre moi
Dès le lendemain, Saint-Simon fut averti que le roi, « d'un air de colère », s'était dit chez Mme de Maintenon « très malcontent des ducs, en qui il trouvoit moins d'obéissance que dans les princes », ajoutant « qu'il y avoit deux ou trois ducs dont il se souviendroit toujours ». À Chamillart, le roi lâcha « que depuis que j'avois quitté son service, je ne songeois qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde ; que j'étois le premier auteur de celui-ci, et que, s'il faisoit bien, il m'enverroit si loin, que je ne l'importunerois de longtemps ». Chamillart défendit les ducs et leur dignité « qui venant des rois, Sa Majesté me devoit savoir gré de la vouloir soutenir » — ces propos du roi étant « le fruit d'une audience assez longue qu'il avoit donnée au grand écuyer ».
Audience que j’eus du roi, dont je sortis content
L'audience : suivant le roi dans son cabinet, Saint-Simon exposa sa conduite. « Mais, interrompit le roi d'un ton de maître fâché, refuser la duchesse de Bourgogne, c'est lui manquer de respect, c'est me refuser moi-même ! » Accusé d'avoir « tenu des discours », il osa élever « ma voix au-dessus de la sienne » pour s'en défendre, avoua tout le reste — « j'aurois moi aussi plutôt quêté dans un plat comme un marguillier de village » —, désigna le refus des princesses, et conclut par le coup de maître : le roi était, « comme roi et comme bienfaiteur de nous tous, despotiquement le maître de nos dignités ». « Alors, prenant un ton tout à fait gracieux [...], il me dit à plusieurs reprises que c'étoit là comme il falloit penser et parler, qu'il étoit content de moi. » Il accusa encore M. le Grand de ses desservices, et sortit après une demi-heure — durée « très rare aux particuliers » — sous les regards étonnés de M. le Duc. Chevreuse, à qui il conta tout, « recula six pas : Vous avez dit cela au roi, et en propres termes ? Vous êtes bien hardi. — Vous ne l'êtes guère, lui répondis-je, vous autres vieux seigneurs. » Et le roi dit à Monseigneur qu'il lui avait parlé « avec beaucoup d'esprit, de force et de respect ».
Raisons de m’être étendu sur l’affaire de la quête
« Je me suis peut-être trop étendu sur une affaire qui se pouvoit beaucoup plus resserrer. Mais, outre qu'elle est mienne, il me semble que c'est plus par des récits détaillés de ces choses de cour particulières qu'on la fait bien connoître, et surtout le roi si enfermé et si difficile à pénétrer, si rare à approcher, si redoutable à ses plus familiers, si plein de son despotisme, si aisé à irriter par ce coin-là [...], et toutefois capable d'entendre raison quand il faisoit tant que de vouloir bien écouter, [...] pourvu qu'on le flattât sur son despotisme, et qu'on assaisonnât son propos du plus profond respect : tout cela se touche au doigt, par les récits mieux que par toutes les autres paroles. » La justification de la méthode même des Mémoires.
Effroi de l’empereur des mécontents
« Le roi et l'empereur n'étoient pas en repos chez eux » : les mécontents de Hongrie, « en nombre effrayant », maîtres des villes, des montagnes et d'une partie des mines, descendus en plaine autour de Presbourg — « leurs partis mettoient le feu à des villages dont l'incendie se faisoit voir de Vienne, et l'empereur pensa être surpris dans un château où il dînoit à une partie de chasse. L'effroi qu'il en eut lui fit ordonner d'apporter de Presbourg à Vienne la couronne de Hongrie » — cette couronne d'or envoyée de Rome vers l'an 1000, enlevée par le duc Étienne qui en prit le titre de roi et fut reconnu saint, « et la vénération de cette couronne a passé jusqu'à la superstition parmi les Hongrois ».
Fanatiques soutenus par la Hollande et Genève
« Les fanatiques du Languedoc et des Cévennes occupoient des troupes qui en écharpoient quelques pelotons de temps en temps, mais qui ne faisoient pas grand mal au gros. On surprit des Hollandois qui leur portoient de l'argent et des armes avec de grandes promesses de secours. Genève les soutenoit aussi de tout ce qu'elle pouvoit sourdement, et les fournissoit de prédicants. Le plus embarrassant étoit leurs intelligences dans le pays même. »
Rochegude arrêté
« Rochegude, gentilhomme de dix à douze mille livres de rente, fut entre autres arrêté, accusé par un officier hollandois qui fut pris, et qui, pour n'être point pendu, le décela et promit de découvrir beaucoup d'autres choses. C'étoit à Rochegude que lui et ses camarades avoient ordre de s'adresser, quand ils auroient besoin d'argent, d'armes et de vivres, et il y avoit plusieurs gens distingués dans ce pays-là, qui ne donnoient aucun soupçon, et qui se trouvèrent des plus avant dans cette révolte. »

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