TOME IX · CHAPITRE IX
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
Mort et caractère de la duchesse de Villeroy — l'amie sûre ; mort de l'empereur Joseph, le prince Eugène « mal avec son successeur » ; morts de Mmes de Vaubourg et Turgot, de Caravas ; mariages des filles de Beauvau. Reprise de l'affaire d'Épernon : « force prétentions semblables prêtes à éclore » ; l'ancien projet de règlement de 1694 sur les duchés-pairies et la « perversité » d'Harlay qui le dressa ; Chevreuse, de concert avec d'Antin, gagne le chancelier ; celui-ci confie à l'auteur l'idée et l'ancien projet — et les raisons qui l'y engagent.
Les entrées
- Mort et caractère de la duchesse de Villeroy
- Mort de la duchesse de Villeroy, « une amie que je regrettai fort » : « personne droite, naturelle, franche, sûre, secrète, qui sans esprit étoit parvenue à faire une figure à la cour, et à maîtriser mari et beau-père » ; haute sur la dignité, mais se faisant « une justice si exacte et si publique sur sa naissance, même sur celle de son mari, qu'elle en embarrassoit souvent ». Quelques mois avant, en parfaite santé, elle disait à Mme de Saint-Simon « qu'elle étoit trop heureuse…, qu'il lui arriveroit quelque catastrophe impossible à prévoir, ou qu'elle mourroit bientôt. Le dernier arriva. » Craignant extrêmement la petite vérole, elle voulut pourtant que la Dauphine la menât à Marly — « tant les petites distinctions de cour tournent les têtes » —, y prit une frayeur mortelle, tomba malade et en mourut à Versailles. L'abbé de Louvois « en fut inconsolable, l'autre ne le fut pas longtemps ».
- Mort de l’empereur Joseph
- « L'empereur mourut en même temps à Vienne de la même maladie, et laissa peu de regrets. C'étoit un prince emporté, violent, d'esprit et de talents au-dessous du médiocre », sans égards pour sa mère qu'il fit pourtant régente, sans tendresse pour sa femme ni amitié pour l'archiduc son frère. Sa mort « fut un grand coup, et de ces fortunes inespérables, pour conduire à la paix et conserver la monarchie d'Espagne » ; Torcy alla aussitôt trouver l'électeur de Bavière à Compiègne.
- Prince Eugène mal avec son successeur
- « Le prince Eugène fut peut-être le seul qui y perdit » : il avait toute la confiance de Joseph et était fort mal avec l'archiduc, « qui se prenoit à lui du peu de secours qu'il recevoit de Vienne, et qui ne lui pardonnoit pas d'avoir refusé d'aller en Espagne. Ce mécontentement ne fut que replâtré par le besoin…, mais jamais le prince Eugène ne se remit bien avec lui », réduit à la considération et au crédit « qui seulement ne s'en pouvoit refuser », ramant inutilement jusqu'à la mort.
- Mort de Mmes de Vaubourg et Turgot
- Voysin perdit Mme de Vaubourg, sa sœur, « femme de mérite », dont le mari conseiller d'État était frère de Desmarets : « ce lien les entretenoit ensemble, et sa rupture eut des suites entre eux ». Pelletier de Sousy perdit Mme Turgot, sa fille, « qu'il aimoit avec passion, et avec grande raison. Son gendre étoit un butor qu'il ne put jamais sentir dans les intendances » ; mais le fils de ce butor devint conseiller d'État « avec beaucoup de réputation, après s'en être acquis une grande d'intégrité et de capacité dans la place de prévôt des marchands ».
- Mort de Caravas
- « Le vieux Caravas mourut aussi, qui alloit mentir partout à gorge déployée. Il étoit Gouffier, et avoit, par je ne sais quelle aventure, épousé autrefois en Hollande la tante paternelle de ce Riperda, dont la subite élévation au premier ministère d'Espagne, la rapide chute et la fin, ont tant fait de bruit dans le monde. »
- Mariage des deux filles de Beauvau avec Beauvau et Choiseul
- Beauvau, ancien capitaine des gardes de Monsieur retiré « d'une manière fort obscure », maria ses deux filles fort riches : « l'une au comte de Beauvau, mort bien longtemps depuis lieutenant général, gouverneur de Douai, et chevalier de l'ordre de 1724 ; l'autre au marquis de Choiseul, le seul de cette grande maison qui fût à son aise ».
- Reprise de l’affaire d’Épernon
- Reprise de l'affaire d'Épernon, « trop importante pour être omise, quelque longue et ennuyeuse qu'elle puisse être » : commencée avant la mort de Monseigneur, elle est reprise ici jusqu'à sa conclusion, car elle « eut tant de trait à d'autres temps » — c'est le laboratoire de l'édit sur les duchés-pairies et de la grandeur consolidée des bâtards.
- Force prétentions semblables prêtes à éclore
- L'affaire de d'Antin n'était pas seule : « une quinzaine de chimères, plus absurdes les unes que les autres, étoient prêtes à éclore » — le procès de M. de Luxembourg remis en train ; Aiguillon et Estouteville prêts à se former ; l'ancienneté de Chevreuse et Chaulnes « toutes deux dans la tête et dans la volonté du duc de Chevreuse » ; l'ancienneté de Rohan ; les premières érections d'Albret et de Château-Thierry de M. de Bouillon ; jusqu'aux Bissy prétendant Pont-de-Vaux. « C'est ce qui nous faisoit peur pour le renversement entier de tout ordre et de toute règle parmi nous », et une vie « de chicanes, de procès et de procédés » même en gagnant.
- Leur impression sur les parties du procès d’Épernon
- Ces perspectives pesaient sur les parties : d'Antin, « toujours très-persuadé » du mauvais de sa cause, redoutait nos fins de non-recevoir — l'œuvre de l'avocat Vesins : « la cause dirimante par la mésalliance de Zamet…, étoit sans réponse », et son acquisition d'Épernon pouvait lui être durement reprochée par Monseigneur ; s'y joignaient le malaise du roi de ses absences et le bruit sourd du palais qui ne lui était pas favorable. Le duc de Chevreuse, « né timide et chancelant, crut voir sa condamnation écrite par les épines que le favori éprouvoit » : ennemis de cabale mais liés d'intérêt, ils songèrent ensemble au vieux règlement général.
- Ancien projet de règlement sur les duchés-pairies en 1694 ; son sort alors
- En 1694, au plus fort du procès de M. de Luxembourg, avait été dressé un projet de déclaration du roi réglant « les transmissions contestées de la dignité de duc et pair, laquelle excluoit presque entièrement les femelles, mais qui, avec cet appât aux ducs, les assommoit par l'établissement du grand rang des enfants naturels du roi ». Ce projet fut « tant tourné, rebattu, rajusté, que le roi l'abandonna, sitôt que par une voie plus militaire… il eut trouvé plus court de donner à ses fils naturels…, une préséance énorme, qui…, ne devint pourtant que le piédestal des horribles prodiges qu'on a vus depuis en ce genre ».
- Perversité du premier président d’Harlay, qui le dressa
- L'auteur du projet : Harlay, premier président, « qui papegeoit pour la place de chancelier que le cadavre de Boucherat remplissoit encore ; qui, procureur général, avoit ouvert la voie en faisant légitimer le chevalier de Longueville…, sans nommer la mère ; qui avoit eu pour cet exécrable service parole réitérée des sceaux », et qui voulut, « vil et détestable esclave du crime et de la faveur, cueillir les fruits de son ouvrage par ce couronnement inouï » des bâtards — lesquels, sans son invention cauteleuse, « eussent forcément été ceux de M. de Montespan ».
- Duc de Chevreuse, de concert avec d’Antin, gagne le chancelier pour un règlement sur ce modèle
- Le duc de Chevreuse, d'accord avec d'Antin, parla au chancelier : « il lui donna envie de la gloire d'un ouvrage qui finiroit toutes ces fâcheuses contestations ; et toucha peut-être en lui la partie foible du courtisan, désireux d'aplanir à son maître la voie d'élever de plus en plus ses enfants naturels, et d'achever la fortune de son favori, en se conciliant ces grands personnages du temps présent ».
- Le chancelier m’en confie l’idée et l’ancien projet
- Le chancelier gagné en parla à Saint-Simon « avec une entière ouverture, mais une imposition étroite du secret ». Aveu du mémorialiste : « j'avouerai à ma honte, ou à celle d'autrui, que, n'imaginant pas qu'il fût dans la possibilité de trouver pour les bâtards rien au delà de ce qu'ils avoient, il ne m'entra pas dans l'esprit qu'ils profitassent du règlement… autrement que par une confirmation ». Le chancelier l'avertit pourtant que « le chausse-pied de la déclaration (ce fut son terme) seroit inévitablement l'intérêt des bâtards, causa sine qua non du roi ». Saint-Simon s'y résolut : couper à jamais les questions de préséance, se délivrer « des ambitions femelles » et des successions indignes, dresser « une barrière aux favoris présents et futurs » — et, il l'avoue, assurer son propre repos.
