TOME I · CHAPITRE XX

Lire le texte intégral du chapitre →

Résumé

Reprise et dénouement du procès Luxembourg : récusation d'Harlay, option hardie du nouveau duc, renvoi de la cause au parlement par la bouche du roi ; les pairs postérieurs mis en cause ; partialité de Maisons ; insolence sans suite de l'avocat adverse ; misère des ducs opposants. D'Aguesseau, avocat général, conclut pour les pairs ; Luxembourg est « appointé » sur sa prétention — qu'il n'avait pas même demandée — et mis en attendant au rang de 1662. Saint-Simon rédige inutilement un projet d'écrit pour le roi, flétrit la « prévarication solennelle » d'Harlay et la honte des juges, et clôt sur la réception du duc au parlement.

Les entrées

Reprise du procès de M. de Luxembourg
Reprise du procès à l'hiver 1696 : la requête civile de MM. de Lesdiguières, de Brissac et de Rohan, « toute scellée et toute prête », attendait — mais le procureur du duc de Rohan avait « défense expresse » de s'en servir avant que le duc de Gesvres fût en cause. « Cette déclaration finit toutes les diversités d'avis » : Gesvres est assigné « sans donner le moindre signe de vie au premier président ».
Récusation du premier président Harlay
Puis la récusation d'Harlay elle-même, faite tout de suite : « la rage qu'il en conçut ne se peut exprimer, et, quelque grand comédien qu'il fît, il ne la put cacher. Toute son application depuis ne fut plus que de faire tout ce qu'il pourroit contre nous ; le reste de masque tomba, et la difformité du juge parut dans l'homme à découvert. »
Option hardie de M. de Luxembourg
L'option hardie : sommé de choisir entre les lettres d'érection de Piney de 1581 et celles de 1662, M. de Luxembourg joue tout — en répudiant 1662, « il renonçoit à l'état certain de duc et pair après nous, pour s'attacher à l'espérance de nous précéder », au risque, s'il perdait, de n'être plus que duc vérifié de Beaufort. « Le parti étoit bien délicat ; aussi en fut-il effrayé » ; mais « il compta sur son crédit et sur la compassion des juges… et il espéra contre toute raison et prudence ».
Renvoi au parlement de la cause par la bouche du roi
Le renvoi de la cause « par la bouche du roi » : plutôt que des lettres patentes, le roi mande Maisons et les gens du roi et leur dit « qu'encore que notre affaire ne fût pas naturellement de la compétence du parlement, il vouloit que pour cette fois il la jugeât selon les lois et définitivement, sans tirer à conséquence… parce qu'il ne se vouloit point mêler de celle-ci, ni la retenir à son conseil ». Le parlement vient l'en remercier le 31 mars.
Pairs postérieurs en cause
Les pairs postérieurs à 1662 — Estrées, La Meilleraye, Villeroy, Aumont, La Ferté et Charost — se joignent aux opposants « par la juste crainte que d'autres prétentions d'ancienneté les vinssent troubler si celle-ci réussissoit ». Batterie d'avocats : Harreau, Fretteau, Magneux, Chardon pour les ducs, Dumont pour Luxembourg. Assiduité générale aux audiences des mardis et samedis — Saint-Simon n'en manque aucune —, tandis que Luxembourg n'y paraît qu'avec Saillant et son beau-père Clérembault, dont la perruque « fort semblable à celle des quais » lui donnait l'air « d'un vieux valet que l'attachement conduit à la suite de son maître ».
Partialité de Maisons contre nous
« Ses écus nous firent plus de mal que son crédit » : ils ne furent pas épargnés à une dame Bailly que le président de Maisons « entretenoit depuis longues années, qui logeoit avec lui, et pour qui il avoit chassé sa femme ». Redevable au premier président de la survivance de sa charge pour son fils, Maisons « ne fit aucun pas dans notre affaire que par ses ordres, et se fit un fidèle canal de sa partialité ».
Insolence de l’avocat de M. de Luxembourg, sans suite
L'insolence de Dumont : après avoir « battu fort la campagne » faute de raisons pendant des audiences entières, il tente d'effrayer les juges en donnant le roi pour intéressé à la cause, assimile le droit des pairies femelles au nouveau rang des bâtards, et applique aux ducs le passage de l'Écriture : « Populus hic labiis me honorat, cor autem eorum longe est a me. » Saint-Simon s'élance de la lanterne « criant à l'imposture et justice de ce coquin » — retenu à mi-corps par La Rochefoucauld. « Il n'y avoit qu'à interpeller M. de Luxembourg s'il avouoit son avocat… mais nous n'étions plus pour la demander » : on laissa achever, « et le président de Maisons fit une légère excuse ».
Misère des ducs opposants
La misère des opposants, croquée en une galerie féroce à l'assemblée du soir : « M. de Guéméné y rêva à la suisse à son ordinaire ; M. de La Trémoille parut plus fâché que le matin ; M. de Lesdiguières tout neuf encore écoutoit fort étonné ; M. de Chaulnes raisonnoit en ambassadeur, avec le froid et l'accablement d'un courage étouffé… ; M. de La Rochefoucauld pétilloit de colère et d'impatience, et au fond ne savoit que proposer ni que conclure ; le duc d'Estrées grommeloit en grimaçant sans qu'il en sortît rien ; et le duc de Béthune bavardoit des misères. » Après « une longue pétaudière », le roi est informé : il rassure les ducs — ceux qui accusent les autres de manquements « en étoient plus coupables » — mais veut ignorer leur réponse jusqu'à ce qu'elle soit faite ; la compilation qui en sort « ne valut pas la peine d'être prononcée ».
D’Aguesseau, avocat général, conclut pour nous
D'Aguesseau, « l'aigle du parlement », s'instruit avec grande application ; son premier plaidoyer balance toutes les raisons avec une telle justesse « que le barreau et les parties mêmes auroient donné les mains à en passer par son avis ». Le vendredi 13 avril, il se déclare enfin : « avec une érudition, une force, une précision et une éloquence incomparables », il conclut entièrement pour les ducs — requérant même qu'il fût sursis à la réception de Luxembourg — puis « se déroba aussitôt aux acclamations publiques ».
M. de Luxembourg appointé sur sa prétention et sans qu’il en eût fait demande ; mis en attendant au rang de 1662
L'arrêt, rendu après un délibéré où l'on vit sortir de la grand-chambre fermée Poupart, secrétaire du premier président : gain de cause à M. de Luxembourg sur l'érection de 1662, appointement sur celle de 1581 — « il se trouva par là au même état qu'étoit son père ». « Nous eûmes peine à entendre un arrêt si injuste et si nouveau, et qui statuoit ce qui ne pendoit point en question » : le parlement accordait ce que Luxembourg, par son option, ne demandait plus.
Pitoyable conduite des ducs opposants
La pitoyable conduite des ducs après l'arrêt : Saint-Simon propose sur place de s'assembler — « je parlois à des gens à qui le dépit avoit bouché les oreilles » ; il court chez La Rochefoucauld et ne trouve « qu'un homme furieux, incapable de rien entendre ni de rien faire, et qui s'exhaloit inutilement » ; même scène le soir chez Riparfonds avec Mme de La Trémoille : « il ne répondit qu'en furie, et au fond qu'en mollesse. » — « Je revins donc chez moi plus piqué contre les nôtres que contre nos juges. »
Projet d’écrit que je fis pour le roi inutilement
Le mémoire pour le roi, inséré en entier dans les Mémoires : récit exact du jugement, hommage au plaidoyer de d'Aguesseau, dénonciation des deux nullités — l'arrêt accordé sans demande et rendu contre les conclusions et la réquisition expresse de l'homme du roi —, et supplique de faire rapporter l'affaire « à celui qui en est le seul maître, dispensateur et arbitre suprême ». Mme de La Trémoille et la duchesse de Créqui voulaient qu'il fût porté ; « la scène de M. de La Rochefoucauld et sa faiblesse les en détourna » — le projet resta inutile, et Saint-Simon alla « émousser » son déplaisir à la Trappe pendant la semaine sainte.
Prévarication solennelle du premier président Harlay
La prévarication solennelle : le roi, qui trouvait le jugement « contre toutes les formes et très-extraordinaire », en parle au premier président — lequel « l'avoit fort blâmé, et dit au roi que notre cause étoit indubitable pour nous, et qu'il l'avoit toujours et dans tous les temps estimée telle ». « C'étoit se jeter à lui-même la dernière pierre. Pensant ainsi, quel juge… S'il ne le pensoit pas, quel juge encore et quel prévaricateur ! »
Honte des juges de leur jugement
Les juges eux-mêmes, « honteux de leur jugement, s'excusèrent sur la compassion de l'état de M. de Luxembourg, tombé de toute pairie sans cet expédient, et sur l'impossibilité qu'il gagnât jamais la préséance de l'ancienne érection de 1581 dont ils lui avoient laissé la chimère — c'est-à-dire qu'après s'être déshonorés par le jugement, ils montrèrent par là la honte qu'ils en ressentoient ».
Réception de M. de Luxembourg au parlement
M. de Luxembourg est reçu au parlement au rang de 1662 le vendredi 4 mai : « le duc de La Ferté et deux autres de la queue seulement s'y trouvèrent. Il vint chez nous tous, mais aucun ne voulut d'aucun commerce ni avec lui ni avec ses juges. » Les ducs portent leurs remerciements à d'Aguesseau, « qui pour la première fois de sa vie fut tondu » — dans la seule cause plaidée où sa qualité d'avocat général rendait tout honoraire impossible de droit.

◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved