TOME X · CHAPITRE XIII
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Résumé
1713. Victoire de Steinbock qui brûle Altona ; la Porte secourt Charles XII « et change à son gré son ministère ». Ragotzi en France : la grande digression — sa manière d'y être, son extraction, sa famille, Serini et Tékéli, son traitement, son caractère de prince chrétien et stoïque que Saint-Simon estime. Pensions (Mlle d'Armagnac, Mlle de Chausseraye, Mme de Vaugué) ; Girone délivré ; Berwick de retour ; Bockley brigadier ; Brancas Toison d'or et ambassadeur en Espagne ; « amusements multipliés chez Mme de Maintenon ».
Les entrées
- 1713
- L'année 1713 s'ouvre sur les échos du Nord et l'attente de la paix : la France, épuisée mais relevée par Denain, n'a plus qu'à finir Utrecht, tandis que la cour continue sa vie rétrécie autour d'un roi vieilli entre Mme de Maintenon et ses derniers plaisirs.
- Victoire de Steinbok sur les Danois, qui brûle Altona
- « La cour, dans les premiers jours de cette année, apprit la victoire de Steinbock sur les Danois, dans le pays de Mecklembourg, qui fut complète. » À la tête des restes des troupes suédoises depuis Pultawa, il battit « une armée fort supérieure à la sienne », fit cinq mille prisonniers, puis demanda six cent mille livres de contribution à Altona : « cette ville…, eut l'imprudence de refuser de payer ; aussitôt après les Suédois y mirent le feu. Il y eut trois mille maisons brûlées, et tout ce qui peut accompagner ces sortes de malheurs. »
- La Porte secourt le roi de Suède d’argent, et change à son gré son ministère
- « Le roi de Suède reçut beaucoup d'argent en ce même temps de Constantinople, où il fit faire tous les changements dans le ministère que ce prince désira » — Charles XII, prisonnier-hôte de la Porte, y gouvernait encore le divan.
- Ragotzi en France
- « Ragotzi, échappé de son étroite prison de Neustadt à force d'argent et d'adresse, avoit gagné la Pologne, s'étoit enfin embarqué à Dantzick, et arriva à Rouen. » Reconnu prince de Transylvanie par son pays, le Turc et les mécontents hongrois qui voulaient le faire roi de Hongrie, il comprit que son titre « seroit embarrassant et l'excluroit de tout ; il prit donc le parti de l'incognito, ne voulut et ne prétendit rien, et prit le nom de comte de Saroz ». M. de Luxembourg le reçut à Rouen « sans honneurs, mais avec les civilités les plus distinguées », et lui prêta sa maison à Paris.
- Digression sur sa manière d’y être ; son extraction, sa famille, sa fortune et de ses proches, de Serini et Tékéli ; son traitement ; son caractère
- Longue digression sur ce chef « si chéri des mécontents de Hongrie » : petit-fils par sa mère du comte de Serin, ban de Croatie, décapité à Neustadt le 30 avril 1671 avec Nadasti et Frangipani pour la conjuration contre l'empereur Léopold ; beau-fils du fameux Tékéli, généralissime des mécontents à vingt ans, qui dit au Grand Seigneur « qu'il lui apportoit sa tête » et mourut à Constantinople « en grand prince » en 1705. Lui-même, arrêté en 1701, s'évada de Neustadt en habit de dragon, fut condamné à mort par contumace, proclamé prince de Transylvanie en 1704, et fit « trembler l'empereur dans Vienne » jusqu'à ce qu'Hochstedt ruinât tout. Gendre par alliance du beau-frère de Mme de Dangeau, il fut conduit par les Dangeau, qui lui gagnèrent Mme de Maintenon, M. du Maine et le comte de Toulouse. Portrait : « d'une très-haute taille…, toute la physionomie tartare. C'étoit un homme sage, modeste, mesuré, de fort peu d'esprit ; mais tout tourné au bon et au sensé…, un fort honnête homme, droit, vrai, extrêmement brave, fort craignant Dieu sans le montrer » ; « après l'avoir vu de près on demeuroit dans l'étonnement qu'il eût été chef d'un grand parti ». Le roi lui fit environ cent mille livres de rente ; il fut de toutes les chasses et de tous les Marly.
- Trente mille livres de pension à Mlle d’Armagnac
- « L'orgueil de M. le Grand ne put supporter longtemps la distinction unique d'une pension de trente mille livres donnée à la duchesse de Chevreuse. Il se fit porter chez le roi…, et là en diminutif de M. de La Rochefoucauld, il se mit à parler de ses maux, de sa fin prochaine…, de la façon la plus touchante », étala le mérite de Mlle d'Armagnac « et sa désolation de se voir sur le point de la laisser sans pain. Avec ses prosopopées, il eut pour elle une pension de trente mille livres. »
- Trois mille livres de pension rendues à Mlle de Chausseraye
- « Mlle de Chausseraye rattrapa en même temps une pension de mille écus, qu'elle avoit perdue moyennant une grosse affaire de finance, que le roi lui avoit permis de faire. Elle prétendit n'en avoir rien tiré, et raccrocha sa pension » — nouveau tour de « cette maîtresse poulette » dont il sera encore parlé.
- Trois mille livres de pension à Mme de Vaugué
- « Le maréchal de Villars obtint aussi une pareille pension pour sa sœur, Mme de Vaugué, dont il avoit fait la duègne et l'Argus de sa femme. Il la logeoit et la nourrissoit pour cela ; mais d'ailleurs il ne donnoit pas un sou à elle ni à ses enfants qui mouroient de faim. »
- Girone délivré et ravitaillé
- « Bockley, frère de la duchesse de Berwick, apporta au roi, le 12 janvier, la nouvelle de la retraite de Staremberg, le 3 au soir, vers Ostalric, qui avoit levé le blocus de Girone, voyant arriver le duc de Berwick avec ses troupes. Berwick envoya aussitôt relever la garnison, et tout le pays s'empressa d'y porter toutes sortes de vivres. On y mit aussi force munitions et des vivres pour un an. »
- Berwick de retour à la cour
- « Berwick observa les ennemis jusqu'à ce que tout fût entré dans Girone, et qu'ils fussent retirés à demeure ; il revint aussitôt après à la cour, où il fut parfaitement bien reçu. »
- Bockley brigadier
- « Bockley en fut brigadier » — récompense du porteur de la bonne nouvelle de Girone.
- Brancas chevalier de la Toison d’or et ambassadeur en Espagne
- « Brancas en eut la Toison, et fort peu après fut nommé ambassadeur en Espagne, où on l'envoya sans le laisser revenir à Paris » — le défenseur de Girone doublement payé.
- Amusements multipliés chez Mme de Maintenon
- « Les parties particulières devinrent de plus en plus fréquentes chez Mme de Maintenon. Dîners, musiques, scènes de comédies, actes d'opéra, loteries toutes en billets noirs, mêmes dîners à Marly, quelquefois à Trianon, et toujours le même très-petit nombre et les mêmes dames, toujours le maréchal de Villeroy aux musiques et aux pièces ; très-rarement M. le comte de Toulouse…, presque jamais M. du Maine, et nul autre homme sans aucune exception », hors le capitaine des gardes venant annoncer le souper.
- Matignon cède à son fils ses charges de Normandie
- « Matignon obtint la permission de se démettre en faveur de son fils de ses charges de Normandie, en retenant le commandement et les appointements toute sa vie. C'étoit un masque en usage depuis quelque temps pour suppléer aux survivances en les déguisant si grossièrement ainsi. »
- Mariage de Maillebois avec une fille d’Alegre
- D'Alègre, « point du tout corrigé de l'alliance des ministres par toutes les indignités qu'il avoit essuyées de celle de Barbezieux, maria sa fille à Maillebois, avec sa lieutenance générale de Languedoc de vingt mille livres de rente. Le roi donna deux cent mille livres, Desmarets peu de chose : la noce fut magnifique à Paris » — le fils de Desmarets décidément poussé à toutes mains.
- Mariage de Châteaurenauld avec une fille de la maréchale de Noailles
- La maréchale de Noailles « avoit encore une fille à marier, fort laide, qui commençoit à monter en graine, et que pour cette raison ils appeloient la douairière. Elle obtint, pour la marier au fils du maréchal de Châteaurenauld bien plus jeune qu'elle, la lieutenance générale de Bretagne qu'avoit le maréchal, et lui donna d'ailleurs fort peu de chose. Châteaurenauld étoit fort riche, et n'avoit que ce fils qu'il mit ainsi dans une grande alliance dont il avoit grand besoin. »
- Mariage de M. d’Isenghien avec Mlle de Rhodes
- « M. d'Isenghien épousa peu après Mlle de Rhodes, malgré Mme de Rhodes. La fille étoit en âge, et ses parents la soutinrent. Elle étoit riche, et je crois la dernière Pot, qui étoit une bonne, illustre et très-ancienne maison. » Vieuxpont, officier général veuf, épousa quelque temps après une fille de Beringhen, premier écuyer.
- Arias, Polignac, Odescalchi, Sala, expectorés cardinaux ; quels les trois étrangers ; pourquoi in petto ; pourquoi expectorés
- Le pape déclara les quatre chapeaux réservés in petto en 1712 : Arias, archevêque de Séville, « une des meilleures têtes et un des plus vertueux hommes d'Espagne », que Mme des Ursins avait éloigné par cet archevêché ; l'abbé de Polignac, nommé par le roi Jacques, retenu parce que « la fonction d'Utrecht [étoit] incompatible avec le chapeau » ; Odescalchi, archevêque de Milan, adopté par don Livio, neveu d'Innocent XI ; et Sala, évêque de Barcelone, nommé par l'archiduc — « ce moine étoit de la lie du peuple, cocher en son jeune temps, puis bénédictin pour avoir du pain…, l'âme du parti de l'archiduc » dans la révolte de Catalogne. Philippe V protestait « d'injure contre celui de Sala » ; ces oppositions réciproques avaient fait garder les chapeaux in petto, jusqu'à ce que le pape, « tourmenté des deux côtés, et qui voyoit qu'à la fin l'Italie demeureroit à l'empereur », se résolût à tout expectorer ensemble.
- Polignac, seul rappelé d’Utrecht, arrive et reçoit de la main du roi sa calotte rouge
- Le roi consentit et rappela Polignac sur-le-champ : il laissa la signature de la paix « au maréchal d'Huxelles et à Ménager, et accourut à sa barrette. Le courrier chargé de sa calotte le trouva à mi-chemin. Il la mit dans sa poche et continua son voyage. » Le 23 février à Marly, Torcy le mena chez Mme de Maintenon où il « présenta au roi sa calotte, qui la lui mit sur la tête ». « Ce fut une chose assez étrange qu'un cardinal in petto de la nomination du roi Jacques traitât et conclût à Utrecht la consommation dernière des malheurs de ce prince et son expulsion de France… Sa visite de remercîment à Saint-Germain… dut être bien embarrassante, mais quand on est cardinal rien n'embarrasse plus. »
- Jacques II , sous le nom de chevalier de Saint-Georges, se retire pour toujours de France par la paix, et va en Lorraine
- « En conséquence de ce qui avoit été arrêté avec les Anglois, le roi d'Angleterre étoit déjà parti avec une petite suite sous le nom de chevalier de Saint-Georges, pour se retirer à Bar, dont M. de Lorraine avoit fait meubler le château, et l'y vint voir. Il alla aussi à Lunéville voir M. et Mme de Lorraine, et s'arrêta à Bar, à Commercy, chez M. de Vaudémont » — le prétendant Stuart quittait pour toujours la France, prix de la paix.
- Faiblesse du roi pour les cardinaux, qui leur marque une place à la chapelle pour le sermon
- « Le roi, qui n'avoit jamais pu se défaire du respect que le cardinal Mazarin lui avoit imprimé pour les cardinaux, régla avec les cardinaux de Rohan et de Polignac la place que les cardinaux occuperoient au sermon à la chapelle, et avec tant d'égards qu'il prit la peine de la dessiner sur du papier devant eux et à leur gré. Il n'y avoit jusqu'alors rien de marqué là-dessus » — les cardinaux précédents (Bouillon, Coislin, Janson, Bonzi, Le Camus, Estrées, Furstemberg) n'ayant jamais fixé d'usage.
- Adoucissements sur les preuves pour entrer dans le chapitre de Strasbourg, et ses causes
- « La multiplicité et l'excès des mésalliances que la longue suite du même esprit de gouvernement a forcé toute la noblesse du royaume de contracter pour vivre, l'excluoit toute d'entrer dans le chapitre de Strasbourg, à commencer par les princes du sang. » Or il importait au roi que des Français pussent y entrer, l'évêque étant « élu par le chapitre et tiré du chapitre ». Le comte de Lœwenstein, grand doyen, frère de Mme de Dangeau, négocia : le chapitre consentit par degrés « à des adoucissements sur les mères, même pour les Allemands, et peu à peu enfin à recevoir les François sans preuves, qui auroient trois ascendants masculins ducs ».
