TOME VI · CHAPITRE VIII

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Résumé

1708. Brevets et pensions : 150 000 livres à Chamillart, 200 000 à Tessé — et trois mille livres à Albéroni, première marche française du futur cardinal. Du Luc passe de Marseille à Aix ; rois et force bals ; comédies de Mme du Maine ; le duc de Villeroy capitaine des gardes sur démission de son père ; Vaudémont souverain de Commercy. Mort du marquis de Thianges, avec la digression sur sa mère ; mariage Seignelay-Fürstemberg ; la « vilenie des serments » chez le roi ; Chamillart languissant songe à se soulager et à marier son fils — « réflexions importantes sur les choix » ; mariage de Cani.

Les entrées

1708
« L'année 1708 commença par les grâces, les fêtes et les plaisirs. On ne verra que trop tôt qu'elle ne continua pas longtemps de même. »
Cent cinquante mille livres de brevet de retenue à Chamillart
« Chamillart obtint sur sa charge de l'ordre cent cinquante mille livres de brevet de retenue » — le grand trésorier de l'ordre servi dans la cascade des grâces de janvier.
Deux cent mille livres de brevet de retenue au maréchal de Tessé
« Et le maréchal Tessé sur la sienne, de Mme la duchesse de Bourgogne, une autre de deux cent mille livres. »
Trois mille livres de pension à Albéroni
« M. de Vendôme procura à son Albéroni trois mille livres de pension, à qui nous verrons faire dans quelque temps une fortune et une figure si prodigieuse. »
Du Luc, évêque de Marseille, passe à Aix
« L'évêque de Marseille, frère du comte du Luc, passa à l'archevêché d'Aix. Je le remarque parce qu'il devint, longues années après, le triste successeur à Paris du cardinal de Noailles. »
Rois et force bals à la cour
« Le roi fit à Versailles de magnifiques Rois avec beaucoup de dames, où la cour de Saint-Germain se trouva », puis « plusieurs bals parés et masqués tout l'hiver à Marly et à Versailles », chez Monseigneur, chez la duchesse de Bourgogne et chez les ministres.
Comédies de Mme du Maine
Mme du Maine « se donna en spectacle tout l'hiver, et joua des comédies à Clagny en présence de toute la cour et de toute la ville. Mme la duchesse de Bourgogne les alla voir souvent, et M. du Maine, qui en sentoit tout le parfait ridicule et le poids de l'extrême dépense, ne laissoit pas d'être assis au coin de la porte et d'en faire les honneurs. »
Duc de Villeroy capitaine des gardes sur la démission de son père
La veille des Rois, le maréchal de Villeroy demanda à se démettre de sa charge de capitaine des gardes en faveur de son fils : « à peine en eut-il commencé la proposition, que le roi, qui vit d'abord où elle tendoit, l'interrompit, et se hâta de lui accorder sa demande, tant il se sentit soulagé de se défaire de lui ». « Ainsi, ce que la faveur la plus déclarée n'avoit pu obtenir…, tout céda à la disgrâce. » Le duc et la duchesse de Villeroy exultèrent ; le maréchal, « après avoir joui vingt-quatre heures des compliments de la cour, sentit avec horreur tout son vide ». Il troqua Lyon contre le Dauphiné entre les départements de Torcy et de Chamillart pour échapper à son ennemi — « mais quand de là il voulut profiter du troc pour s'en aller à Lyon, la permission lui en fut refusée, ce qui renouvela et combla ses désespoirs ».
Vaudémont souverain de Commercy, etc
« Ce fut en ce temps-ci que M. de Vaudemont obtint la souveraineté sur Commercy, et la préséance en Lorraine sur tous ceux de cette maison, qui le brouilla avec eux sans retour, comme je l'ai raconté d'avance ; il eut en même temps à Versailles le petit logement que la mort du marquis de Thianges laissa vacant. »
Mort du marquis de Thianges ; son caractère
Mort du marquis de Thianges : « Damas et de grande naissance, fort brave, avec de l'esprit et des lettres, beaucoup d'honneur et de probité, mais si particulier, si singulier, qu'il vécut toujours à part, et ne tira aucun parti de se trouver fils de la sœur de Mme de Montespan ».
