TOME XI · CHAPITRE III

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Résumé

L'Évangile présenté à baiser au roi par un cardinal « de préférence à l'aumônier de jour » ; Uzeda peu compté à Vienne et son fils emprisonné à Milan ; le duc de Nevers dépouillé de la nomination à Bethléem ; le duc de Richelieu quitte sa femme, Cavoye prenant soin de lui. Force bals à la cour et à Paris — et à Sceaux, « bals, jeux, comédies et nuits blanches » : la cour de la duchesse du Maine à son zénith ; la duchesse de Berry, grosse, « mange au grand couvert en robe de chambre » ; l'abbé Servien à Vincennes. Mort du duc de La Rochefoucauld — fortune, famille, caractère ; Bachelier et sa fortune.

Les entrées

L’Évangile présenté à baiser au roi par un cardinal, de préférence à l’aumônier de jour, en absence du grand et du premier aumônier
« Le premier jour de cette année 1714, il ne se trouva ni grand ni premier aumônier à la grand'messe de l'ordre… Il y eut difficulté à qui présenteroit au roi l'Évangile à baiser, entre l'aumônier de jour en quartier et le cardinal de Polignac qui n'avoit point l'ordre, mais qui se trouva au prie-Dieu, et en faveur duquel le roi décida. » Le roi ne donna d'ailleurs « aucunes étrennes cette année » — elles n'auraient regardé que Mme la duchesse de Berry « dont il n'étoit guère content ».
Duc d’Uzeda peu compté à Vienne, et son fils emprisonné au château de Milan
« Le duc d'Uzeda, peu considéré de l'empereur, depuis qu'il avoit quitté si vilainement le parti de Philippe V pour s'attacher au sien, eut tout au commencement de cette année le déplaisir de voir mettre son fils prisonnier au château de Milan » — salaire ordinaire des transfuges.
Duc de Nevers dépouillé par le roi de la nomination à l’évêché de Bethléem
« Il y a un fantôme d'évêché sous le titre de Bethléem dans le duché de Nevers…, qui ne vaut que cinq cents écus de rente, que les ducs de Nevers avoient toujours nommé. » M. de Nevers l'avait donné au P. Sanlèque, génovéfain, excellent régent et « bon poète latin, aux mœurs duquel il n'y avoit rien à reprendre » ; mais les jésuites ne s'accommodèrent pas « que cette figure d'évêché leur échappât », et le P. Tellier « fit entendre au roi qu'il ne convenoit pas qu'un particulier fît sans lui un évêque dans son royaume » : les bulles allèrent au P. Le Bel, récollet, « et Sanlèque n'eut aucune récompense. Depuis cela cette idée d'évêché est demeurée à la nomination du roi. »
Duc de Richelieu se brouille avec sa femme et la quitte
« Le duc de Richelieu, remarié depuis assez longtemps pour la troisième fois, et logé chez sa femme au faubourg Saint-Germain, se brouilla avec elle, et voulut retourner à l'hôtel de Richelieu, à la place Royale, qu'il avoit loué à l'archevêque de Reims. »
Cavoye prend soin de lui
« Cavoye et sa femme, amis de tout temps de M. de Richelieu…, prêtèrent leur maison à l'archevêque…, et se mirent à prendre soin de M. de Richelieu qui avoit quatre-vingt-six ans, et qui en sa vie n'avoit su prendre soin de lui-même. Ce leur fut un mérite auprès de Mme de Maintenon, et par conséquent auprès du roi. »
Force bals à la cour et à Paris
« Cet hiver fut fertile en bals à la cour. Il y en eut plusieurs parés et masqués chez M. le duc de Berry, chez Mme la duchesse de Berry, chez M. le Duc et ailleurs. Il y en eut aussi à Paris » — la cour, la paix faite, réapprenait à danser.
Bals, jeux, comédies et nuits blanches à Sceaux
À Sceaux, « Mme du Maine donna force fêtes et nuits blanches, et joua beaucoup de comédies, où tout le monde alloit de Paris et de la cour, et dont M. du Maine faisoit les honneurs » — les fameuses Nuits de Sceaux, théâtre de la petite cour rivale que se bâtissaient les bâtards.
Mme la duchesse de Berry, grosse, mange au grand couvert en robe de chambre
« Mme la duchesse de Berry étoit grosse et n'alloit guère aux bals hors de chez elle. Le roi lui permit, à cause de sa grossesse, de souper avec lui en robe de chambre, comme en même cas il l'avoit permis aux deux Dauphines seulement. »
Abbé Servien à Vincennes
L'abbé Servien, à l'Opéra, « ne put tenir aux louanges du roi du prologue. Il lâcha tout à coup au parterre un mot sanglant, mais fort juste et fort plaisant, en parodie, qui le saisit, et qui fut trouvé tel, répété et applaudi. Deux jours après il fut arrêté et conduit à Vincennes, avec défense de parler à personne, et sans aucun domestique pour le servir. On mit pour la forme le scellé sur ses papiers. Il n'étoit pas homme à en avoir de plus importants que pour allumer du feu. »
Mort, fortune, famille et caractère du duc de La Rochefoucauld
« Le duc de La Rochefoucauld mourut le jeudi 11 janvier, à soixante-dix-neuf ans, aveugle, à Versailles, dans sa belle maison du Chenil. » Grand portrait du favori inexplicable : « jamais peut-être l'aveuglement qu'on reproche à la fortune ne parut dans un plus grand jour » — fils du frondeur des Maximes que le roi n'a jamais pardonné, laid, « une chevelure de filasse », sans appui, il brilla « tout à coup de la plus surprenante faveur…, près de cinquante ans, sans la plus légère interruption » : gouvernement de Berry à l'arrestation de Lauzun, garde-robe à la mort de Guitry, et la grande vénerie avec le billet fameux où le roi « se réjouissoit avec lui, comme son ami, de la charge de grand veneur qu'il lui donnoit comme son maître ». Seul confident des amours du roi, « le manteau sur le nez comme lui » ; jamais il ne put souffrir Mme de Maintenon. « Beaucoup d'honneur, de valeur, de probité…, noble, bon, libéral, magnifique » — mais « sans aucun esprit…, glorieux au dernier point, rude et rustre », enviant tout « jusqu'à un prieuré de cinq cents livres », gouverné par ses valets, entouré de ses « ennuyeux ». Le roi, sur les fins fatigué de lui, « se trouva fort soulagé de sa mort. Tels ont été ses sentiments à la mort de presque tous ceux qu'il a aimés et comblés. »
Bachelier ; sa fortune ; son mérite
Ses enfants « étoient réduits à faire la cour » à ses valets « et n'obtenoient rien de lui que par Bachelier, qui de son laquais étoit par sa protection devenu premier valet de garde-robe, et qui, contre l'ordinaire de ces gens-là, ne s'étoit jamais méconnu avec personne… C'étoit un des meilleurs et des plus honnêtes hommes que j'aie vus dans ces étages-là, et le plus digne de sa fortune ; toujours faisant du bien tant qu'il pouvoit, jamais de mal…, toujours attentif à ne se servir [de son ascendant] que pour le bien, la paix, l'union, l'avantage de sa famille, et pour l'honneur et la gloire de son maître. »
Surprise étrange du duc de Chevreuse et de moi chez le duc de La Rochefoucauld
Scène inoubliable : venus le complimenter à Marly, M. de Chevreuse et Saint-Simon trouvèrent « M. de La Rochefoucauld seul dans sa chambre jouant aux échecs avec un de ses laquais en livrée assis vis-à-vis de lui ! La parole en manqua à M. de Chevreuse et à moi… Il balbutia, il s'empêtra, il essaya des excuses…, il dit que ce laquais jouoit très bien, et qu'aux échecs on jouoit avec tout le monde… Dès que nous fûmes dehors, nous nous dîmes ce que nous pensions d'une rencontre si rare, mais nous ne voulûmes point la publier. »
Hardie générosité du duc de La Rochefoucauld
À son honneur, sa hardie générosité : un jour à Marly, le roi parla « avec chaleur » contre Montgaillard, l'évêque de Saint-Pons disgracié. « M. de La Rochefoucauld laissa dire le roi, mais, dès qu'il eut cessé de parler, il se mit sur les louanges de l'évêque. Le silence peu approbatif du roi l'échauffa. Il poussa sa pointe », et conta comment « le saint évêque » — ce fut son terme —, engagé sur un chemin finissant en précipice, « leva les yeux au ciel, rendit toute la bride, et s'abandonna à la Providence », sa mule se dressant pour tourner sur place. « Cette générosité me charma, et surprit tous ceux qui en furent témoins. »
Vieux levain de Liancourt. –Ses deux fils
Il avait gardé « de cet ancien levain de Liancourt » — le refuge de Port-Royal — respect et liaisons, ne souffrant pas qu'on changeât rien à ce beau lieu. Ses deux fils, « malvoulus du roi », étaient « rien en tout de plus différent l'un de l'autre » malgré leur « intime et inaltérable union » : l'aîné, « rogue, avare à l'excès, sans esprit que silence, ricanerie, malignité qui lui avoit fait donner le nom de Monseigneur le Diable » ; le cadet Liancourt, « doux, liant, poli, orné de beaucoup de simplicité, de lecture et d'esprit, plein d'honneur, de courage…, également estimé, honoré et peu compté ».
Comte de Toulouse grand veneur
Le nouveau duc, reçu par le roi qui « lui dit merveilles sur son père, et pas un mot des cinquante mille livres que le roi lui donnoit tous les ans de sa cassette pour augmentation à sa charge de grand veneur », comprit qu'il n'avait rien à espérer et se défit de cette charge fatigante : « il en fit donner envie par Mme la Duchesse à M. le comte de Toulouse, qui l'acheta cinq cent mille livres comptant…, joignit sa meute à celle du roi, et augmenta fort l'équipage. »
Douze mille livres de pension au nouveau duc de La Rochefoucauld
« Comme survivancier, M. de La Rochefoucauld avoit neuf mille livres de pension, qui s'éteignoit par le titre de la charge. Le roi, en faveur du marché, lui donna douze mille livres de pension personnelle. »
Le chancelier voit un homme se tuer
« Le lendemain de la mort de M. de La Rochefoucauld, le chancelier essuya une scène bien tragique » : un vice-bailli d'Alençon, qui venait de perdre un procès, l'attendit dans la cour de Pontchartrain pour demander une révision. Le chancelier, « avec douceur et bonté », lui représenta qu'il n'en existait point ; « pendant qu'il montoit [en carrosse], ce malheureux dit qu'il y avoit un moyen plus court pour sortir d'embarras, et se donna en même temps deux coups de poignard ». Le chancelier le fit porter dans une chambre, chercher chirurgien et confesseur : « cet homme se confessa assez tranquillement, et mourut une heure après. »
Commencement de la persécution en faveur de la constitution Unigenitus
« Nous voici parvenus à l'époque des premiers coups d'État en faveur de la constitution, et de la persécution qui a fait tant de milliers de confesseurs et quelques martyrs, dépeuplé les écoles et les places, introduit l'ignorance, le fanatisme et le dérèglement, couronné les vices…, établi la plus arbitraire et la plus barbare inquisition ; et toutes ces horreurs n'ont fait que redoubler sans cesse depuis trente ans. Je me contente de ce mot, et je n'en noircirai pas ces Mémoires… Ce n'est pas là l'apostolat de Jésus-Christ, mais c'est celui des révérends pères et de leurs ambitieux clients. »
Mariage du prince de Pons et de Mlle de Roquelaure
Roquelaure revint de Languedoc « où on l'avoit envoyé commander après son aventure des lignes, et d'où il n'étoit pas sorti depuis huit ans ». Sa femme maria leur seconde fille au prince de Pons, fils aîné du feu comte de Marsan, « à qui, en haine de l'aînée, ils donnèrent tout ce qu'ils purent et qui alla à un million ». Roquelaure s'était marié « sans quoi que ce soit en dot que son brevet de duc » ; « de ce rien Mme de Roquelaure trouva moyen, à force de procès, de crédit, d'affaires et d'industrie, de parvenir à faire une des plus riches maisons du royaume ».
Gouvernement de Dunkerque à Grancey en épousant la fille de Médavy, son frère
« Médavy, n'ayant qu'une fille, la voulut marier à son frère, et obtint pour cela de faire passer sur sa tête son gouvernement de Dunkerque en s'en réservant les appointements. C'est ainsi qu'on escobardoit les survivances depuis que le roi n'en vouloit plus donner que des charges de secrétaire d'État. »
Vingt-cinq mille livres de rente fort bizarres au premier président
« Le roi fit en ce même temps une grâce au premier président, sans exemple, et qui ne se pouvoit imaginer à demander que par un panier percé de la dernière impudence » : il avait un brevet de retenue de cinq cent mille livres, « il osa proposer que le roi lui en payât les intérêts, et il l'obtint tout de suite. C'étoit une vraie pension de vingt-cinq mille livres qu'il eût été moins énorme de lui donner à cru. M. du Maine avoit ses raisons de le prendre par son foible…, et le roi et Mme de Maintenon les leurs de lui en donner tous les moyens. Le scandale ne laissa pas d'être grand. »
Mort de Bragelogne
« Bragelogne, qui avoit été capitaine au régiment des gardes et major général de l'armée d'Allemagne, mais qui ne servoit plus par mauvaise santé, tomba mort chez Le Rebours, à Paris, le jour de la Chandeleur, jouant à l'hombre. »
Ambassadeurs de Hollande saluent le roi
« Buys et Goslinga, ambassadeurs d'Hollande, arrivèrent à Paris » et saluèrent le roi dans son cabinet ; Buys, qui porta la parole, « fit un beau discours ». On a vu dans les Pièces « son animosité contre la France, et tout ce qu'il fit pour empêcher la paix. Son ambassade le changea entièrement, et le séjour qu'il fit en France le rendit tout françois. Cette singularité m'a paru mériter d'être remarquée. »
Grande maladie de la reine d’Angleterre à Saint-Germain
« La reine d'Angleterre tomba fort malade à Saint-Germain, et reçut tous les sacrements. Les médecins la condamnoient, et elle en étoit contente ; la vie n'avoit rien qui pût l'attacher depuis bien des années, et elle faisoit le plus saint usage de ses malheurs. Le roi lui rendit de grands soins pendant cette maladie, et Mme de Maintenon aussi. »
Mort du duc de Melford à Saint-Germain
« Le duc de Melford mourut à Saint-Germain. Il avoit la Jarretière, avoit été secrétaire d'État d'Écosse, et étoit frère du duc de Perth… Il avoit essuyé des soupçons et des exils. On a vu que le feu roi Jacques avoit cru en mourant qu'ils avoient été mal fondés, et qu'en réparation il l'avoit fait duc. Tout le monde à Saint-Germain et à Versailles n'en fut pas aussi persuadé que ce prince. »
Mort de Mahoni
« Mahoni, Irlandois, lieutenant général, qui avoit beaucoup d'esprit, d'honneur et de talents, et qui s'étoit fort distingué à la guerre, surtout à la journée de Crémone, dont il apporta la nouvelle au roi, mourut en Espagne, où il s'étoit attaché et où il avoit acquis des biens. Il avoit épousé la sœur de la duchesse de Berwick…; et le duc de Berwick vivoit avec lui avec beaucoup d'estime et d'amitié. Il laissa des enfants qui sont aussi devenus officiers généraux avec distinction. »
M. le duc de Berry entre au conseil des finances
« Le 3 février M. le duc de Berry entra, pour la première fois, au conseil des finances. Le roi voulut qu'il assistât à plusieurs avant que d'y opiner, comme il avoit fait lorsqu'il fut admis en celui de dépêches, et il se pressoit pour le faire entrer au conseil d'État » — mêmes gradations qu'envers Monseigneur et le duc de Bourgogne : on formait l'héritier.

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