TOME IV · CHAPITRE V

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Résumé

Le comte d'Évreux colonel général de la cavalerie, son caractère ; mariage Beaumanoir-Noailles ; les généraux des armées de 1703 ; les « ridicules » de Villars jaloux de sa femme. Les fanatiques des Cévennes : Montrevel envoyé en Languedoc contre les camisards. Encouragements aux officiers ; le gouvernement d'Aire vendu cent mille livres ; Harcourt capitaine des gardes. L'électeur de Bavière déclaré ; Kehl pris par Villars ; générosité de Vauban ; Barbezières pris déguisé et sa ruse heureuse ; le grand prieur en Italie sous son frère Vendôme ; Guiche et Hautefeuille aux dragons ; le comte de Verue commissaire général de la cavalerie.

Les entrées

Comte d’Évreux colonel général de la cavalerie ; son caractère
« Les Bouillon, uniquement attentifs à leur maison, et toujours et en toutes sortes de temps et de conjonctures, firent en ce temps-ci une grande affaire pour elle, malgré la profonde disgrâce du cardinal de Bouillon. » Le comte d'Auvergne, « manière de bœuf ou de sanglier fort glorieux et fort court d'esprit », avait gardé malgré Louvois la charge de colonel général de la cavalerie : il la vendit six cent mille livres à son neveu le comte d'Évreux, cadet sans rien « dont la figure et le jargon plaisoient aux dames », et qui avait su s'attacher au comte de Toulouse. Le roi, « piqué contre le cardinal de Bouillon, contre le comte d'Auvergne, contre la fraîche désertion de son fils, contre le chevalier de Bouillon », fit néanmoins « en faveur du comte de Toulouse la faveur la plus signalée au comte d'Évreux » — vingt-cinq ans, et n'ayant jamais servi que dans l'infanterie —, « tandis qu'aucun des quatre fils de France n'auroit pas osé lui demander la moindre grâce pour personne ».
Mariage de Beaumanoir avec une fille du duc de Noailles
« La cour venoit de voir un mariage fait sous d'étranges auspices, auxquels aussi le succès répondit promptement » : le marquis de Beaumanoir, seul reste du nom de Lavardin, épousa une fille du duc de Noailles — que son père mourant lui avait défendu « sous peine de sa malédiction », en conjurant le cardinal de Noailles de ne pas le souffrir. Les Noailles gagnèrent l'orphelin de seize ans, « effacèrent ou affaiblirent dans son esprit la défense et l'imprécation », lui montrèrent « un régiment, la charge de son père, les cieux ouverts ». On fut surpris « de la mollesse du cardinal de Noailles » : « mais les saints ne font pas toujours des actions vertueuses, ils sont hommes » — et Saint-Simon lui prête le mot de Paul III mourant sur les siens. « Ce mariage ne dura pas un an. Le jeune Beaumanoir fut tué à la fin de la campagne, à la bataille de Spire ; finit son nom et sa maison, laissa [...] sa charge en proie aux Noailles. »
Généraux des armées
« Les dispositions ne tardèrent pas à être faites pour les armées » : le duc de Vendôme demeuré en Italie ; le maréchal de Villeroy, qui passait presque tout l'hiver à Bruxelles, avec le maréchal de Boufflers en Flandre ; le maréchal de Tallard sur la Moselle ; « et le maréchal de Villars, resté à Strasbourg, celle d'Allemagne » — le théâtre décisif de 1703, où l'attendait la jonction bavaroise.
Ridicules de Villars sur sa femme
Villars « y avoit fait venir sa femme, dont il étoit également amoureux et jaloux, à qui il avoit donné pour duègne une de ses sœurs, qui ne la perdit guère de vue nulle part nombre d'années, et qui se trouvoit mieux là qu'à mourir de faim dans sa province [...]. Les ridicules furent grands et les précautions pas toujours heureuses. » Saint-Simon avait déjà noté qu'il est triste que ces misères conjugales « influent sur l'État et sur les plus importantes opérations de la guerre ».
Fanatiques ; Montrevel en Languedoc
« Montrevel fut envoyé en Languedoc, où les religionnaires commençoient à donner de l'inquiétude. Leur nombre et les rigueurs de Bâville, intendant moins que roi de la province, les avoient encouragés. Plusieurs avoient pris les armes et fait de cruelles exécutions sur les curés et sur d'autres prêtres. Les protestants étrangers attisèrent et soutinrent sourdement ce feu qui pensa devenir un embrasement funeste. » Broglio y demeura quelque temps sous le nouveau maréchal, et on y envoya quelques troupes « avec un nommé Julien qu'on avoit débauché du service de Savoie » — le début de la guerre des Camisards.