- Raisons qui m’y font entrer sans en prévoir le funeste, et j’y travaille seul avec le chancelier
- Le chancelier lui confia le projet d'Harlay pour copie et annotations — projet concerté jadis entre Pontchartrain, Harlay et d'Aguesseau, revu par Chevreuse et les Luxembourg, resté fixé en 1696. Saint-Simon insère les articles et ses notes en regard : rang des pairs fixé au jour de la réception plutôt que de l'enregistrement, âge de réception à vingt ans, interprétation des termes d'« ayants cause » restreinte aux mâles du nom et maison de l'impétrant, restriction sévère des duchés femelles — le fils de la fille rendant la dignité masculine, les « filles des filles » proscrites « à jamais » —, substitution perpétuelle du chef-lieu et de quinze mille livres de rente insaisissables à l'exemple des majorasques d'Espagne, permission royale préalable à toute contestation, et le rang de 1662 de M. de Luxembourg conservé en termes de grâce.
- Ancien projet et mes notes dessus
- Ce qui enfourna tout : le duc d'Harcourt, « toujours attentif à ses affaires », demandait une déclaration donnant à tous ses issus mâles la préférence, exclusive des femelles, dans la succession de son duché-pairie — pour éviter que des héritières n'emportassent la terre et n'éteignissent la dignité sur les cadets, « comme il avoit pensé arriver tout récemment aux ducs de Brissac et de Duras ». Le roi y consentit ; mais la forme, contre la coutume de Normandie, n'était pas aisée : la grâce devenait bien plus sûre « par un article exprès d'un édit général », et Harcourt s'y trouvait doublement son compte.
- Grâce de substitution accordée au duc d’Harcourt enfourne ce règlement
- Surprise extrême de Saint-Simon : ce courtisan intime de Mme de Maintenon et de M. du Maine lui dit sans détour que si la déclaration confirmait « les avantages des bâtards…, rien n'en pouvoit être bon ». « Voyez-vous, monsieur, me répliqua-t-il avec feu, je vis très-bien avec eux et suis leur serviteur ; mais je vous avoue que leur rang m'est insupportable. Il n'y a de parti présent que de se taire, mais dans d'autres temps il faut culbuter tout cela, comme on renverse toujours les choses violentes et odieuses, comme le rang de Joyeuse et d'Épernon a fini avec Henri III. » Saint-Simon en conçut « une secrète admiration…, de tout ce que cachent les replis du cœur d'un véritable courtisan », et le ramena par ce raisonnement : une confirmation de plus ou de moins ne sauverait ni ne perdrait des rangs de cette nature.
- Sagesse et franchise d’Harcourt avec moi sur les bâtards
- Saint-Simon obtint du chancelier la liberté de s'ouvrir au maréchal de Boufflers, « que je regardois avec une tendresse et un respect de fils à père », et le persuada par le même raisonnement. Le secret fut alors partagé : « d'un côté entre Boufflers, Harcourt et moi, qui seuls des opposants à d'Antin en avions le secret ; de l'autre, entre Chevreuse et d'Antin, et le chancelier au milieu de nous, qui nous servoit là-dessus de lien, sans nous rien communiquer d'un côté à l'autre ». Le plan : s'y prendre par la demande d'Harcourt pour son duché, « et à ce propos remettre l'ancien projet sus ».
- Je joins le maréchal de Boufflers au secret, qui est restreint d’une part entre nous deux et Harcourt en général, de l’autre entre Chevreuse et d’Antin en général, et sans nous rien communiquer
- Harcourt guéri parla au roi « comme pour fortifier sa demande de cet ancien projet dont il avoit ouï parler confusément » ; le roi confirma son existence et le renvoya au chancelier et au duc de Chevreuse, puis, un peu surpris que des ducs en eussent connaissance, demanda au chancelier s'il en avait conservé quelque chose, « et sur ce qu'il lui dit en avoir conservé soigneusement tous les papiers, il en reçut ordre de les revoir pour lui en pouvoir rendre compte ». On en était là quand la semaine sainte, Pâques, et la mort de Monseigneur suspendirent tout.
- Harcourt parle au roi, et la chose s’enfourne
- Chimères du duc de Chevreuse : Chaulnes, érigé en 1621 pour Cadenet, était éteint « à faute d'hoirs mâles issus par mâles de l'impétrant », et Chevreuse même exclu des biens par son propre contrat de mariage ; quant à l'ancienneté de Chevreuse-Lorraine, voire de l'érection de 1555 pour le cardinal de Lorraine, « on feroit un volume des absurdités de ces chimères ». « Dupe de son cœur et de son trop d'esprit et d'habileté », il tenta de gagner Saint-Simon « par toute la séduction de l'amitié et celle du raisonnement joints ensemble. Il me trouva inébranlable. » Poussé d'absurdité en absurdité — jusqu'à soutenir qu'un père pourrait faire tomber le duché-pairie dans le lot du cadet —, il s'entendit dire que, s'il entreprenait ce procès, il trouverait son ami « contre lui de toutes mes forces, sans pour cela l'aimer moins ».
- Chimères de Chevreuse et de Chaulnes
- Le duc de Beauvilliers, quelque uni qu'il fût à son beau-frère, « étoit bien éloigné d'approuver les chimères » de Chevreuse — on l'a vu au conseil qu'il donna contre la prétention d'Épernon. « Mais, par son unité d'ailleurs avec M. de Chevreuse, il ne vouloit pas le blâmer », et son éloignement d'avec le chancelier fit « qu'il ne put être question que, quoique sans aucun secret mien pour lui, je pusse lui parler du règlement de ce dont il s'agissoit ».
- Duc de Beauvilliers n’approuve pas les chimères ; ne peut pourtant être admis au secret du règlement par moi
- Le secret se resserra : Boufflers partit malade à Paris, Harcourt pour Bourbonne et le Rhin, et le travail « se renferma uniquement entre le chancelier et moi seul pour tout ce qu'il s'y fit ». Marly rendait tout lent : le chancelier, « passionné pour sa maison de Pontchartrain », n'y venait que pour les conseils, ne laissant guère accessible que l'après-dînée du mardi à Versailles — d'où des lettres continuelles. Les ducs de Charost et d'Humières, qui avaient « le timon de l'affaire d'Épernon », étaient à Paris : « cela me sauvoit du juste embarras d'avoir la bouche fermée pour des amis intimes…, auxquels néanmoins il fallut bien tenir rigueur jusqu'au bout ».
- Secret de tout ce qui se fit sur le règlement uniquement entre le chancelier et moi
- Trait hardi du plus raffiné courtisan : d'Antin, qui avait juré ne demander au roi que le libre cours de la justice, changea de langage sans embarras. Son procès était « indubitable » — « il mentoit bien à son escient, comme il l'a avoué depuis » —, mais il avouait « qu'il auroit toujours à contre-cœur de devoir son élévation à la justice de sa cause, au lieu de la recevoir de sa grâce et de sa libéralité » ; qu'il se verrait « avec cent fois plus de joie le dernier pair par la bonté du roi, avec les bonnes grâces des autres, que le second par l'heureuse issue de son procès ». Ce discours « mit le roi au large de contenter tout le monde, et en chemin d'être conduit où on vouloit » : il fit ordonner à d'Antin de voir le duc de Chevreuse et le chancelier.
- Trait hardi et raffiné du plus délié courtisan de d’Antin, qui parle au roi
- L'amorce prise, le chancelier représenta au roi « qu'il étoit à propos de suspendre les plaidoiries qui alloient commencer sur la prétention d'Épernon, en cas qu'il voulût reprendre les anciens errements du règlement ; et, quoique le roi n'y fût pas encore résolu, il consentit à la suspension », aussitôt signifiée au premier président, aux gens du roi et aux parties. « La surprise en fut grande parmi les opposants à d'Antin et parmi leurs avocats…, ils ne doutèrent même pas que ce ne fût un trait de favori inquiet de la face que son affaire avoit prise. Tout ce que je pus faire pour les rassurer fut de dire aux ducs de Charost et d'Humières de ne s'inquiéter point, et à nos avocats d'avoir bon courage. »
- Le roi suspend la plaidoirie sur le point de commencer sur la prétention d’Épernon
- Ce chapitre laisse l'affaire suspendue au seuil de sa conclusion : la machine du règlement est enfournée par tous les bouts — Harcourt auprès du roi, d'Antin par sa volte-face, Chevreuse par ses chimères, le chancelier par ses papiers retrouvés, Saint-Simon par ses notes secrètes — et le procès d'Épernon, qui avait mis toute la cour en bataille, va se dissoudre dans l'édit général dont la suite des Mémoires montrera le prix : la confirmation solennelle de la grandeur des bâtards.
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved