TOME XVII · CHAPITRE VII
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
La guerre des libelles : quatre pièces « soi-disant venues d'Espagne, assez faiblement condamnées par le parlement » — lettre circulaire, manifeste aux trois états, requête des états généraux, lettre au roi — toutes discutées ; et les « Philippiques » de Lagrange-Chancel, le poison versifié contre le Régent. La Peyronie premier chirurgien ; la « belle entrée » de Stairs et « ses vaines entreprises » ; mort de Mme de Seignelay ; la bibliothèque de Colbert achetée par le roi ; l'archevêque de Malines ; l'empereur…
Les entrées
- Quatre pièces, soi-disant venues d’Espagne, assez faiblement condamnées par le parlement ; discutées
- Le 4 février, le parlement rendit un arrêt « qui se contente de supprimer quatre fort étranges pièces » soi-disant venues d'Espagne, avec défense de les imprimer ou débiter. « Il ne falloit pas être bien connoisseur pour s'apercevoir que pas une de ces quatre pièces n'étoit venue d'Espagne » : introuvables dans les papiers saisis, jamais avouées de Madrid, d'un « style peu digne d'un grand roi » — et l'on y était « trop instruit du gouvernement de France » pour confondre les anciens parlements de France, « assemblée législative de la nation », avec nos cours judiciaires modernes, « établies par les rois sur certains districts..., sans puissance législative », dont les enregistrements ne valent que « ut notum sit », et à qui le feu roi fit rayer le nom usurpé de « cour souveraine ».
- Prétendue lettre circulaire du roi d’Espagne aux parlements
- La prétendue lettre circulaire aux parlements montrait l'inanité du projet : « rien n'étoit plus inutile à l'Espagne que d'écrire aux parlements, qui ne sont dans le royaume que de simples juges supérieurs. Mais M. du Maine et le premier président n'avoient garde de manquer une si belle occasion de flatter le parlement, de tâcher de l'engager avec eux, et d'éblouir le monde ignorant de ce vain nom » — et Cellamare, « qui regardoit M. et Mme du Maine comme les chefs et l'âme du parti qu'il vouloit former, n'avoit garde aussi de s'éloigner en rien de ce qui leur convenoit ».
- Prétendu manifeste du roi d’Espagne adressé aux trois états
- Le prétendu manifeste aux trois états était « de même espèce » : les états généraux « n'ont dans l'État ni puissance ni autorité quelconque..., ne peuvent s'assembler que par la volonté et la convocation du roi » ; et il s'adressait à des états « qui n'étoient ni assemblés ni même convoqués, et qui, par conséquent, n'étoient lors qu'un être de raison » : « une adresse purement en l'air..., ridicule, inepte, indigne de la majesté du roi d'Espagne. »
- Prétendue requête des états généraux de France au roi d’Espagne
- « La plus folle de ces quatre pièces est sans doute la requête au roi d'Espagne des états généraux de la France, qui n'étoient point, qui n'existoient point... C'étoit donc un fantôme qui parloit en leur nom, et comme un de ces rôles joués sur les théâtres par ces héros morts depuis mille ans. La simple inspection d'une puérilité qui ne pouvoit tromper que des enfants ne permet pas d'imaginer que le cardinal Albéroni pût être tombé dans des sottises si grossières. Mais tout étoit bon à M. du Maine, à qui l'aveuglement qu'il avoit jeté sur cette prétendue noblesse avoit fait espérer qu'il auroit le même bonheur à infatuer tout le royaume. »
- Prétendue lettre du roi d’Espagne au roi
- Quant à la prétendue lettre du roi d'Espagne au roi, « elle n'auroit rien contre la vraisemblance, si le style pouvoit convenir entre deux grands monarques. C'est donc la simple lecture de cette pièce si étrange qui la rend indigne de passer pour venir du roi d'Espagne, et très digne de l'esprit et de l'éloquence du cabinet de Sceaux. Ces pièces firent du bruit, et tombèrent bientôt d'elles-mêmes. »
- Philippiques . La Peyronie premier chirurgien du roi
- Il n'en fut pas de même des Philippiques de La Grange, ancien page, distribuées « avec une promptitude et une abondance extraordinaire » : « tout ce que l'enfer peut vomir de vrai et de faux y étoit exprimé dans les plus beaux vers. » Le régent exigea que Saint-Simon les lui apportât, et les lut debout dans la fenêtre du petit cabinet d'hiver ; « tout d'un coup, je le vis changer de visage et se tourner à moi les larmes aux yeux, et près de se trouver mal : Ah ! me dit-il, c'en est trop, cette horreur est plus forte que moi » — c'était l'endroit où le poète le montre « dans le dessein d'empoisonner le roi ». « Je n'ai point vu jamais homme si pénétré, si intimement touché, si accablé d'une injustice si énorme... Moi-même, je m'en trouvai hors de moi. » La Grange, grand favori de Sceaux, fut envoyé aux îles Sainte-Marguerite, en sortit avant la fin de la régence, « eut l'audace de se montrer partout dans Paris, et, tandis qu'il y paroissoit aux spectacles..., on eut l'impudence de répandre que M. le duc d'Orléans l'avoit fait tuer ». Maréchal, premier chirurgien du roi, s'accommoda alors de sa charge avec La Peyronie, « fort grand chirurgien, qui parut depuis grand et habile courtisan ».
- Belle entrée de Stairs, ambassadeur d’Angleterre
- « Stairs fit une superbe entrée. Soit ignorance..., soit entreprise, ses carrosses, attelés de huit chevaux, prétendirent entrer » dans la cour du roi : « la contestation fut vive, mais enfin il fallut entrer à deux chevaux, et dételer les six autres. »
- Ses vaines entreprises, et chez le roi et à l’égard des princes du sang
- Ses entreprises sur les princes du sang furent aussi vaines : M. le prince de Conti, « ne voyant pas Stairs au bas de son escalier pour le recevoir, comme c'est la règle, attendit un peu dans son carrosse, puis le fit tourner » ; le régent fit suspendre toutes les visites. « Au bout de deux mois de lutte et de négociations, M. le Duc et M. le prince de Conti rendirent séparément leur visite à Stairs, qui les reçut au bas de son degré... L'audace de cet ambassadeur, qu'il portoit également peinte dans sa personne, dans ses discours et dans ses actions, avoit révolté toute la France » ; la dispute finit « sans innovation..., et sans que Stairs en fût plus mal à Londres ni au Palais-Royal ».
- Mort de Mme de Seignelay
- « Mme de Seignelay-Walsassine mourut en couche. Elle avoit épousé le dernier fils de Seignelay, ministre et secrétaire d'État, qui avoit quitté le petit collet, et qui ne servit point. »
- La bibliothèque de feu M. Colbert achetée par le roi
- Ce dernier « avoit eu dans son partage l'admirable bibliothèque de M. Colbert, son grand-père, qu'il vendit longtemps après au roi ».
- Archevêque de Malines ; quel
- L'archevêque de Malines, Hennin-Liétard, frère du prince de Chimay, était « de ces ambitieux et ignorants dévots » formés à Rome, dévoué « aveuglément aux jésuites et à toutes les chimères ultramontaines » : « la constitution lui parut une occasion de gagner la pourpre... Il s'y livra donc avec fureur, et il trouva des travailleurs qui suppléèrent à son ignorance par des écrits qui parurent sous son nom. »
- L’empereur lui impose silence sur la constitution
- « L'empereur, moins dupe que Louis XIV, et qui n'avoit ni Maintenon ni Tellier, ne s'accommoda pas de tout ce bruit, qu'il fit taire à l'instant par une lettre du prince Eugène à ce prélat, qui lui manda que l'empereur lui défendoit d'écrire et parler sur la constitution. »
- Sage et ferme conduite du roi de Sardaigne sur la même matière
- Le roi de Sardaigne fit mieux encore : il manda les supérieurs des jésuites, leur dit « qu'il ne vouloit point se laisser mener comme la France » et « qu'au premier mot qu'il en entendroit parler, il les chasseroit tous de ses États et sans retour ; et, sans leur laisser l'instant d'ouvrir la bouche, leur tourna le dos et s'en alla. Les révérends pères le savoient homme de parole et de fermeté, et ne s'y jouèrent pas. Oncques depuis il n'a été mention quelconque de la constitution dans tous les États du roi de Sardaigne. »
- Le P. Tellier exilé à la Flèche, où il meurt au bout de six mois
- Le P. Tellier, dont la liberté chez l'évêque d'Amiens avait tourné « en boute-feu furieux et enragé de n'être plus le maître » — commerces, intrigues aux Pays-Bas, cabales partout —, fut confiné à la Flèche : « ce roi de l'Église et en partie de l'État..., redevint un jésuite comme les autres, et sous ses supérieurs... Il y trouva des supérieurs et des confrères aigris qui, au lieu de la terreur générale qu'il avoit imposée..., n'eurent plus que du mépris pour lui, et se plurent à le lui faire sentir. On peut juger quel enfer ce fut à un homme aussi impétueux... Aussi ne la fit-il pas longue : il mourut au bout de six mois qu'il fut à la Flèche. »
- Ingratitude domestique des jésuites
