TOME XI · CHAPITRE PREMIER
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Résumé
La constitution Unigenitus « fabriquée et subitement publiée à Rome » — au mépris des paroles données — et le « soulèvement général » qu'elle déclenche, à Rome même puis en France à son arrivée. Le cœur du chapitre : les « singulières conversations » entre le P. Tellier et l'auteur sur la forme de faire recevoir la constitution et sur le fond — jusqu'à l'« étrange tête-à-tête » qui jette Saint-Simon dans un « sproposito énorme » : l'imprudence qui aurait pu le perdre, contée avec un frisson rétrospectif. Retour de Fontainebleau par Petit-Bourg.
Les entrées
- Constitution Unigenitus fabriquée et subitement publiée à Rome
- Daubenton et Fabroni achevèrent « leur ténébreux ouvrage, sans qu'aucun tiers eût su ce qui se faisoit par eux… Tout y brilloit, excepté la vérité. L'art et l'audace y étoient sur le trône » — audace qui « surpassoit celle de tous les siècles, puisqu'elle alla jusqu'à condamner en propres termes des textes exprès de saint Paul », ce que jamais hérétique n'avait osé, et « le mépris et la condamnation expresse de saint Augustin et des autres Pères ». Ils enfermèrent des imprimeurs, puis firent au pape une lecture rapide : Clément « se récria », voulut garder la pièce pour la corriger, rappela sa parole donnée au sacré collège et au cardinal de La Trémoille. « Fabroni s'emporta de colère, traita le pape de foible et qui se rendoit un petit garçon…, et que, s'il avoit fait la sottise de donner cette parole, il ne falloit pas la combler en la tenant, laisse le pape éperdu, sort, et de ce pas l'envoie afficher par tous les lieux publics » de Rome. Ainsi naquit la constitution Unigenitus.
- Soulèvement général difficilement arrêté
- « Ce coup fit un grand bruit parmi les cardinaux, qui se virent joués et moqués par un manquement de parole si complet » : ils allèrent par troupes témoigner au pape leur scandale ; « le pape confus ne sut que leur répondre. Il protesta que la publication s'étoit faite à son insu ; et les paya de compliments, d'excuses et de larmes qu'il avoit fort à commandement. » Casoni, Davia et d'autres représentèrent « que jamais les hérétiques mêmes n'avoient osé attenter à condamner expressément des textes formels de l'Écriture, et qu'il étoit le premier qui depuis Jésus-Christ eût ébranlé les fondements les plus incontestables de la religion ». Mais « ce fut le chef-d'œuvre de l'art, de l'argent, des souplesses des jésuites » de parer le coup : l'intérêt de l'infaillibilité « qui rejaillit si utilement » sur les cardinaux et des maximes ultramontaines « apaisèrent enfin les ignorants et les politiques », les autres demeurant « réduits à la détester presque en silence ».
- Soulèvement général contre la constitution à son arrivée en France
- La constitution, expédiée au P. Tellier par courrier secret, fut reçue par le nonce à Fontainebleau le 2 octobre et présentée au roi le lendemain ; il n'y eut point de promenade « parce que le roi travailla sur cette affaire, seul avec Voysin, jusqu'à six heures du soir ». Dès le 1er, le premier président et le parquet, « alarmés des maximes ultramontaines dont la constitution étoit remplie, vinrent présenter un mémoire au roi. Elle eut en France le même sort qu'elle avoit essuyé à Rome : le cri fut universel. Le cardinal de Rohan déclara qu'elle ne pouvoit être reçue, et Bissy même protesta contre elle…, tous effrayés de [la condamnation] des paroles mêmes de saint Paul. Il n'y eut pas deux avis dans les premiers huit jours. » Le P. Tellier tint ferme, « fronça le sourcil sur Bissy, comme sur un homme dans sa dépendance, qui ne tenoit pas encore son chapeau », fit entendre à Rohan « le péril qu'il couroit à ne pas tenir les promesses qui lui avoient valu la charge de grand aumônier », et se rendit maître de tout ce qu'il put d'évêques.
- Singulières conversations entre le P. Tellier et moi sur la forme de faire recevoir la constitution, et sur elle-même
- Le P. Tellier, « qui me cultivoit toujours », demanda conseil à Saint-Simon sur la manière de faire recevoir la bulle. À la suggestion de la forme juridique employée pour la condamnation de M. de Cambrai, il répondit « qu'il ne se joueroit pas à cela », puis dévoila tout : « Je ne veux point me fier au hasard ; je prétends mander des provinces les évêques qui me conviendront, empêcher de venir ceux que je croirai difficiles à conduire…, j'y fourrerai les évêques in partibus, et ceux même qui sont nommés et qui n'ont pas encore leurs bulles, pour être par eux plus fort en voix. » — « Cela s'appeloit jardiner et choisir. — Vraiment, répliqua-t-il avec feu, c'est bien aussi ce que je veux faire… Les défauts se suppléeront par l'autorité, et la bulle sera reçue comme que ce soit : voilà ce qu'il faut. » « Je le quittai épouvanté de lui, et des suites que je prévoyois » — admirant « ce fond de supercherie, d'adresse, de violence…, et cette incroyable facilité de me le montrer à découvert ».
- Retour par Petit-Bourg de Fontainebleau à Versailles
- « Le mercredi 11 octobre, le roi tint conseil d'État à l'ordinaire et dîna ensuite, puis alla coucher à Petit-Bourg chez d'Antin, et le lendemain à Versailles » — retour qui ramène le théâtre de l'affaire au château, et chez Saint-Simon même.
- Étrange tête-à-tête sur la constitution entre le P. Tellier et moi, qui me jette en un sproposito énorme
- Le fameux tête-à-tête de la « boutique » : le P. Tellier, venu chez Saint-Simon un jour de collation des Berry, s'enferma avec lui dans l'arrière-cabinet sans jour, « vis-à-vis l'un de l'autre, mon bureau entre-deux, avec deux bougies allumées dessus ». On disputa la censure de la proposition « qu'une excommunication injuste ne doit point empêcher de faire son devoir » : Saint-Simon montra qu'avec elle, si le roi et le Dauphin mouraient et que les branches d'Espagne et de France se disputassent la couronne, le pape excommuniant l'un des contendants deviendrait « maître de toutes les couronnes de sa communion ». Tellier opposa sa distinction : cette excommunication-là « ne seroit pas injuste seulement, mais elle seroit fausse » — subtilité dont Saint-Simon fit voir l'inanité pratique. Le jésuite alors « s'emporta et se lâcha » en choses « si énormes, si atroces, si effroyables…, que j'en tombai en véritable syncope » : contemplant « ce que c'étoit qu'un jésuite, qui…, ne pouvoit rien espérer…, pas même une pomme ni un coup de vin », et qui allait « mettre l'État et la religion dans la plus terrible combustion », il s'échappa à lui demander : « Mon père, quel âge avez-vous ? » — sproposito énorme rattrapé d'un compliment sur son visage « si bon et si sain ». Il avait soixante-quatorze ans. « Dès que je l'eus refermée [la porte] je me jetai dans une chaise comme un homme hors d'haleine. »
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