TOME X · CHAPITRE XIV

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Résumé

Morts et ambassades : le comte de Nassau-Saarbrück ; Chambonas, évêque de Viviers, et sa singularité ; la « singularité étrange » de Desmarets, archevêque d'Auch ; le connétable de Castille — Villena majordome-major à sa place ; Chalois reconduit son cordelier prisonnier. Le duc et la duchesse de Shrewsbury à la cour : l'ambassadrice « change entièrement les coiffures des femmes, dont le roi n'avait pu venir à bout » — la mode anglaise triomphant où l'autorité échouait ; la maison du duc d'Aumont brûlée à Londres — l'incendie coûte 550 000 livres au roi — avec le caractère de l'ambassadeur ; le bout de l'an à Saint-Denis.

Les entrées

Mort, état et caractère du comte de Nassau-Saarbrück
« Le comte de Nassau-Saarbrück mourut dans son château de Saarbrück, où il s'étoit comme retiré depuis quelques années. Il avoit toujours servi, étoit lieutenant général, et il avoit le régiment Royal-Allemand, qui est de vingt-cinq mille livres de rente. C'étoit l'homme du monde le mieux fait, du plus grand air et imposant, fort poli, fort brave, fort honnête homme, avec peu d'esprit et considéré. Il étoit aussi fort riche, mais luthérien, et point vieux. Le roi lui-même lui avoit fait diverses attaques sur sa religion avec bonté, et ne lui avoit pas laissé ignorer qu'il iroit à tout en se faisant catholique, sans l'avoir pu ébranler. »
Mort et singularité de Chambonas, évêque de Viviers
L'évêque de Viviers, Chambonas, frère d'un homme du duc du Maine, vécut « dix ans de suite à Paris dans un logis garni » : « il écrivoit toute la nuit jusqu'à épuiser plusieurs secrétaires, et se levoit à une heure ou deux après midi », mandant tous les ordinaires à Bâville, « intendant ou plutôt roi du Languedoc », des nouvelles des fanatiques et des mémoires que celui-ci ne put jamais tarir. « Avec cinquante mille livres de rente de son évêché et d'une abbaye, il laissa six cent mille livres. »
Singularité étrange de Desmarets, archevêque d’Auch
Singularité plus étrange encore : l'archevêque d'Auch, frère de Desmarets, « passoit sa vie à Paris en hôtel garni, et en robe de chambre, sans voir personne, ni ouvrir aucune lettre qu'il reçût, qu'il laissoit s'amasser en monceaux ». Le roi le renvoya à son église ; mais il vivait d'emprunts et d'expédients. Son secrétaire proposa « d'attaquer cette montagne de lettres et de paquets fermés…, et trouva pour cent cinquante mille livres de lettres de change de toutes sortes de dates, dans l'ignorance desquelles il mouroit de faim. Il s'en alla donc, et ne fut plus en peine de payer sa dépense. »
Mort du connétable de Castille
« Le connétable de Castille mourut en ce même temps dans sa prison à Bayonne. Il étoit majordome-major du roi d'Espagne, qui est la plus grande charge. »
Villena, majordome-major du roi d’Espagne, en sa place
Cette charge « fut donnée sur-le-champ au marquis de Villena, qui avoit été vice-roi de Naples et pris les armes à la main à Gaëte par les Impériaux. Le choix ne pouvoit être plus digne, jusqu'à honorer le roi qui le fit. »
Chalois reconduit son cordelier prisonnier en Espagne
« Chalois, qui avoit vu Mme des Ursins à Bagnères, et qui en étoit revenu à Paris, en repartit en ce même temps avec son cordelier prisonnier, qu'il conduisit en Espagne. Ce métier de recors ne lui réussit pas dans le monde. »
Duc et duchesse de Shrewsbury à la cour
Le duc et la duchesse de Shrewsbury arrivèrent : il eut « sa première audience particulière à l'ordinaire », et, « comme il n'y avoit ni reine ni Dauphine, la duchesse alla saluer le roi dans son cabinet entre le conseil et le dîner, menée par la duchesse d'Aumont », qui la mena le soir « prendre son tabouret au souper du roi ».
État et nom de cet ambassadeur et de l’ambassadrice ; caractère de la duchesse, qui change entièrement les coiffures des femmes, dont le roi n’avoit pu venir à bout
Shrewsbury, qui avait porté l'épée de l'État au couronnement de Jacques II, passa en Hollande offrir ses services au prince d'Orange, épousa à Rome la fille du marquis Paleotti, et cumula Jarretière, secrétairerie d'État, grande chambellanie. Sa femme : « une grande créature et grosse, hommasse, sur le retour et plus, qui avoit été belle et qui prétendoit l'être encore ; toute décolletée…, pleine de rouge et de mouches… Toutes ses manières étoient d'une folle, mais son jeu, sa table, sa magnificence…, la mirent à la mode. » Elle trouva ridicules les coiffures — « un bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux…, de plus de deux pieds de haut qui mettoit le visage des femmes au milieu de leur corps » — que le roi « ne pouvoit souffrir » sans avoir pu les changer en dix ans : « Ce que ce monarque n'avoit pu, le goût et l'exemple d'une vieille folle étrangère l'exécuta avec la rapidité la plus surprenante… Les gens raisonnables attendent avec impatience quelque autre folle étrangère qui défasse nos dames de ces immenses rondaches de paniers. »
Maison du duc d’Aumont, à Londres, brûlée
« L'hôtel de Powis à Londres, où logeoit le duc d'Aumont, fut entièrement brûlé… Sa vaisselle fut sauvée. Il prétendit avoir perdu tout le reste », et avoir reçu des avis « qu'on le vouloit brûler et même assassiner ». « Le monde en jugea autrement à Londres et à Paris, et se persuada que lui-même avoit été l'incendiaire, pour gagner sur ce qu'il en tireroit du roi, et pour couvrir une contrebande monstrueuse dont les Anglois se plaignirent ouvertement dès son arrivée, et où il gagna infiniment. »
Caractère du duc d’Aumont
« M. d'Aumont avoit toute sa vie été un panier percé qui avoit toujours vécu d'industrie » ; marié par amour, malgré un père dur et une belle-mère dévote, à Mlle de Piennes grâce à Mme de Maintenon. « D'une force prodigieuse, d'une grande santé, débauché à l'avenant, d'un goût excellent, mais extrêmement cher en toutes sortes de choses », il avait boisé « son écurie comme un beau cabinet, avec une corniche fort recherchée…, qu'il garnit partout de pièces de porcelaine. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais qui ne savoit rien, à paroles dorées, sans foi, sans âme, de peu de réputation à la guerre pour en parler sobrement, et à qui son ambassade ne réussit ni en Angleterre ni en France. »
L’incendie coûte cinq cent cinquante mille livres au roi
« Le roi donna deux cent cinquante mille livres à milord Powis, et au duc d'Aumont cent mille francs, et cinquante mille par an pendant quatre ans, tant en considération de son incendie que de la dépense de son ambassade » — cinq cent cinquante mille livres que coûta au roi ce feu suspect.
Bout de l’an à Saint-Denis du Dauphin et de la Dauphine
« On fit à Saint-Denis le bout de l'an du Dauphin et de la Dauphine, je n'oserois dire de la France. Tout ce qui a suivi une telle perte ne le prouve que trop évidemment. Il n'y eut que leurs maisons, les princes et princesses de la maison royale, du sang et légitimés, et M. de Metz qui officia, et cela ne dura guère plus d'une heure. »
Histoire de la compagnie de Jésus , du P. Jouvency
« Le livre du jésuite Jouvency fit alors grand bruit » : une histoire latine de la compagnie où l'auteur « employa la plus belle latinité, et tout l'art dans lequel les jésuites sont si grands maîtres, à flatter et à établir les prétentions les plus ultramontaines », faisant « des saints du premier ordre, et des martyrs qui méritent un culte public, des jésuites les plus abhorrés pour les fureurs de la Ligue, pour la conspiration des poudres en Angleterre, et pour celles qui ont été tramées contre la vie d'Henri IV », le tout appuyé sur « le principe passé chez eux en dogme qu'il est permis de tuer les tyrans, c'est-à-dire les rois qui incommodent. Le public frémit à cette lecture, et le parlement voulut faire son devoir. »
Scandale de ce livre, dont les jésuites se tirent à bon marché
Le P. Tellier soutint le livre « fort et ferme », et vint plusieurs fois en parler à Saint-Simon, qui admira « les cavillations de ses réponses et la pertinacité de son attachement à introduire ces horreurs » — « un jésuite a tous les temps présents ». Le roi, se souvenant de l'avis testamentaire du P. de La Chaise, « aima mieux tout passer aux jésuites que de les irriter au hasard des poignards » ; le premier président « nageoit avec art entre deux eaux ». Tout aboutit « à la suppression du livre par arrêt du parlement sans lacération ni brûlure », et à une admonition « légère et honnête » aux supérieurs, « plutôt une dérision qu'autre chose…, à l'indignation du public, et au frémissement du parlement, à qui le roi mit un bâillon à la bouche. Le P. Tellier parut fort mécontent, ravi en secret d'avoir si bien fasciné le roi. »
Abbé de Castries premier aumônier de Mme la duchesse de Berry
« L'abbé de Castries, frère du chevalier d'honneur de Mme la duchesse d'Orléans, fut en ce temps-ci premier aumônier de Mme la duchesse de Berry ; il l'étoit ordinaire de Mme la Dauphine, pour avoir un titre d'habiter la cour avec son frère, où il étoit dans la meilleure compagnie. »
Son caractère ; sa fortune
« Il avoit été jeune et bien fait ; il étoit de ces abbés que le roi s'étoit promis de ne faire jamais évêques. C'étoit un homme doux, mais salé, avec de l'esprit, et fait pour la société. Il vit encore dans un grand âge, confiné dans son archevêché d'Alby, où il est fort aimé, commandeur de l'ordre, et ayant refusé Toulouse et Narbonne. »
Longepierre secrétaire des commandements de Mme la duchesse de Berry ; son caractère
« Mme la duchesse de Berry prit en même temps Longepierre pour secrétaire de ses commandements, manière de bel esprit de travers, et de fripon d'intrigue, dont on a déjà parlé et dont on pourra parler encore. »
Mort de l’électeur de Brandebourg, premier roi de Prusse
« Frédéric III, électeur de Brandebourg, né en 1657, mourut le 25 février de cette année. » Fidèle à la maison d'Autriche, devenu « le plus puissant des électeurs et celui que l'empereur avoit le plus à ménager », il s'était « déclaré roi lui-même le 18 janvier à Kœnigsberg…, en un festin qu'il y donna à ses premiers généraux et à ses ministres ». D'une Nassau, tante paternelle de Guillaume III, il eut son successeur — d'où les prétentions des Brandebourg à la succession d'Orange. « Frédéric n'eut pas la joie d'être reconnu roi de Prusse par la France et l'Espagne ; il mourut avant la paix…, par laquelle son fils fut reconnu partout roi de Prusse. »
Électeurs de Cologne et de Bavière à Paris et à Suresne ; voient le roi
« Les électeurs de Cologne et de Bavière arrivèrent : le premier à Paris…, l'autre, dans une petite maison à Suresne, dans leur incognito ordinaire. » L'électeur de Cologne vit le roi « fort courtement, mené dans son cabinet par le petit escalier de derrière, après le sermon, par Torcy ; deux jours après, le roi reçut l'électeur de Bavière en même lieu…, mais l'électeur demeura longtemps avec lui. Ils ne couchèrent ni l'un ni l'autre à Versailles. »
Règlement en vingt-cinq articles, fait par le roi, entre les gouverneurs ou commandants généraux de Guyenne et le gouverneur de Blaye, dont je gagne vingt-quatre articles, de l’avis du duc du Maine, contre le maréchal de Montrevel
Grande affaire du règlement de Blaye : lassé « des impertinences continuelles » du maréchal de Montrevel — « fou au point de dire dans Bordeaux qu'il ne m'y donneroit pas la main » —, Saint-Simon proposa au duc du Maine, dont le fils venait d'avoir la Guyenne, de juger lui-même toutes les questions entre les deux gouvernements. Guerre des saluts d'abord : « je me mis à le regarder entre deux yeux, et à lui refuser le salut tout net » ; puis, du Maine informé — « s'il n'étoit pas content il n'avoit qu'à prendre des cartes » —, Montrevel fit dans le salon « la révérence du monde la plus profonde ». Le dimanche 19 mars, le roi décida le règlement en son cabinet : « des vingt-cinq articles j'en gagnai vingt-quatre à pur et à plein », le seul perdu portant sur les gardes en bandoulières dans Blaye ; et l'article des offices de la couronne ôta à Montrevel jusqu'à la préséance. « Enragé, outré », il repartit brusquement en Guyenne, où il trouva partout des copies répandues du règlement ; Saint-Simon fit même emprisonner des bourgeois de Blaye pour lui avoir porté des plaintes : « le maréchal avala la pilule et n'osa ni branler ni se plaindre. »
Ténébreuse noirceur de Pontchartrain, qui me fait éclater
« J'aurois été infiniment content sans l'incroyable noirceur de Pontchartrain » — que Saint-Simon avait jadis sauvé et raccommodé avec Beauvilliers. « Grand fureteur », Pontchartrain sut les visites chez M. du Maine, découvrit l'affaire et « prévint le roi sur ses gardes-côtes » : le règlement fait, les milices de Blaye décidées au gouverneur, « le roi de lui-même ajouta : “sans préjudice à l'entier effet de l'édit de création des capitaines gardes-côtes”, moyennant quoi ayant gagné tout ce que je prétendois…, je le perdois en plein contre Pontchartrain et ses capitaines gardes-côtes. »
La Chapelle ; quel ; je lui fais une étrange déclaration
Saint-Simon alla trouver La Chapelle, premier commis et affidé de Pontchartrain, et lui déclara « que bien fermement je sacrifierois tout et ma propre fortune, grandeur, faveur, biens et tout ce qui pourroit me flatter en ma vie, à la ruine et à la perte radicale de Pontchartrain, sans que rien me pût jamais détourner d'y travailler sans cesse » ; et comme La Chapelle cherchait des expédients, « je lui dis que je n'en voulois ouïr parler de ma vie ; que Pontchartrain jouiroit de mes milices en pleine tranquillité, et moi de l'espérance et du plaisir de travailler de tout mon esprit…, à le perdre et à le culbuter ».
Conversation étrange entre le chancelier et moi
La Chapelle, effrayé, courut tout conter au chancelier, qui manda Saint-Simon sur-le-champ : « Monsieur, me dit-il, qu'est-ce que La Chapelle vient de me conter ? cela peut-il être possible ? » Saint-Simon confirma mot pour mot, paraphrasa « l'ingratitude dont il payoit de l'avoir empêché d'être chassé et remis en selle », déclara « que son fils ne fût un monstre également détestable et détesté », et « que, quand on étoit bien déterminé à ne rien craindre et à tout tenter…, quelquefois les cirons parvenoient à renverser des colosses ». Plutôt que de devoir ses milices « de sa grâce », « j'aimerois mieux perdre mon gouvernement avec elles…, parce que tout ce que je lui voulois devoir…, c'étoit haine mortelle et complète éradication. Jamais je ne vis homme si profondément touché, ni si totalement confondu » ; le père embrassa l'ami en lui demandant de ne pas cesser de l'aimer.
Même conversation avec la chanceliere
« J'eus le lendemain la même scène avec la chancelière. Je ne fus avec elle ni moins franc, ni moins ferme, ni plus mesuré. Le père et la mère connoissoient également leur fils ; mais la mère, quoique traitée par lui avec moins d'égards encore que le père, avoit pour lui un foible et une tendresse que le père n'avoit pas. Elle ne put néanmoins ne pas convenir du guet-apens…, et de l'excès de son ingratitude ; mais elle revenoit toujours au pardon et aux expédients. »
Mme de Saint-Simon vainement attaquée
« Mme de Saint-Simon eut incontinent son tour ; sa piété, sa douceur, sa sagesse la rendirent modérée en expressions, mais n'altérèrent point ce qu'elle se devoit à elle-même, et elle ne fit que s'affliger avec eux. Ils me firent parler par le premier écuyer, qui n'y gagna pas plus qu'eux. »
L’intimité entière subsiste entre le chancelier, la chanceliere, et Mme de Saint-Simon et moi
« Je cessai de voir Pontchartrain, même de l'approcher et de lui parler en lieux publics…, et à peine le saluai-je ; lui, d'un embarras le plus grand du monde sitôt qu'il m'apercevoit, et force révérences. Je redoublai de voir le chancelier et la chancelière ; je demeurai avec eux tout comme j'y étois devant. » Saint-Simon remercia le roi, dit son avis à M. du Maine « qui se montra fort choqué de la réserve sur les gardes-côtes », et La Vrillière « fut indigné de ce dernier trait ». « On verra dans la suite ce que ce forfait de Pontchartrain lui coûta. »

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