TOME XVIII · CHAPITRE II
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Résumé
Le Système agonise : « conférence de finance singulière au Palais-Royal », rentes à deux et demi pour cent, diminution des espèces, des Forts « presque contrôleur général », les quatre frères Pâris exilés, les « papiers publics solennellement brûlés à l'hôtel de ville ». Caractère de Trudaine, prévôt des marchands. Et la scène capitale : le Régent annonce vouloir « chasser le maréchal de Villeroy et me faire gouverneur du roi ; à quoi je m'oppose avec la dernière force, et je l'emporte » — le refus le plus lourd de la carrière de l'auteur ; Trudaine remercié, Châteauneuf prévôt.
Les entrées
- Conférence de finance singulière au Palais-Royal
- « L'après-dînée du jour que les sceaux furent rendus au chancelier d'Aguesseau, il assista à une assemblée fort singulière qui fut tenue par M. le duc d'Orléans » : le maréchal de Villeroy, « seul du conseil de régence », des Forts, Ormesson et Caumont, conseillers d'État « ayant des départements de finance de la dépouille de Law », les cinq députés du parlement pour les remontrances — le premier président, Aligre, Portail, les abbés Pucelle et Menguy — et La Vrillière « en cas qu'on eût besoin de plume ».
- Création de rentes à deux et demi pour cent enregistrées
- « Le fruit de cette conférence fut l'enregistrement de l'édit de création de rentes sur l'hôtel de ville à deux et demi pour cent, qui fut fait au parlement le surlendemain lundi 10 juin. »
- Diminution des espèces
- « On publia en même temps un arrêt pour la diminution des monnaies à commencer au 1er juillet suivant. »
- Des Forts presque contrôleur général
- « Par la retraite d'Argenson, des Forts, sans en avoir le titre ni la fonction précise, devint comme contrôleur général. » Quant aux « force arrêts et autres opérations de finance, et de mutations de départements et de bureaux, c'est de quoi je continuerai à ne pas charger ces Mémoires ».
- Les quatre frères Pâris exilés
- « Les quatre frères Pâris, dont j'ai parlé ailleurs, furent exilés en Dauphiné. Ils ont depuis été les maîtres du royaume sous M. le Duc, et ils le sont à peu près redevenus aujourd'hui, c'est-à-dire les deux qui sont demeurés en vie. »
- Papiers publics solennellement brûlés à l’hôtel de ville
- Pour « ranimer quelque confiance », on crut utile « d'anéantir si authentiquement les papiers publics acquittés, qu'il ne pût rester le moindre soupçon qu'on en pût remettre aucun dans le commerce et gagner dessus de nouveau » : on les remettait chaque semaine par compte au prévôt des marchands, « qui les brûloit solennellement à l'hôtel de ville en présence de tout le corps de ville et de quiconque y vouloit assister, même bourgeois et peuple ».
- Caractère de Trudaine, prévôt des marchands
- « Trudaine, conseiller d'État, étoit prévôt des marchands : c'étoit un homme dur, exact, sans entregent et sans politesse, médiocrement éclairé, aussi peu politique, mais pétri d'honneur et de justice, et universellement reconnu pour tel. » Il ne s'était « point caché de toute l'horreur qu'il avoit pour le système », et mit le comble « par un propos imprudent qui lui échappa de surprise en public à un brûlement de billets, comme si quelques-uns de ceux-là lui eussent déjà passé par les mains » — propos « promptement débité et commenté », qui « ne fit pas un bon effet pour la confiance ».
- M. le duc d’Orléans m’apprend sa résolution d’ôter le prévôt des marchands, de mettre Châteauneuf en sa place, de chasser le maréchal de Villeroy et de me faire gouverneur du roi ; à quoi je m’oppose avec la dernière force, et je l’emporte : mais il ne me tient parole que sur le dernier
- « Je vous attends avec impatience, me dit le régent, pour vous parler de choses importantes » : il conta l'affaire de l'hôtel de ville comme « un complot du maréchal de Villeroy et du prévôt des marchands », résolu « de les chasser tous deux » — et de faire Saint-Simon gouverneur du roi, Châteauneuf prévôt des marchands. Saint-Simon combattit tout : ôter Trudaine, « homme de cette réputation d'honneur », ferait conclure « qu'on avoit voulu jouer encore des gobelets et imposer au monde en brûlant de faux papiers » ; toucher « pour la seconde fois à l'éducation du roi, après l'avoir ôtée au duc du Maine », ferait renaître d'« affreux discours ». Le régent demeurant ferme « avec une vivacité qui m'effraya, je me jetai à ses genoux, je les embrassai de mes deux bras, je le conjurai par tout ce qui me vint de plus touchant, tandis qu'il trépignoit d'embarras pour me faire quitter prise ; je protestai que je ne me relèverois point qu'il ne m'eût donné sa parole ». Il la donna — et ne la tint que sur le maréchal de Villeroy.
- Trudaine remercié
- Dès le lendemain, à Meudon, le prince de Tingry apporta la nouvelle « que Trudaine étoit remercié et Châteauneuf mis en sa place ». « Je cachai ma surprise autant qu'il me fut possible et mon trouble secret sur le maréchal de Villeroy » — « un manquement de parole si prompt sur l'un m'inquiéta fort pour l'autre ». Saint-Simon croit que, « si M. le duc d'Orléans avoit eu un successeur tout prêt pour le maréchal de Villeroy comme il en avoit un pour Trudaine, le maréchal eût sauté avec lui ».
- Châteauneuf prévôt des marchands
- « L'abbé Dubois aimoit Châteauneuf depuis qu'il l'avoit pratiqué en Hollande. » Savoyard de naissance, ancien ambassadeur à la Porte, en Portugal, en Hollande, président de la commission de Nantes, il « étoit pauvre et mangeur ; ses ambassades l'avoient incommodé ; la prévôté des marchands étoit propre à remplir ses besoins, et M. le duc d'Orléans avoit toujours eu du goût pour lui » — quoique Saint-Simon eût objecté qu'un étranger « étoit exclu par les lois municipales de la ville de Paris ».
- Trudaine et le maréchal de Villeroy sont tôt informés au juste de tout ce tête-à-tête, sans qu’on puisse imaginer comment, et avec des sentiments bien différents l’un de l’autre
- Chose extraordinaire : Bignon, oncle malade d'un maître des requêtes, fit demander à voir Saint-Simon et « me raconta de mot à mot toute la conversation entière que j'avois eue avec M. le duc d'Orléans tête à tête » — « le récit de tout fut exact, et pour l'ordre jusque pour la plupart des termes ; enfin, l'action de la fin, tout me fut rendu dans une si étrange justesse que je ne pus malgré moi désavouer ». Trudaine, reconnaissant, « m'a cultivé toute sa vie ». « D'imaginer après comment cela s'est su : si un valet relaissé entre deux portes… c'est ce que je n'ai jamais pu démêler. » La chose transpira jusqu'au maréchal de Villeroy, et « ce que j'y gagnai fut rare : sa malveillance, qui ne put me pardonner d'avoir pu remplir sa place, non pas même en faveur de ce que je l'avois refusée et que je la lui avois fait conserver ».
- Conduite étrange du maréchal de Villeroy
- Le maréchal de Villeroy « pesoit rudement à M. le duc d'Orléans dans la place de gouverneur du roi ». « M. de Beaufort lui avoit tourné la tête » : doyen des maréchaux, maître de Lyon, « le roi entre ses mains », il croyait pouvoir « balancer l'autorité du régent et faire en France le premier personnage ». Il « portoit sur lui la clef d'une armoire où il faisoit mettre le pain et le beurre de la Muette dont le roi mangeoit », fit « une sortie d'éclat parce que le roi en avoit mangé d'autre », un autre vacarme « pour les mouchoirs du roi » — « superfluités d'impudentes précautions vides de sens, pleines de vues les plus intéressées et les plus noires », entretenant « les dits horribles » contre le régent : que c'était aux soins « d'un gouverneur si fidèle qu'on étoit redevable de la conservation du roi ». « On verra en son temps que ce raisonnement infernal n'étoit pas mal juste, et qu'il fut fort près de lui réussir. »
- Il est visité par les harengères dans une attaque de goutte
- Ce manège lui attachait tellement le peuple « qu'ayant eu tout nouvellement une violente attaque de goutte, le peuple en fut en émoi, et les halles lui députèrent les harengères qui voulurent le voir. On peut juger comment ces ambassadrices furent reçues. Il les combla de caresses et de présents, et il en fut comblé de joie et d'audace » — ce qui « avoit ranimé dans M. le duc d'Orléans la volonté et la résolution de l'ôter d'auprès du roi ».
- Emplois des enfants d’Argenson
- « Le fils aîné d'Argenson, qui tout jeune avoit eu sa place de conseiller d'État, étoit intendant à Maubeuge, où il ne demeura pas longtemps. Le cadet étoit lieutenant de police, il en fut remercié », puis eut l'intendance de Tours. « Les deux frères sont depuis parvenus au ministère, et à être secrétaires d'État. »
- Baudry lieutenant de police
- « Baudry eut cette place » de lieutenant de police.
- M. le duc d’Orléans renvoie gracieusement les députés du parlement au chancelier
- « M. le duc d'Orléans reçut les remontrances du parlement le mieux du monde. Elles ne furent que générales, sur la situation des finances ; il les renvoya au chancelier pour voir avec lui ce qu'il seroit de plus à propos à faire. »
- Arrêt célèbre sur les pierreries
- « Il y eut le 5 juillet un arrêt du conseil, portant défense d'avoir des pierreries, d'en garder chez soi, ni d'en vendre qu'aux étrangers. On peut juger du bruit qui en résulta. Cet arrêt, enté sur tant d'autres, alloient trop visiblement tous à s'emparer de tout l'argent pour du papier décrié. » En vain le régent, M. le Duc et Mme sa mère voulurent-ils « persuader qu'ils en donnoient l'exemple, en se défaisant de leurs immenses pierreries dans les pays étrangers » — ils ne les y envoyèrent « qu'en voyage » : « qui que ce soit ne fut la dupe, et qui ne cachât bien soigneusement les siennes ». « Cette éclipse de pierreries ne fut pas de longue durée. »
- Sutton succède à Stairs
- « Stairs enfin prit congé après avoir régné ici sans voile avec une domination absolue, dont le commerce et la marine de France et d'Espagne se ressentiront longtemps. » Il « se pressa de passer la mer dès que le chevalier Sutton, son successeur, fut arrivé ».
- Courtes réflexions
- Courtes réflexions : « jamais l'audace, l'insolence, l'impudence ne furent portées en aucun pays au point où cet ambassadeur les porta, ni avec tant de succès ; malheureusement il ne savoit que trop à qui il avoit affaire » — « grâces à l'ambition de l'abbé Dubois, à l'aveuglement de Canillac, à la perfidie politique personnelle du duc de Noailles, et à l'entraînement de M. le duc d'Orléans. Encore une fois, voilà le fruit de se livrer à un seul, à un seul de l'espèce de l'abbé Dubois encore, enfin à un premier ministre qui veut être cardinal. »
- Continuation de la brûlerie par le nouveau prévôt des marchands
- « Le nouveau prévôt des marchands continua à brûler publiquement à l'hôtel de ville les actions et les billets de banque, jusqu'à la réduction qu'on avoit résolue. »
- Édit pour rendre la compagnie des Indes, connue sous le nom de Mississipi, compagnie exclusivement de commerce
- On projeta « un édit pour rendre la compagnie des Indes compagnie de commerce, laquelle s'obligeoit, ce moyennant, à rembourser dans un an, pour six cents millions de billets de banque, en payant cinquante millions par mois : telle fut la dernière ressource de Law et de son système. Aux tours de passe-passe du Mississipi il avoit fallu chercher à substituer quelque chose de réel » — c'était « lui attribuer le commerce exclusif en entier ».
- Effets funestes de cet édit
- On peut juger de l'accueil, le public étant « poussé à bout de la défense sévère, sous de grandes peines, d'avoir plus de cinq cents livres en argent chez soi, d'y être visité et fouillé partout, et de ne pouvoir user que de billets de banque pour payer journellement les choses les plus médiocres et les plus nécessaires à la vie ». Il en résulta « une aigreur qui s'aigrit tellement par la difficulté de toucher son propre argent, jour par jour, pour sa subsistance journalière, que ce fut merveille comment l'émeute s'apaisa et que tout Paris ne se révoltât pas tout à la fois » ; et le parlement, « prenant pied sur cette émotion publique, tint ferme jusqu'au bout contre l'enregistrement de l'édit ».
- Gens étouffés à la banque
- « Ce même jour 17, au matin, il y eut une telle foule à la banque et dans les rues voisines pour avoir chacun de quoi aller au marché, qu'il y eut dix ou douze personnes étouffées. »
- Le Palais-Royal menacé
- « On porta tumultuairement trois de ces corps morts à la porte du Palais-Royal, où le peuple vouloit entrer à grands cris. On y fit promptement marcher un détachement des compagnies de la garde du roi, des Tuileries. La Vrillière et Le Blanc haranguèrent séparément ce peuple » ; « par douceur et cajoleries on vint enfin à bout de renvoyer le peuple ».
- Law insulté par les rues ; ses glaces et ses vitres cassées
- « Sur les dix heures du matin, que tout cela finissoit, Law s'avisa d'aller au Palais-Royal ; il reçut force imprécations par les rues. » « Il renvoya son carrosse, dont les glaces furent cassées à coups de pierres. Son logis en fut attaqué aussi avec grand fracas de vitres. » Quand Saint-Simon arriva au Palais-Royal, le régent « en très courte compagnie, étoit fort tranquille et montroit que ce n'étoit pas lui plaire que de ne l'être pas ».
- Il est logé au Palais-Royal
- « M. le duc d'Orléans ne jugea pas à propos de le laisser sortir du Palais-Royal, où, deux jours après, il lui donna un logement. »
- Le parlement refuse d’enregistrer l’édit
- « Ce même matin l'édit fut porté au parlement ; il refusa de l'enregistrer et envoya les gens du roi à M. le duc d'Orléans pour lui rendre compte de leurs raisons, lequel demeura fort piqué de ce refus. »
- Ordonnance du roi étrange
- « On publia le lendemain par la ville une ordonnance du roi, portant défense au peuple de s'assembler, sous de grandes peines, et qu'à cause des inconvénients arrivés la veille à la banque, on n'y donneroit point d'argent et qu'elle seroit fermée jusqu'à nouvel ordre. On fut plus heureux que sage ; car, de quoi vivre en attendant ? et si rien ne branla, ce qui marque bien la bonté et l'obéissance de ce peuple qu'on mettoit à tant et de si étranges épreuves. »
- Précautions ; troupes approchées de Paris
- « On fit néanmoins venir des troupes auprès de Charenton, quelques régiments de cavalerie et de dragons à Saint-Denis, et le régiment du roi sur les hauteurs de Chaillot. On envoya de l'argent à Gonesse, pour faire venir les boulangers comme à l'ordinaire, de peur de leur refus de prendre des billets, comme faisoient presque tous les marchands et les ouvriers de Paris. Le régiment des gardes eut ordre de se tenir prêt, et les mousquetaires de ne s'éloigner point de leurs deux hôtels et de tenir leurs chevaux bridés. »
- Conférence au Palais-Royal entre M. le duc d’Orléans et moi
- Mandé au Palais-Royal, Saint-Simon essuya les reproches du régent sur son refus des sceaux : « Comment, m'interrompit-il vivement, me ferez-vous accroire que vous auriez été aussi mou que le chancelier, et que vous ne leur eussiez pas fait peur ? » Réponse cinglante : le parlement, « si revêche à un magistrat nourri dans leur sein », eût été « encore plus intraitable avec un supérieur précaire », « homme d'épée, qui est leur jalousie et leur mépris tout à la fois » ; et de rappeler « la belle affaire du bonnet, où votre mollesse et votre peur du parlement, vous qui aujourd'hui la reprochez aux autres, nous a mis dans la fange, et vous dans le bourbier ». « Vous les aviez abattus par le lit de justice des Tuileries, vous ne l'avez pas soutenu. » Le régent, « muet sur les sceaux », proposa d'envoyer le parlement à Blois ; Saint-Simon y consentit « faute de mieux », observant que « par cet exil, le parlement étoit puni, mais n'étoit ni ramené ni dompté ».
- Petit conseil tenu au Palais-Royal
- Le jeudi 18 juillet à quatre heures, petit conseil au Palais-Royal « dans une pièce du grand appartement » : M. le Duc, le duc de La Force, le chancelier, l'abbé Dubois, Canillac, La Vrillière et Le Blanc, « presque sans ordre, et M. le duc d'Orléans sur un tabouret comme nous et sans table ». Le chancelier rapporta ses conférences « avec l'embarras d'un arrivant d'exil qui n'y veut pas retourner, et d'un protecteur secret, mais de cœur et de toute son âme, du parlement » ; « tous opinèrent à l'avis de M. le duc d'Orléans qui s'étoit ouvert sur envoyer le parlement à Blois ». Mais après séance, le chancelier obtint « Pontoise au lieu de Blois » : « ainsi le châtiment devint ridicule et ne fit que montrer la faiblesse du gouvernement, et encourager le parlement qui s'en moqua ».
- Impudence de Silly
- Le régent introduisit Silly, ami intime de Law ; celui-ci, avisant Le Blanc : « Monseigneur, dit-il en haussant la voix, je vois ici un homme devant qui on ne peut parler, et avec lequel Votre Altesse Royale trouvera bon que je ne demeure pas. » « Bon ! bon ! répondit M. le duc d'Orléans, qu'est-ce que cela fait ? Demeurez, demeurez. — Non pas, s'il vous plaît, monseigneur », et il s'en alla, secouant Dubois qui courait après lui. Le régent alla lui-même le chercher près d'un quart d'heure — lui « qui méritoit mieux pour cette insolence d'être jeté par les fenêtres, comme lui-même s'y jeta depuis ». Revenu, Silly « combla l'impudence » en déclarant qu'il ne dirait rien devant Le Blanc, et « ne fit qu'une inclination profonde quand ce fut à lui à opiner ».
- Translation du parlement à Pontoise
- « Le dimanche 21 juillet, des escouades du régiment des gardes se saisirent à quatre heures du matin de toutes les portes du palais. Des mousquetaires s'emparèrent des portes de la grand'chambre, tandis que d'autres investirent la maison du premier président qui eut grand'peur pendant la première heure », et d'autres allèrent « quatre à quatre chez tous les officiers du parlement leur rendre en main propre l'ordre du roi de se rendre à Pontoise dans deux fois vingt-quatre heures. Tout se passa poliment de part et d'autre. » Le soir, le régent fit porter au procureur général « cent mille francs en argent, et autant en billets de banque pour en donner à ceux qui en auroient besoin pour le voyage, mais non en don ».