- Sur l'ingratitude domestique des jésuites, « espions les uns des autres..., merveilleusement ingrats envers ceux mêmes qui... leur deviennent inutiles par leur âge ou par leurs infirmités », Saint-Simon cite trois exemples vus de ses yeux : l'ancien assistant du général, revenu à plus de quatre-vingts ans, « logé sous les tuiles au plus haut étage, dans la solitude, le mépris et le manquement » ; le directeur malade à qui « je lui envoyai plus de cinq mois, tous les jours, à dîner..., et jusqu'à des remèdes » ; le troisième, réfugié plusieurs mois dans sa maison de Versailles. Seuls « les PP. Bourdaloue, La Rue, Gaillard ont été garantis de la disgrâce générale », leurs visiteurs considérables ne l'auraient pas souffert « sans bruit et sans scandale ».
- Promotion d’officiers généraux
- « Il parut une promotion de six lieutenants généraux et d'un grand nombre de maréchaux de camp et de brigadiers ; ce qui fit aussi de nouveaux colonels. »
- Duc de Mortemart vend au duc de Saint-Aignan le gouvernement du Havre
- « Le duc de Mortemart, piqué de ce que la lieutenance de roi vacante du Havre de Grâce ne fût pas donnée à celui pour qui il la demandoit, vendit ce gouvernement au duc de Saint-Aignan. »
- Dix mille livres de pension au vicomte de Beaune, et vingt mille livres au duc de Tresmes, au lieu de son jeu, qui se rétablit après, et la pension lui demeure
- Le vicomte de Beaune eut dix mille livres de pension « à la sollicitation pressante de M. le Duc et de Mme sa mère », et le duc de Tresmes vingt mille en dédommagement de son jeu public de gouverneur de Paris, fermé avec les autres devenus « des coupe-gorges ». Sous M. le Duc premier ministre, à l'exemple du jeu accordé à Mme de Carignan à l'hôtel de Soissons, Tresmes « prétendit et obtint le rétablissement du sien. Le rare fut qu'il ne laissa pas de conserver la pension de vingt mille livres qu'il n'avoit eue que pour le lui ôter. »
- L’abbaye de Bourgueil à l’abbé Dubois
- « M. le duc d'Orléans donna l'abbaye de Bourgueil à l'abbé Dubois. »
- Mariage de M. de Bournonville avec Mlle de Guiche
- « Le jeune Bournonville, petit-fils, par sa mère, du duc de Luynes..., épousa la seconde fille du duc de Guiche, mort maréchal duc de Grammont ; c'est celle qui épousa depuis mon fils aîné. »
- Profusion au grand prieur
- « Le grand prieur attrapa de M. le duc d'Orléans un don sur les loteries de Paris de plus de vingt-cinq mille écus de rente. »
- Mariage du prince électoral de Saxe déclaré avec une archiduchesse
- « Le mariage du prince électoral de Saxe fut arrêté et déclaré avec une des archiduchesses. »
- Le roi Jacques en Espagne
- « Le roi Jacques partit assez publiquement de Rome, s'embarqua à Nettuno, le 8 février, et aborda en Espagne, d'où il se rendit à Madrid. »
- Retour de Turin et grâce faite à M. de Prie
- Prie revint avec sa femme de son ambassade de Turin : « je ne remarque ce retour que par le bruit et le mal que fit cette femme, qui fut maîtresse publique de M. le Duc, et de la cour, et de l'État, quand et tant qu'il fut premier ministre. Prie eut douze mille livres de pension et quatre-vingt-dix mille livres de gratification. »
- Rémond ; quel ; son caractère
- Rémond, fils du fermier général « connu sous le nom de Rémond le Diable », fut fait introducteur des ambassadeurs : « un petit homme qui n'étoit pas achevé de faire, et comme un biscuit manqué, avec un gros nez, de gros yeux ronds sortants..., et une voix enrouée comme un homme réveillé en pleine nuit en sursaut. Il avoit beaucoup d'esprit..., encore plus d'effronterie, d'opinion de soi et de mépris des autres. Il se piquoit de tout savoir..., même galanterie, ce qui lui procura force ridicules aventures et brocards... Il fut le savant des uns, le confident et le commode des autres, et de plus d'une façon, et ne se cachoit pas de la détestable » — attaché à Canillac, Nocé, aux ducs de Brancas puis de Noailles, « surtout à l'abbé Dubois, dont il alloit disant pis que pendre, pour faire parler les gens et le lui aller redire ; enfin à Stairs, dont il devint le panégyriste et l'homme à tout faire ». Il ne garda pas longtemps sa charge, « voyant ses espérances trompées ».
- Mimeur ; quel ; son caractère ; sa mort
- Mimeur mourut officier général : fils d'un président du parlement de Dijon, attaché dès sa jeunesse à Monseigneur ; « son esprit souvent plaisant sans songer à l'être..., joint à beaucoup de modestie et de savoir-vivre, l'avoit mêlé avec le grand monde... Il étoit honnête homme et fort brave, sans se piquer de rien, et fort doux, aimable et sûr dans le commerce ; il servit toute sa vie, presque toujours dans la gendarmerie, avec réputation. »
- Mort et caractère de Térat
- Térat, chancelier et surintendant des affaires de M. le duc d'Orléans, mourut aussi : « fort vieux et fort riche, fort homme d'honneur et fort désintéressé », il avait refusé absolument les appointements de la surintendance. « Ce fut une perte pour M. le duc d'Orléans, dont il gouvernoit très bien les affaires... Je n'ai point su qui il étoit ; je crois que c'étoit peu de chose ; aussi étoit-il fort éloigné de s'en faire accroire. »
- La Houssaye, conseiller d’État, lui succède
- « Houssaye, conseiller d'État, eut les deux charges de Térat chez M. le duc d'Orléans, qui le conduisirent à être enfin contrôleur général des finances. »
- Mort d’un fils de l’électeur de Bavière, élu évêque de Munster
- « Un fils de l'électeur de Bavière fut élu évêque de Munster. Il étoit allé se promener en Italie, et mourut à Rome sans avoir su son élection. »
- Mort et caractère de Puysieux
- Puysieux mourut d'un grand repas chez les chartreux : « pour un homme fort près de quatre-vingts ans, gros et court, il y mangea beaucoup, et tant que, la nuit même, il se sentit d'une indigestion et de fièvre qui l'emporta en fort peu de jours. Ce fut grand dommage pour sa probité, sa valeur, sa modestie, l'ornement de son esprit, qui avoit également l'agréable et le solide, et qui en faisoit tout à la fois un homme de guerre, un homme capable de bien manier les affaires les plus délicates et un homme de la meilleure compagnie. »
- Belle-Ile s’accommode lestement de son gouvernement d’Huningue
- Sa mort « devint le commencement et la base de la prodigieuse fortune de Belle-Ile » : sa famille, « le voyant moribond et n'ayant que des filles, songea promptement à profiter de la facilité du temps pour en faire une pièce d'argent », et Belle-Ile, simple maréchal de camp, appuyé de Le Blanc, Dubois, Law et du maréchal de Besons entraînant d'Effiat, emporta « d'emblée » l'agrément du gouvernement d'Huningue — « toute l'affaire fut menée si brusquement et si secrètement, qu'on ne la sut que lorsqu'elle fut consommée, la veille de la mort de Puysieux ». Les cris furent tels que le régent fut tenté de révoquer ; « mais le marché étoit signé et l'argent compté... Belle-Ile demeura paisible gouverneur d'Huningue ; mais il en resta une dent contre lui à M. le duc d'Orléans, qu'il lui a toujours, mais assez inutilement gardée. »
- Cheverny a sa place de conseiller d’État d’épée
- « Puysieux étoit conseiller d'État d'épée, dont Cheverny eut la place. »
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved