TOME XI · CHAPITRE IV
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Résumé
Helvétius dépêché en Espagne pour la reine à l'extrémité ; Orry et son fils ; la reine congédie son confesseur jésuite pour un dominicain — et meurt ; retraite du roi d'Espagne chez Medina-Celi, le deuil. Les conférences de Rastadt « barbouillées » puis renouées, la « malhabileté » de Villars — et la paix signée à Rastadt, Contade en apportant la nouvelle : la guerre est vraiment finie. Morts du duc de Foix — caractère, maison, famille —, de Mme de Miossens, avec les « bâtards d'Albret expliqués » et la fortune du maréchal d'Albret ; de Montpéroux, du Charmel — et la « dureté du roi » envers le mourant exilé.
Les entrées
- Helvétius en Espagne pour la reine à l’extrémité
- « La reine d'Espagne, depuis longtemps violemment attaquée d'écrouelles autour du visage et de la gorge, se trouvoit à l'extrémité. Ne tirant aucun secours des médecins, elle voulut avoir Helvétius, et pria le roi par un courrier exprès de le lui envoyer. Helvétius, fort incommodé…, n'y vouloit point aller, mais le roi le lui commanda absolument. Il partit aussitôt dans une chaise de poste, suivi d'une autre en cas que la sienne vînt à rompre, et dans cette autre étoit le fils d'Orry. Il eût fallu être bon prophète alors pour dire que nous le verrions contrôleur général ici, très absolu, très longtemps, et ministre d'État. »
- Orry et son fils
- Orry le père « eut en ce même temps un bel appartement dans le palais », et « sa faveur et son administration mécontentoit de plus en plus les Espagnols » — la créature de Mme des Ursins s'incrustait au cœur de la monarchie.
- La reine d’Espagne, pour ses derniers sacrements, congédie son confesseur jésuite et prend un dominicain
- « Helvétius arriva à Madrid le 11 février. Dès qu'il eut vu la reine, il dit qu'il n'y avoit qu'un miracle qui pût la sauver. Elle avoit un confesseur jésuite. Elle fit comme Mme la Dauphine sa sœur : lorsqu'il fut question des derniers sacrements et de penser tout de bon à la mort, elle le remercia et prit un dominicain » — troisième désaveu princier des jésuites à l'article de la mort, que Saint-Simon enregistre sans commentaire.
- Sa mort
- « Le roi d'Espagne ne cessa que le 9 de coucher dans le lit de la reine. Elle mourut le mercredi 14 avec beaucoup de courage, de connoissance et de piété… La désolation fut générale en Espagne, où cette reine étoit universellement adorée. Point de famille dans tous les états où elle ne fût pleurée. » Le roi d'Espagne « en fut extrêmement touché, mais un peu à la royale. On l'obligea à chasser… Il se trouva en une de ces promenades lors du transport du corps de la reine à l'Escurial, et à portée du convoi. Il le regarda, le suivit des yeux, et continua sa chasse. Ces princes sont-ils faits comme les autres humains ? »
- Retraite du roi d’Espagne chez le duc de Medina-Celi
- « Le roi sortit aussitôt après du palais, et alla se mettre à l'autre bout de la ville de Madrid, dans une des plus belles maisons, où logeoit le duc de Medina-Celi, assez près du Buen-Retiro… Ce choix au lieu du Retiro parut bizarre ; il n'est pas encore temps d'en parler. »
- Deuil de la reine d’Espagne
- « Le roi regretta fort la reine d'Espagne. Il en prit le deuil en violet pour six semaines. M. le duc de Berry drapa. » Mme de Saint-Simon, non séparée de son mari qui ne drapait point, refusa d'abord ; mais les Berry « le prirent à l'honneur, et en prièrent Mme de Saint-Simon si instamment, qu'il fallut céder à la complaisance, tellement que nous fûmes mi-partis dans notre maison, avec des carrosses et une livrée moitié noir et moitié ordinaire ».
- Conférences de Rastadt barbouillées
- À Rastadt, « Villars s'y embarbouilla si mal à propos qu'il fallut le désavouer, c'est-à-dire lui ordonner de courir après ce qu'il avoit lâché, et, comme que ce fût, de raccommoder la sottise qu'il avoit faite ». Ce retour « surprit fort le prince Eugène qui avoit compté sur ce que Villars avoit lâché », et forma entre eux une contestation « toujours polie, mais au fond si forte que le prince Eugène fit semblant de rompre » : ils se séparèrent en attendant les ordres du roi, Villars à Strasbourg, Eugène à Stuttgard.
- Contade à la cour
- Contade, dépêché au roi, fut mené par Torcy « au roi chez Mme de Maintenon, où Contade demeura plus d'une heure. C'étoit le samedi 10 février. Contade repartit le jeudi suivant, 15. »
- [Conférences] renouées
- « À son retour les deux généraux se rassemblèrent à Rastadt, et y continuèrent leurs conférences » — la feinte rupture du prince Eugène avait produit son effet.
- Malhabileté de Villars
- Sur l'habileté du négociateur : « le chancelier, que j'en vis en grand dépit, me le conta sur-le-champ, et trouvoit Villars un bien malhabile homme dans toutes ses conférences, et longtemps depuis que je fus en commerce intime avec Torcy, il ne m'en parla pas mieux, non seulement sur Rastadt, mais sur toutes les négociations dont Villars s'est mêlé. »
- La paix signée à Rastadt
- « Elles finirent le mardi matin 6 mars, par la signature de la paix. Les deux généraux convinrent de se rassembler à Bade en Suisse, promptement après l'échange des ratifications, pour y ajuster plusieurs détails, et quelques intérêts de princes de l'empire, qui n'avoient pas paru assez importants pour arrêter la paix » — la France et l'empereur enfin réconciliés, un an après Utrecht.
- Contade en apporte la nouvelle
- « Contade en apporta la nouvelle » — troisième course heureuse de cet aide de camp que ces allers-retours de Rastadt mirent en lumière.
- Mort, caractère, maison, famille du duc de Foix
- « Le duc de Foix mourut à Paris à soixante-treize ans, sans enfants, sans charge, sans gouvernement…, le dernier de sa maison. Avec lui son duché-pairie fut éteint. C'étoit un fort petit homme, de fort petite mine, qui…, ne s'étoit jamais soucié que de s'amuser et de se divertir. Il avoit trouvé la duchesse de Foix de même humeur, et on disoit d'eux avec raison qu'ils n'avoient jamais eu que dix-huit ans. » Sa maison de Greilly ou Grailly avait reçu du hasard « le comté de Foix et tous les États de cette puissante maison », puis l'héritage du royaume de Navarre, passés aux Albret puis aux Bourbon par la mère d'Henri IV ; et pourtant, malgré la faveur constante de Mme de Senecey et de la comtesse de Fleix, « il ne fut pas mention de rang de prince pour une maison si distinguée » — pendant que Bouillon et Rohan princisaient à force de félonies et de manèges. « Il ne prétendit jamais à princerie, mais il étoit bon à entendre et à voir sur ces rangs étrangers… Il fut généralement et beaucoup regretté, et mérita de l'être. »
- Mort de Mme de Miossens ; son caractère
- « Mme de Miossens mourut en même temps à soixante-dix-huit ans », dans un logement des basses-cours de Luxembourg donné par le roi. Elle « étoit aussi bonne femme que sa sœur cadette, Mme d'Heudicourt, étoit méchante… C'étoit une femme très maigre, d'une taille qui effrayoit par sa hauteur extraordinaire, avec des yeux vifs, un visage allumé, de longues dents blanches qui paraissoient fort ; elle ressembloit à une sorcière. Elle vivoit très retirée et dans la piété. »
- Bâtards d’Albret expliqués
- Explication des bâtards d'Albret : Gilles d'Albret — cinquième fils légitime du sire d'Albret pour les uns, bâtard pour les autres — eut de Jeannette Le Sellier un bâtard, Étienne, « souche des Miossens », sénéchal de Foix et premier chambellan du roi de Navarre, légitimé en 1527. La lignée porta « hardiment le nom et les armes pleines sans nulle brisure ». Le dernier marquis d'Albret, « jeune, galant, bien fait, étourdi, et qui se croyoit du sang des rois de Navarre », se fit tuer « pour une galanterie » ; sa veuve, riche héritière « laide et maussade », fut ensuite conquise par le comte de Marsan, « jeune, avide et gueux », qui se fit donner tout son bien par contrat et « la laissa dans un coin de sa maison, avec le dernier mépris et dans la dernière indigence, tandis qu'il se réjouissoit de son bien ».
- Maréchal d’Albret ; sa fortune
- Le maréchal d'Albret, « homme d'esprit, de main, de tête et plus encore d'intrigue et d'industrie », conduisit en 1650 les princes arrêtés du Palais-Royal à Vincennes : le carrosse rompit, « et ce fut là où M. le Prince s'écria : “Ah ! Miossens, si tu voulois !” en offrant monts et merveilles. Mais Miossens en savoit trop pour prendre le change. Il avoit fait son marché » — parole d'un bâton de maréchal, qu'« il arracha » au Mazarin en 1653, « à trente-neuf ans, et [il] avoit très peu servi, jamais nulle part en chef ». « L'hôtel d'Albret fut toujours à Paris le rendez-vous de la meilleure et de la plus illustre compagnie, et devint le berceau de la fortune de Mme de Maintenon » ; c'est lui qui maria « pour rien » la belle Mlle de Pons à Heudicourt, décrassé par la charge de grand louvetier.
- Mort et dépouille de Montpéroux
- « Montpéroux, lieutenant général et mestre de camp général de la cavalerie, mourut assez jeune. Il dormoit partout depuis longtemps, et debout et en mangeant. C'étoit un brave homme, assez officier, sans aucun esprit. Il ne laissa point d'enfants. La Vallière, commissaire général, monta à sa charge, et vendit la sienne au comte de Châtillon, gendre de Voysin. »
- Mort du Charmel
- Le Charmel mourut de la pierre « dans les plus grands sentiments de piété et de pénitence. Il est bien rare de la pousser aussi loin et de la soutenir aussi longtemps avec la même ferveur… Il n'avoit presque point d'étude…; la piété avoit suppléé à tout. Il avoit soixante-huit ans, et il avoit passé autant d'années dans la retraite qu'il en avoit vécu dans le grand monde. Il avoit toujours été persuadé que cela lui arriveroit, et il me l'avoit dit plusieurs fois. »
- Dureté du roi
- La dureté du roi acheva l'exilé : sa pique contre les retirés qui ne le voyaient point « ne se passa point, et dégénéra en une dureté étrange, pour en parler sobrement. Le Charmel, attaqué de la pierre, fit demander la permission de venir se faire tailler à Paris. La permission fut impitoyablement refusée. Le mal pressoit ; il fallut faire l'opération au Charmel. Elle fut si rude et peut-être si mal faite, qu'il en mourut trois jours après. »
- Mort et caractère de la maréchale de La Ferté et de sa sœur la comtesse d’Olonne
- « La maréchale de La Ferté mourut à Paris…, à plus de quatre-vingts ans », sœur de la comtesse d'Olonne : deux d'Angennes dont « la beauté et le débordement de leur vie fit grand bruit. Aucune femme, même des plus décriées pour la galanterie, n'osoit les voir ni paroître nulle part avec elles. On en étoit là alors. La mode a bien changé depuis. » Vieillies, elles tâchèrent de devenir dévotes ; effrayées d'un sermon des Cendres sur la pénitence : « Mais, ma sœur, que ferons-nous ?… — Voici ce qu'il faut faire, dit Mme d'Olonne, faisons jeûner nos gens. » Elle finit pourtant « tout de bon dans la piété », et mourut trois mois après sa sœur — celle-là même dont le bâtard légitimé sans nommer la mère servit de « planche » pour légitimer ceux du roi sans nommer Mme de Montespan.
- Le roi donne au prince Charles douze mille livres de rentes en fonds ; voit en particulier l’électeur de Bavière ; donne les grandes entrées au maréchal de Villars, et à son fils la survivance de son gouvernement de Provence
- « Le roi donna douze mille livres de rente en fonds d'un droit de péage en Normandie au prince Charles, fils et survivancier de M. le Grand ; et il vit une demi-heure seul dans son cabinet l'électeur de Bavière. » Puis, le 15 mars, « le maréchal de Villars arrivant de Rastadt le salua dans son cabinet… Le roi l'embrassa, le loua fort, lui donna pour son fils la survivance de son gouvernement de Provence, et à lui les entrées des premiers gentilshommes de la chambre… Ces grâces si singulièrement grandes surprirent fort la cour, et, envie à part, ne l'édifièrent pas. »
- Villars, du Luc et Saint-Contest, ambassadeurs plénipotentiaires à Bade
- Le roi nomma Villars premier ambassadeur plénipotentiaire à Bade, le comte du Luc second, et pour troisième La Houssaye, conseiller d'État et intendant d'Alsace : « la surprise fut extrême du refus de La Houssaye qui ne pouvoit, disoit-il, céder au comte du Luc, qui n'étoit pas conseiller d'État ; et le scandale plus grand encore de ce que le roi ne fit qu'en rire et s'en moquer tout haut, et nomma Saint-Contest, maître des requêtes, intendant à Metz. »
- Époque de la première prétention des conseillers d’État de ne céder qu’aux gens titrés
- « On n'avoit jamais ouï parler encore qu'un magistrat eût osé prétendre aucune compétence avec un homme de qualité, ou passant pour tel. C'est donc ici l'époque où cela fut imaginé pour la première fois, et passé tout de suite. On cria ; les gens de robe eux-mêmes en furent honteux, mais il n'en fut autre chose. Ainsi la robe ose tout, usurpe tout et domine tout. Les premiers magistrats prétendent ne plus céder qu'aux ducs et aux officiers de la couronne. C'est encore une grande modestie dont il leur faut être très obligé. »
- Six mille livres de pension à Saint-Contest
- Saint-Contest, substitué à La Houssaye, « en eut six mille livres de pension » — le refus de l'un fit la fortune de l'autre.
- Villars, chevalier de le Toison d’or, fait donner trois mille livres de pension au comte de Choiseul, son beau-frère
- « Peu de jours après, le maréchal de Villars qui vouloit tout atteindre, et qui, sans avoir jamais servi l'Espagne, en avoit obtenu la Toison, reçut le collier de cet ordre à Versailles, dans l'appartement de M. le duc de Berry, des mains de ce prince, en présence de tous ceux qui avoient cet ordre en France… Le maréchal fit presque en même temps donner mille écus de pension au comte de Choiseul son beau-frère. »
- Abbé de Gamaches auditeur de rote ; son caractère
- « L'abbé de Gamaches fut nommé auditeur de rote en la place du cardinal de Polignac. C'étoit un garçon d'esprit, de savoir, encore plus d'ambition, et qui compta bien se faire cardinal. Mais pour le devenir quand on est François, il faut d'autres degrés que celui de la rote… Il y fit bien tout ce qu'il put, mais il mourut en la peine, après avoir frisé la corde plus d'une fois d'être rappelé et disgracié. »
- Maréchal de Chamilly fait donner à son neveu son commandement de la Rochelle, etc
- « Le maréchal de Chamilly qui, à soixante-dix-huit ans, étoit sans enfants, et à qui le commandement de la Rochelle et des pays voisins ne pouvoit plus être bon à rien, obtint du roi de le faire passer au comte de Chamilly, ancien lieutenant général et fils de son frère, qui avoit été ambassadeur en Danemark. »
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