Encouragements aux officiers
À l'entrée de campagne, « le roi répandit pour cent cinquante mille livres en petites pensions dans les corps, et releva l'émulation pour l'ordre de Saint-Louis, en le conférant à Mgr le duc de Bourgogne, non seul et en particulier, comme il avoit fait à Monseigneur seul, mais en public, et à la tête d'un nombre d'officiers qu'il fit en même temps chevaliers de Saint-Louis » — mise en scène habile qui associait l'héritier aux récompenses militaires de la petite noblesse servante.
Gouvernement d’Aire à Marsin, à vendre cent mille livres au maréchal de Villeroy
« Il donna peu après le gouvernement d'Aire à vendre à Marsin, vacant par la mort du chevalier de Tessé, frère du maréchal, mort l'été précédent à Mantoue, où il commandoit ; et cent mille francs au maréchal de Villeroy pour faire son équipage » — le favori rendu par l'empereur retrouvait armée, gouvernement général et subsides, sans que Crémone eût rien coûté à sa faveur.
Harcourt capitaine des gardes du corps
Le roi « disposa enfin de la charge de capitaine des gardes de mon beau-père en faveur du maréchal d'Harcourt, qui, de tous les candidats, étoit le moins en état de l'exercer, et celui de tous aussi qui la désiroit le moins ardemment. Il étoit sans cela fort rapproché du roi, mais Mme de Maintenon, sa protectrice, qui n'avoit pas moins de désir que lui-même de le voir dans le conseil, jugea que l'assiduité nécessaire et les détails de cette charge seroient une ressource pour l'y conduire. » La stratégie du ministère par la charge domestique, poursuivie pas à pas.
Électeur de Bavière déclaré pour la France et l’Espagne
« En conséquence du traité que Puységur avoit fait, dès la Flandre, avec l'électeur de Bavière, ce prince étoit retourné dans ses États préparer à l'empereur une guerre fâcheuse, à l'ombre d'une neutralité suspecte. [...] L'électeur enfin venoit de lever le masque, nonobstant la déclaration de la diète de Ratisbonne, que la guerre de la succession d'Espagne étoit guerre d'empire. Il falloit soutenir l'électeur, et lui fournir un puissant secours, suivant l'engagement réciproque. » Villars, « plus occupé de sa femme que d'exécuter les ordres dont il étoit chargé, passa enfin le Rhin au commencement de février, après force délais », Tallard le remplaçant en deçà, tandis que l'électeur faisait « force petites conquêtes ».
Kehl pris par Villars
« Cependant Villars assiégea le fort de Kehl, qui se rendit le 9 mars ; on y perdit fort peu de monde, et la défense fut molle. Trois mille hommes environ qui en sortirent furent conduits à Philippsbourg. On y trouva vingt-six milliers de poudre ; mais les paysans tuèrent une infinité de maraudeurs. » Première conquête de la campagne d'Allemagne, qui ouvrait la route de la jonction bavaroise.
Générosité de Vauban
« Vauban avoit proposé au roi de l'envoyer à Kehl, qui trouva que cela seroit au-dessous de la dignité où il venoit de l'élever ; et quoique Vauban insistât avec toute la reconnoissance, la modestie et la bonne volonté possibles, le roi ne voulut pas le lui permettre ; et peu de jours après il l'en récompensa par des entrées moindres que celles des brevets, mais plus grandes que celles de la chambre. » Le maréchal le plus modeste de la promotion offrait de servir comme simple ingénieur : la générosité était chez le refusé plus que chez le refuseur.
Barbezières pris déguisé, sa ruse heureuse
Barbezières, « excellent officier général, fort hasardeux », envoyé d'Italie conférer avec l'électeur de Bavière, « fut pris déguisé en paysan près du lac de Constance, passant pays à pied, et fut conduit à Innsbruck, jeté dans un cachot ». Craignant d'être pendu comme espion, « il fit le malade, et demanda un capucin à qui il tira bien fort la barbe pour voir si ce n'étoit point un moine supposé » ; le capucin, charitable, avertit M. de Vendôme, qui manda à Staremberg « qu'il feroit au commandant et à toute la garnison de Vercelli les mêmes traitements qu'on feroit à Barbezières [...] : peut-être cela lui sauva-t-il la vie ; mais la prison fut longue et extrêmement dure, surtout d'être jour et nuit gardé à vue, pour un homme aussi vif et aussi pétulant ».
Grand prieur en Italie sous son frère
« M. du Maine obtint avec grand'peine que le grand prieur allât servir sous son frère en Italie où son ancienneté le faisoit premier lieutenant général. » Le coup de caveçon de l'année précédente s'achevait ainsi d'amortir : le débauché retrouvait l'armée, à l'ombre du crédit de son frère Vendôme et de la protection de Mme de Maintenon.
Duc de Guiche et Hautefeuille colonel général et mestre de camp général des dragons
« Tessé, devenu maréchal de France, ne se soucioit plus de sa charge de colonel général des dragons. Il la vendit quatre cent quatre-vingt mille livres au duc de Guiche, qui en étoit mestre de camp général, et se défit de cette dernière charge à Hautefeuille. » La cascade des charges de cavalerie légère suivait mécaniquement la promotion des maréchaux.
Comte de Verue commissaire général de la cavalerie
« Par même raison, Villars fit aussi de l'argent de la sienne de commissaire général de la cavalerie, et en eut gros du comte de Verue que sa triste situation avoit banni depuis longtemps de son pays, et qui se voulut lier tout de bon au service de France » — le mari de la célèbre maîtresse de Victor-Amédée s'établissait définitivement en France par l'achat d'une grande charge militaire.
Bachelier
« M. de La Rochefoucauld obtint en même temps la survivance de la charge de premier valet de garde-robe du roi, qu'avoit Bachelier, pour son fils. Il aimoit extrêmement le père qui avoit été son laquais » : mais ce Bachelier « étoit un des plus honnêtes hommes qu'on pût voir, le plus modeste, le plus respectueux, le plus reconnoissant pour son maître ». Trait cruel au passage : « M. de La Rochefoucauld aimoit bien mieux ses valets que ses enfants, et ruinoit ces derniers pour eux » — mais Bachelier se conduisit toujours avec tant de droiture entre le père et les enfants « qu'ils l'aimoient presque autant que le père ». Son fils, qui acheta après la mort du roi la charge de premier valet de chambre de Bloin, « figurera beaucoup dans l'intérieur des cabinets ».
Trois cent mille livres de brevet de retenue à M. de La Rochefoucauld
« Bientôt après M. de La Rochefoucauld eut trois cent mille livres de brevet de retenue sur ses charges. M. de La Rocheguyon, son fils, en avoit les survivances depuis longtemps : ce fut donc à ses dépens, à quoi il fut obligé de consentir. » Nouvelle illustration de la préférence du grand veneur pour lui-même et ses créatures au détriment de ses enfants.
Mort et héritage de la vieille Toisy
« La vieille Toisy [...] mourut fort vieille, s'étant toujours conservé son tribunal chez elle et tout son air d'autorité à force d'esprit. Elle n'avoit point d'enfants, et toute bourgeoise qu'elle étoit, elle n'estima pas ses parents dignes d'hériter d'elle. » Les Noailles, « qui sentoient la succession bonne, lui avoient toujours fait soigneusement leur cour ; ce ne fut pas en vain : elle donna presque tout ce qu'elle avoit à la duchesse de Noailles, et fit une amitié de quarante mille livres au cardinal d'Estrées, son bon ami, pour qu'en revenant d'Espagne, il trouvât à acheter quelque petite maison pour aller prendre l'air autour de Paris. »
Mme Guyon en liberté, mais exilée en Touraine
« Un personnage du même sexe, plus rare et plus célèbre, obtint en ce temps-ci sa liberté. Les amis de Mme Guyon, toujours attentivement fidèles, en furent redevables à la charité toujours compatissante du cardinal de Noailles qui la fit sortir de la Bastille où elle étoit depuis plusieurs années sans voir personne, et lui obtint la permission de se retirer en Touraine. Ce ne fut pas la dernière époque de l'illustre béate, mais la liberté lui fut toujours depuis conservée. » Et cette pointe : « Le cardinal de Noailles n'en recueillit rien moins que la reconnoissance de tout ce petit troupeau. »
Procès sur la coadjutorerie de Cluni, gagné par l’abbé d’Auvergne
Les moines de Cluny, outrés d'être « toujours hors de mains régulières », profitèrent de la disgrâce du cardinal de Bouillon pour attaquer au grand conseil la coadjutorerie arrachée pour son neveu l'abbé d'Auvergne. Les Bouillon voulurent « se parer de leurs proches » pour montrer la neutralité du roi : « je ne pus refuser d'aller avec eux à l'entrée des juges, et les solliciter avec le duc d'Albret et l'abbé d'Auvergne. » Le 30 mars, « l'abbé d'Auvergne gagna en plein, tout d'une voix. Ils me surent un gré infini d'avoir toujours été avec eux partout. [...] On est fort, quand on se soutient dans les familles et les parentés, et on est toujours la dupe et la proie de s'abandonner. »
Vertamont plus que mortifié
« L'arrêt signé, l'abbé d'Auvergne fut bien étonné de ne le pas trouver tel que tous les juges l'avoient dit, en les allant remercier. Il s'en plaignit à Vertamont, premier président ; la dispute fut forte. Les Bouillon crièrent, menacèrent de se plaindre au roi et au grand conseil. Les juges s'émurent, il fallut leur porter l'arrêt, ils le réformèrent aux hauts cris de Vertamont à qui pour l'honneur de la présidence on laissa dans l'arrêt quelque chose de ce qui n'y avoit pas été prononcé. » Nouveau Novion en petit : le chef de compagnie retouchant les arrêts, et « plus que mortifié » d'en être confondu.
Fanatiques ; raison de ce nom
« Montrevel ne trouva pas les fanatiques si aisés à réduire qu'il avoit cru. On leur avoit donné ce nom, parce que chaque troupe considérable de ces protestants révoltés avoit avec eux quelque prétendu prophète ou prophétesse, qui, d'intelligence avec les chefs, faisoient les inspirés et menoient ces gens-là où ils vouloient, avec une confiance, une obéissance et une furie inconcevable. » L'étymologie de la guerre des Cévennes : le prophétisme camisard comme instrument de commandement.
Bâville ; son caractère ; sa puissance en Languedoc
« Le Languedoc gémissoit depuis longues années sous la tyrannie de l'intendant Bâville », qui, après avoir culbuté le cardinal Bonzi, avait tout tiré à lui, jusqu'à faire donner le commandement des armes à son beau-frère Broglio, « d'ailleurs très incapable », devant qui il « ne fut qu'un petit garçon ». Portrait en clair-obscur : « Bâville étoit un beau génie, un esprit supérieur, très éclairé, très actif, très laborieux. C'étoit un homme rusé, artificieux, implacable [...] ; un esprit surtout de domination qui brisoit toute résistance, et à qui rien ne coûtoit, parce qu'il n'étoit arrêté par rien sur les moyens. » Il avait fort augmenté le produit de la province — l'invention de la capitation l'avait fait valoir — et « ce génie vaste, lumineux, impérieux étoit redouté des ministres, qui ne le laissoient pas approcher de la cour, et qui, pour le retenir en Languedoc, lui laissoient toute puissance, dont il abusoit sans ménagement ».
Ressources secrètes des fanatiques ; triste situation du Languedoc
« On sut après que Genève d'une part, le duc de Savoie d'autre, leur fournirent des armes et des vivres dans le dernier secret ; l'une, des prédicants, l'autre, quelques gens de tête et de main, et de l'argent. » Saint-Simon estime que « l'on eut grande obligation à ce fanatisme » : s'ils s'en étaient tenus aux lois de la guerre, demandant « seulement liberté de conscience et soulagement des impôts, force catholiques [...] auroient persévéré et peut-être levé le masque sous leur protection ». Ils avaient des cantons entiers, des intelligences dans Nîmes et Uzès, « force gentilshommes distingués qui les recevoient clandestinement dans leurs châteaux », et les Cévennes pour retraite. Broglio fut rappelé — « avec l'impudence de répandre que c'étoit avec parole d'être fait chevalier de l'ordre » ; Montrevel reçut vingt bataillons et de l'artillerie « dont il sut très médiocrement s'aider. On pendit quelques chefs [...]. Ils se trouvèrent tous de la lie du peuple ; et leur parti n'en fut ni effrayé ni ralenti. »
Bals à Marly
« Tant d'occupations étrangères et domestiques n'empêchèrent pas le roi de s'amuser à des bals à Marly. » Une phrase, en clôture de chapitre, qui dit tout : les Cévennes en flammes, l'Europe coalisée, et Marly qui danse.

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