- Effronterie du premier président, qui tire plus de trois cent mille livres de la facilité de M. le duc d’Orléans, pour le tromper, s’en moquer, et se raccommoder avec le parlement à ses dépens
- « Le premier président fut plus effronté et plus heureux : il fit tant de promesses, de bassesses, employa tant de fripons pour abuser de la faiblesse et de la facilité de M. le duc d'Orléans, dont il sut bien se moquer, que ce voyage lui valut plus de cent mille écus, que le pauvre prince lui fit compter sous la cheminée à deux ou trois diverses reprises », plus la maison du duc de Bouillon à Pontoise, « toute meublée, dont le jardin est admirable ». Avec ces secours, Mesmes, « mal avec sa compagnie qui le méprisoit ouvertement, se raccommoda parfaitement avec elle » : table ouverte tous les jours pour tout le parlement, « plusieurs tables servies également délicatement et splendidement », rafraîchissements, « force petits chariots pour les dames et les vieillards » et tables de jeu jusqu'au souper.
- Le parlement refuse d’enregistrer sa translation, puis l’enregistre en termes les plus étranges
- « Le parlement avoit refusé l'enregistrement de l'édit de sa translation à Pontoise. On lui en envoya de nouveau une déclaration dans laquelle on osa avoir le courage de laisser échapper quelques expressions qui ne devoient pas lui plaire. Néanmoins il l'enregistra, mais avec la dérision la plus marquée et la plus à découvert. »
- Arrêt de cet enregistrement
- Saint-Simon insère l'arrêt du 27 juillet 1720, « registrées, ouï ce requérant le procureur général du roi, pour continuer par la cour ses fonctions ordinaires… continuant ladite cour de donner au roi les marques de la même fidélité qu'elle a eue pour les rois ses prédécesseurs… Et sera ledit seigneur roi très humblement supplié de faire attention à tous les inconvénients et conséquences de la présente déclaration, et de recevoir le présent enregistrement comme une nouvelle preuve de sa profonde soumission ». « Les paroles et le tour de cet arrêt sont tellement expressifs et frappants, que ce seroit les affaiblir qu'en faire le commentaire. Le régent n'en parut pas touché. »
- Conduite du premier président
- Le premier président fit tout « aux doubles dépens du régent, de l'argent duquel il fournissoit à cette prodigieuse dépense, et se moquoit encore de lui avec messieurs du parlement, tant en brocards couverts ou à l'oreille, qu'en trahissant une confiance si chèrement et si indiscrètement achetée », faisant « tomber le régent dans tous leurs panneaux ». « Lui vouloir ouvrir les yeux sur une conduite si grossière eût été temps perdu, de sorte que je ne lui en dis pas une parole. » Et le premier président « fit revenir à Paris quand, pour son intérêt personnel, et après s'être pleinement rétabli avec sa compagnie, il jugea à propos de procurer ce retour ».
- Dérision du parlement à Pontoise, et des avocats pareille
- « Tout se soutint en conséquence à Pontoise. » Les avocats répandirent « qu'ils étoient gens libres » et qu'ils iraient « à la campagne se reposer, au lieu d'aller dépenser leur argent à Pontoise » : « aucun bon avocat n'y mit le pied ». Le parlement, ayant « résolu de ne rien faire de sérieux », n'entrait que pour « quelque pâture légère », « une demi-heure, rarement une heure, et souvent ils n'entroient pas. Ils en riaient entre eux, et malheur à qui avoit des procès. » « En un mot on n'y songea qu'à se divertir, surtout à n'y rien faire, à le montrer même et à s'y moquer du régent et du gouvernement. »
- Foule d’opérations de finance
- « Cette translation fut suivie de différentes opérations de finance et de plusieurs changements dans les emplois des finances », dont Saint-Simon, « selon ma coutume », épargne le détail à ses Mémoires.
- Des Forts en est comme contrôleur général
- « Des Forts en eut le principal, il exerça le contrôle général en toute autorité sans en avoir le nom. »
- Profusion de pensions
- « Leur désordre n'arrêta point les étranges libéralités, ou pour mieux dire facilités de M. le duc d'Orléans à l'égard de gens ou sans mérite ou sans besoin » : quarante mille livres d'augmentation à Mme la grande-duchesse, huit mille à Trudaine, neuf mille à Châteauneuf, huit mille à Bontems, six mille à la maréchale de Montesquiou, neuf mille à la veuve du duc d'Albemarle, « remariée secrètement au fils de Mahoni ».
- Maréchal de Villars cruellement hué dans la place de Vendôme
- « Ce Mississipi avoit tenté tout le monde : c'étoit à qui en rempliroit ses poches à millions. » On ne comptait que le chancelier, les maréchaux de Villeroy et de Villars, les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld, et Saint-Simon, « qui eussions constamment refusé d'en recevoir quoi que ce fût » — les autres « frondeurs de projet et d'effet ». Un jour que le maréchal de Villars traversait la place de Vendôme « dans un beau carrosse, chargé de pages et de laquais », il « se mit à crier par la portière contre l'agio, et avec son air de fanfaron à haranguer le monde sur la honte que c'étoit. Jusque-là on le laissa dire, mais s'étant avisé d'ajouter que pour lui il en avoit les mains nettes, il s'éleva une voix forte qui s'écria : « Eh ! les sauvegardes ! » Toute la foule répéta ce mot, dont le maréchal honteux et confondu, malgré son audace ordinaire, s'enfonça dans son carrosse, et acheva de traverser la place au petit pas, au bruit de cette huée qui le suivit encore au delà, et divertit Paris plusieurs jours à ses dépens sans être plaint de personne. »
- L’agiotage qui y est établi transporté dans le jardin de l’hôtel de Soissons
- « À la fin on trouva que cet agiotage embarrassoit trop la place de Vendôme et le passage public ; on le transporta dans le vaste jardin de l'hôtel de Soissons. C'étoit en effet son lieu propre. »
- Avidité sans pareille de M. et de Mme de Carignan
- « M. et Mme de Carignan, qui occupoient l'hôtel de Soissons à qui il appartenoit, tiroient à toutes mains de toutes parts. Des profits de cent francs, ce qu'on auroit peine à croire s'il n'étoit très reconnu, ne leur sembloient pas au-dessous d'eux, je ne dis pas pour leurs domestiques, mais pour eux-mêmes, et des gains de millions dont ils avoient tiré plusieurs de ce Mississipi ne leur paroissoient pas au-dessus de leur mérite, qu'en effet ils avoient porté au dernier comble dans la science d'acquérir avec toutes les bassesses les plus rampantes, les plus viles, les plus continuelles. Ils gagnèrent en cette translation un grand louage, de nouvelles facilités et de nouveaux tributs. »
- Law, retourné du Palais-Royal chez lui, fort visité
- « Law, leur grand ami, qui avoit logé quelques jours au Palais-Royal, étoit retourné chez lui où il recevoit force visites. »
- Les troupes approchées de Paris renvoyées
- « Le roi alla voir à diverses reprises les troupes qu'on avoit fait approcher de Paris, après quoi elles furent renvoyées. Celles qui avoient formé un petit camp à Charenton retournèrent au leur de Montargis travailler au canal qu'on y faisoit. »
- Peste de Marseille
- « Law avoit obtenu depuis quelque temps par des raisons de commerce que Marseille fût port franc. Cette franchise qui y fit abonder les vaisseaux, surtout les bâtiments du Levant, y apporta la peste faute de précaution, qui dura longtemps, et qui désola Marseille, la Provence, et les provinces les plus voisines. Les soins et les précautions qu'on prit la restreignirent autant qu'il fut possible, mais ne l'empêchèrent pas de durer fort longtemps, et de faire d'affreux désordres. »
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