- Bévue à l’égard des ducs
- « Ces trois ascendants furent une fort mauvaise idée, c'étoit la date qu'il falloit fixer. Je suis par exemple duc et pair trente ans avant M. d'Aumont…; je ne suis pourtant que le second, car c'est mon père qui le fut fait…, reçu le 1er février 1635. M. d'Aumont est le cinquième ; son grand-père pourroit donc, s'il vivoit, mettre de ses enfants dans le chapitre de Strasbourg, tandis que je n'y ferois pas recevoir les miens, et le maréchal d'Aumont n'est duc et pair que de la fin de décembre 1665 » — bévue de cérémonial que le mémorialiste ne pardonne pas.
- Mort de la marquise de Mailly et sa conduite dans sa famille
- « La vieille Mailly mourut à quatre-vingt-cinq ou six ans, aussi entière de tête et de santé qu'à quarante. C'est celle que la longueur de son visage étroit et la singularité de son nez faisoit nommer la Bécasse. » Héritière des Montcavrel, elle rendit sa maison « très-puissante en biens, de très-pauvres qu'étoient son mari et elle, à force de travail, d'assiduité, d'art et de procès. Elle traita toute sa vie ses enfants à la baguette » : un fils jeté à Saint-Victor, un autre forcé prêtre et laissé « les coudes percés » jusqu'à ce que le mariage de son frère avec la nièce de Mme de Maintenon le fît archevêque d'Arles puis de Reims ; une fille mariée malgré elle, l'autre faite religieuse — devenue « une excellente abbesse de Poissy ». « On n'a pas vu que Dieu ait béni cette conduite dans tout ce qui est arrivé depuis de toute cette famille. »
- Mort de l’évêque de Lavaur, son fils
- Son fils l'évêque de Lavaur, jadis jeté à Saint-Victor « dont il se seroit bien passé » mais qui en devint prieur puis évêque « et fut homme de bien », « étoit mort à Montpellier un mois ou deux avant elle ».
- Mort de Brissac, ci-devant major des gardes du corps
- « Le vieux Brissac mourut aussi à pareil âge, retiré chez lui depuis plusieurs années. Il étoit lieutenant général et gouverneur de Guise, et avoit été longtemps major des gardes du corps. »
- Sa fortune ; son caractère
- « C'étoit un très-petit gentilhomme qui avoit percé tous les grades des gardes du corps, qui avoit plu au roi par son application, par ses détails, par son assiduité, par ne compter que le roi et ne ménager personne » — au point que les capitaines des gardes, « tout grands seigneurs et généraux d'armée qu'ils étoient, le ménageoient ». « Rustre, brutal, d'ailleurs fort désagréable et gâté à l'excès par le roi, mais homme d'honneur et de vertu, de valeur et de probité… Il n'y avoit que lui qui osât attaquer Fagon sur la médecine. Il lui donnoit des bourrades devant le roi qui mettoient Fagon en véritable furie, et qui faisoient rire le roi et les assistants de tout leur cœur. »
- Plaisant tour de Brissac aux dames dévotes de la cour
- Le tour fameux du salut : les dames garnissaient les tribunes « avec de petites bougies qu'elles avoient pour lire dans leurs livres et qui donnoient à plein sur leur visage. La régularité étoit un mérite. » Brissac, « fatigué d'y voir des femmes qui n'avoient pas le bruit de se soucier beaucoup d'entendre le salut », fit retirer les gardes en criant : « Gardes du roi, retirez-vous ; le roi ne vient point au salut », et se colla derrière un pilier : « un moment après chaque femme souffle sa bougie, et s'en va tant et si bien qu'il n'y demeura en tout que Mme de Dangeau et deux autres assez du commun. » Les gardes repostés, le roi arriva, trouva les tribunes vides et s'en étonna tout haut ; « Brissac… se mit à rire et lui conta le tour qu'il avoit fait à ces bonnes dévotes de cour, dont il s'étoit lassé de voir le roi la dupe. Le roi en rit beaucoup… Il y en eut de furieuses qui vouloient dévisager Brissac. »
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