Courte digression sur sa mère
Digression sur sa mère, Mme de Thianges : les yeux couverts « de taffetas vert », une « grande bavette » car « elle bavoit sans cesse », elle se faisait porter chaque soir aux cabinets du roi où elle « tenoit le dé et disputoit, souvent aigrement contre le roi qui aimoit à l'agacer ». Au roi lui reprochant que sa maison n'avait eu ni connétables ni grands maîtres : « C'est que ces messieurs-là d'auprès de Paris étoient trop heureux d'être à vous autres rois, tandis que nous, rois dans nos provinces, nous avions aussi nos grands officiers. » Le roi s'amusait à lui faire « mettre des cheveux dans du beurre et dans des tourtes » ainsi qu'à Mademoiselle : « elles se mettoient à crier, à vomir, et lui à rire de tout son cœur ». « On prétendoit qu'elle avoit encore plus d'esprit que Mme de Montespan, et plus méchante. »
Mariage de Seignelay et de Mlle de Fürstemberg
« Seignelay épousa une fille de la princesse de Fürstemberg avec peu de bien, mais trop pour une si grande alliance » — lui-même maître de la garde-robe par survivance chèrement payée.
Vilenie des serments chez le roi
Vilenie des serments : le comte d'Évreux, prêtant son serment de colonel général, « paya en argent blanc. Les valets s'offensèrent, dirent qu'ils ne recevoient qu'en or, et firent grand vacarme. » Ce « monopole des serments », de libéralité devenu droit, montait à sept ou huit mille livres — « il ne falloit pas se brouiller avec des valets que le roi croyoit et aimoit mieux que personne…, et qui ont bien rompu des fortunes ».
Chamillart, fort languissant, songe à se soulager et à marier son fils
Chamillart à bout : « les vapeurs lui firent traîner une vie languissante qui ressembloit à une longue mort…, en un mot, un homme à bout, et qui se consumoit peu à peu ». Il se déchargea du trésor royal sur Desmarets — Armenonville écarté pour « une fatuité qu'une fortune prématurée donne aux gens de peu » — et « on pressentit dès lors son élévation » ; et il songea à « solider son fils dans sa charge par une alliance ».
Réflexions importantes sur les choix
Réflexions sur les choix : Saint-Simon poussait l'alliance des Noailles, « la seule qui embrassât toutes les cours et tous les âges », agréable à Mme de Maintenon ; mais les filles de Chamillart, jalouses des Noailles, et Mme Chamillart « craignoit le joug des Noailles ». Le duc de Beauvilliers, « pour se l'attacher de plus en plus », proposa sa nièce, la fille sans bien de la duchesse de Mortemart — qui « bondit de colère » —, la grande âme du « petit troupeau » de Cambrai : Saint-Simon prévit que Mme de Maintenon, dont la haine pour Fénelon était intacte, verrait dans ce mariage une désertion de « sa créature et son favori » vers « ses ennemis », et « qu'elle entreprendroit tout pour le chasser ». Clef du système : « croire Mme de Maintenon toute-puissante, on avoit raison ; mais la croire telle sans art et sans contours, ce n'étoit pas connoître le roi ni la cour » — il lui fallait toujours « un ministre dans un entier abandon à elle ».
Mariage de Cani avec une fille de Mortemart
Le mariage de Cani (le fils de Chamillart) avec Mlle de Mortemart se fit malgré tout : consentement « dépité » de Mme de Maintenon, « forcé du roi, à qui il échappa de dire que, puisque Chamillart vouloit absolument une quiétiste, au bout du compte cela ne lui faisoit rien ». « La noce se fit à l'Étang avec joie et magnificence », au « cuisant déplaisir de toute la famille des Mortemart ». On cria fort contre le duc de Beauvilliers — Mme de Maintenon, Harcourt, les Noailles, La Rochefoucauld « envieux né jusque d'une cure de village » : « il fallut se taire et laisser écouler le torrent, dont la sage tranquillité du duc de Beauvilliers ne put être seulement émue ».
Mesures sur la place des finances
Mesures sur les finances : Chamillart, sentant qu'elles lui seraient « arrachées pour peu qu'il différât », voulut au moins « se faire de son successeur une créature reconnoissante » — Desmarets, « proscrit avec ignominie à la mort de Colbert son oncle…, poulié à force de bras et de besoins par Chamillart », lui parut fait exprès. À l'Étang, Saint-Simon le fortifia « à nommer, et à faire, s'il en étoit besoin, un effort de crédit » ; il courut avertir Desmarets — « un homme qui voyoit les cieux ouverts » — et apprit du duc d'Orléans que Mme de Maintenon poussait faiblement Voysin et que « le roi avoit un grand éloignement » pour Desmarets.
Desmarets contrôleur général des finances ; ma conversation avec lui
Desmarets contrôleur général : le dimanche gras, Chamillart nomma enfin son nom au roi « après avoir vainement essayé par beaucoup de contours de le désigner » ; le lundi, mené à Marly, Desmarets fut installé — le roi le prévint en lui expliquant lui-même « l'état déplorable de ses finances », ajoutant « qu'il seroit très obligé à Desmarets s'il y pouvoit trouver quelque remède, et point du tout surpris si tout continuoit d'aller de mal en pis ». Longue conversation avec Saint-Simon le lendemain : plan de « rétablir la bonne foi qui est l'âme de la confiance et du commerce » ; rappel appuyé de ce qu'il devait à Chamillart ; et révélations sur les affaires — Chamillart avait « un ordre du roi » pour intéresser la maréchale de Noailles et la duchesse de Guiche « dans toutes les affaires qui se faisoient et se feroient ».
Directeurs généraux des finances abolis
« L'instant de l'élévation d'un contrôleur général libre de tout autre emploi fut celui de la suppression des deux directeurs des finances, qui n'avoient été faits que pour le soulagement de Chamillart. »
Chute d’Armenonville
Chute d'Armenonville : remboursé par « l'érection d'une capitainerie nouvelle du bois de Boulogne, avec la jouissance du château de la Muette », une pension de douze mille livres — mais privé du conseil des finances, « réduit à la sèche fonction de simple conseiller d'État », et même refusé de monter d'ordinaire au profit de Voysin son cadet. « Ce pauvre homme, si entêté du monde et de la cour, vit disparaître en un moment celle qui remplissoit ses antichambres… Tout étourdi qu'il en fut, il le supporta en galant homme, et il fut regretté. »
Poulletier intendant des finances
Poulletier, « très riche financier qui avoit passé sa vie dans les partis », fait intendant des finances : « fortune inouïe pour un financier qu'aucune magistrature n'avoit encore décrassé. Ce fut ce que le chancelier appela le testament de Chamillart. »
Colère du conseil et du chancelier
Colère du conseil et du chancelier : oppositions, « très horribles remontrances ; ce n'en étoit plus le temps : rien ne fut écouté ». Au chancelier qui s'emportait sur cette « tache livide », Saint-Simon demanda froidement si ces charges étaient héréditaires et comparables aux dignités : « Ne vous émerveillez donc pas si vous m'avez vu si outré lorsque ce pied plat de Villars, sorti du greffe de Condrieu, est devenu duc héréditaire. » Le chancelier « baissa la tête, m'avoua que j'avois grande raison…, jamais depuis je ne l'ouïs dire un mot du conseil et de Poulletier ».
Duchesse du Maine refuse de signer après Mlle de Bourbon le contrat de mariage de Cani
Au contrat de mariage de Cani, « Mlle de Bourbon le signa au-dessous de Mme la Duchesse sa mère ; Mme la duchesse du Maine s'en scandalisa et refusa de signer ; pour lors il n'en fut autre chose » — difficulté grosse de suites.
Mort, extraction et caractère du chevalier de Nogent
Mort du chevalier de Nogent, « une manière de cheval de carrosse », ami intime de Saint-Pouange et favori de Louvois — qui lui fit bâtir par surprise « la plus jolie maison du monde sous la terrasse de Meudon ». Frère de Nogent tué au passage du Rhin et beau-frère de M. de Lauzun ; « leur nom étoit Bautru, de la plus légère bourgeoisie de Tours ».
Mort de Langlée
« Langlée mourut aussi en même temps sans avoir jamais été marié… Le monde y perdit du jeu, des fêtes et des modes, et les femmes beaucoup d'ordures. Il laissa plus de quarante mille livres de rente » à la fille unique de sa sœur.
Mort du comte d’Oropesa
« En même temps mourut encore le comte d'Oropesa, retiré auprès de l'archiduc à Barcelone, duquel aussi j'ai suffisamment parlé. »
Mort, extraction, fortune et caractère de Montbron ; sa dépouille
Mort de Montbron, « que le servage à Louvois avoit élevé » : lieutenant général de Flandre, chevalier de l'ordre de 1688 — promotion où Louvois « mit tant de gens de bas aloi » —, portant « en plein le nom et les armes de cette grande et ancienne maison » dont il n'était pas, avec ses « cheveux verts » sous une grande calotte. « Il s'avisa d'être médecin et chimiste ; il mit un remède à la mode qui tua la plupart de ceux qui en usèrent, tous par des cancers. Il lui en vint un à la main dont il mourut aussi. » Sa dépouille : Cambrai à Besons, Gravelines à Chamerault.
Oran pris par les Maures
Au moment des préparatifs d'Espagne, « on apprit que les Maures avoient pris Oran et accordé une honnête capitulation à la garnison qui s'étoit retirée à Muzalquivir ».
Mort de Tésut ; sa charge donnée à son frère par l’exclusion de l’abbé Dubois
Mort subite de Tésut, secrétaire des commandements du duc d'Orléans : « l'abbé Dubois, que nous verrons cardinal et maître du royaume, brigua fort la charge », et le prince « mouroit d'envie de la lui donner » — mais Mme la duchesse d'Orléans la craignait, « et le roi, qui le connoissoit encore bien mieux, s'y opposa si décisivement que son neveu n'osa passer outre ». La charge alla à l'abbé de Tésut, frère du défunt.
Caractère des deux frères
Caractère des deux frères Tésut : « fort honnêtes hommes » l'un et l'autre, « fort singuliers et fort atrabilaires », estimés « au-dessus de leur état ». Quant à Dubois, « il ne put digérer cette exclusion. Jamais il ne pardonna à l'émule qui l'avoit emporté sur lui, non pas même après que la fortune aveugle l'eut élevé sur le plus haut pinacle. »
Caractère de Nancré, exclu par le roi de suivre M. le duc d’Orléans en Espagne
Nancré exclu par le roi de suivre le duc d'Orléans en Espagne : « le voyage de sa belle-mère avec Mme d'Argenton l'avoit gâté auprès du roi… Il ploya les épaules ; mais en compère adroit, plein d'esprit, de fausseté et de manèges, à qui les moyens quels qu'ils fussent ne coûtoient rien, il espéra bien de se relever. »
Plaisante exclusion et plus rare inclusion de Fontpertuis ; son caractère
Plaisante exclusion et plus rare inclusion de Fontpertuis, contée mot pour mot : « Comment, mon neveu, Fontpertuis, le fils de cette janséniste, de cette folle qui a couru M. Arnauld partout ! — Ma foi, sire, pour le fils, il n'a garde d'être janséniste…, car il ne croit pas en Dieu. — Puisque cela est, il n'y a point de mal, vous pouvez le mener. » Le duc d'Orléans « n'en parloit jamais sans en rire aux larmes » ; « il s'en trouva de plus sages qui en eurent plus d'envie de pleurer que de rire ». Ce Fontpertuis, « grand drôle, bien fait », joueur de paume ami de Donzi, gagna sous la régence « des trésors au trop fameux Mississipi », puis se brouilla avec Nevers : « ils dirent rage l'un de l'autre, et ne se sont jamais revus ».

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