TOME XI · CHAPITRE II

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Résumé

M. de Savoie prend le titre de roi de Sicile — et « imite le roi sur ses bâtards » ; Prie ambassadeur à Turin épouse la fille de Plénœuf « qui devient fatale à la France ». Gouvernement d'Alsace à Huxelles ; brevets énormes (Torcy, Pontchartrain, La Rochefoucauld) ; Lamoignon greffier et Chauvelin grand trésorier de l'ordre — avec « quel » était Chauvelin ; Dalon chassé de la première présidence de Bordeaux. Prise de Fribourg par Villars, Contade envoyé à la cour ; le duc de Fronsac apporte…

Les entrées

M. de Savoie prend le titre de roi de Sicile
« M. de Savoie, en vertu de la paix d'Utrecht, prit le 22 septembre le titre de roi de Sicile, et trancha tout aussitôt non seulement du grand roi, mais il imita leurs tours d'autorité les plus nouveaux » — le duc si longtemps balancé entre les deux partis recueillait enfin une couronne.
Il imite le roi sur ses bâtards
« Il avoit un fils et une fille de Mme de Vérue ; il les avoit légitimés…; il voulut que toute sa cour leur donnât de l'Altesse. Le fils fut tué sans alliance, la fille étoit fort aimée de son père ; il voulut imiter le roi ; il la maria au prince de Carignan, fils unique du fameux muet, et l'héritier présomptif de ses États après ses deux fils. Il fit appeler l'aîné duc de Savoie, l'autre prince de Piémont » — singerie des bâtards de Versailles jusque dans les Alpes.
Prie, nommé ambassadeur à Turin, épouse la fille de Plénoeuf, qui devient fatale à la France
Le roi nomma le marquis de Prie ambassadeur à Turin, avec augmentation de pension et équipage. « Il épousa avant son départ la fille de Plénœuf qui s'étoit enrichi aux dépens des vivres et des hôpitaux des armées… Mme de Prie étoit extraordinairement jolie et bien faite, avec beaucoup d'esprit et une lecture surprenante. Elle fut à Turin avec son mari ; à son retour, elle devint maîtresse publique de M. le Duc, et la Médée de la France pendant le ministère de ce prince. »
Gouvernement d’Alsace et de Brisach au maréchal d’Uxelles
« Le roi donna le gouvernement d'Alsace et celui de Brisach, vacants par la mort du duc Mazarin, au maréchal d'Huxelles, qui fut un présent de près de cent mille livres de rente » — récompense du signataire d'Utrecht.
Trois cent mille livres à Torcy ; quatre cent mille livres à Pontchartrain ; quatre cent mille livres au duc de La Rochefoucauld
Il donna aussi « cent mille écus à Torcy sur les postes, et quatre cent mille livres à Pontchartrain, pour lui aider à acheter les terres que la maréchale de Clérembault lui vendit pour après sa mort ; et autres quatre cent mille livres à M. de La Rochefoucauld, qui, sous prétexte de pleurer pour avoir de quoi payer ses dettes, voulut gorger ses valets ».
Lamoignon, greffier, Chauvelin grand trésorier de l’ordre ; Voysin et Desmarets en ont le râpé
« La Vrillière vendit sa charge de greffier de l'ordre à Lamoignon, président à mortier, avec permission de conserver le cordon bleu ; Voysin eut le râpé de cette charge. Chamillart vendit aussi la sienne de grand trésorier de l'ordre en conservant le cordon ; Desmarets en eut le râpé, et Chauvelin la charge… Ce fut une chute nouvelle pour ces charges, qui mortifia fort les ministres… et les premiers magistrats. »
Chauvelin ; quel ; et son beau-père
Chauvelin « étoit fort jeune, et seulement avocat général…, frère aîné de celui qui longtemps après fut garde des sceaux, [et] en savoit encore plus que lui ; il avoit su gagner la confiance du roi qui s'en servoit pour beaucoup de manèges des jésuites ; il avoit des audiences longues et fréquentes par les derrières…, et il auroit été à tout pour peu que le roi et lui eussent vécu davantage. » Il était gendre de Gruchy, ancien intendant du père de Saint-Simon, enrichi dans les partis, « qui a vécu près de cent ans dans une santé parfaite de corps et d'esprit ».
Dalon ; quel
Dalon avait succédé à son père — « un des meilleurs et des plus honnêtes magistrats du royaume, et ami de mon père » — à la première présidence de Pau, puis passé à celle de Bordeaux : « homme de beaucoup d'esprit et de capacité ».
Chassé de sa place de premier président du parlement de Bordeaux
« Il y fit tant de folies et de friponneries insignes qu'il eut ordre d'en donner la démission. Cette punition parut un prodige dans l'impunité que la magistrature avoit acquise avec tant d'autres usurpations de ce règne. Dalon se cacha de honte les premières années…, reprit après courage, et demanda longtemps avec impudence une autre place pareille… On ne se lassa point non plus de le laisser aboyer. Enfin…, il s'en alla s'enterrer chez lui, où il a vécu fort abandonné et encore plus méprisé jusqu'à sa mort. »
Prise de Fribourg par Villars, qui envoie Contade à la cour
« Le maréchal de Villars fit attaquer, le 14 octobre, la contrescarpe de Fribourg » : action « longue et fort disputée », vingt-cinq capitaines de grenadiers tués et douze cents hommes « plus tués que blessés » ; Vivans s'y distingua, et Villars « demeura dans la tranchée jusqu'à onze heures du soir ». La demi-lune emportée le 31 octobre, le baron d'Arche abandonna la ville pour le château et les forts, y laissant plus de deux mille blessés et malades ; Villars y fit entrer le régiment des gardes, « ne permit point à ces bouches inutiles de sortir, quelques cris qu'ils fissent, fit demander un million aux bourgeois pour se racheter du pillage », et dépêcha Contade au roi.
Duc de Fronsac apporte la prise de Brisach ; le roi lui donne douze mille livres et un logement à Marly
« Le mardi 21 novembre, le duc de Fronsac arriva à Marly portant au roi la nouvelle de la capitulation du château et des forts de Fribourg. Il y avoit sept mille hommes fort entassés, qui sortirent le 17 avec tous les honneurs de la guerre, qui finit par cet exploit. » Asfeld, « longtemps depuis maréchal de France », resta à commander à Fribourg ; « le duc de Fronsac eut douze mille livres pour sa course, et un logement à Marly pour le reste du voyage ».
Kirn rendu à Besons, qui sépare son armée et revient à Paris
« Besons, en séparant la sienne [son armée], fit sommer Kirn qui se rendit ; et lui s'en revint à Paris et saluer le roi. »
Conférences à Rastadt entre Villars et le prince Eugène, qui y traitent et y concluent la paix entre la France, l’empereur et l’empire
Pendant le siège même, « il y avoit eu des propositions secrètes de la part du prince Eugène au maréchal de Villars, qui disparut même une fois du siège fort peu accompagné pendant une journée ». Le 27 novembre, Villars partit de Strasbourg avec le prince de Rohan, Châtillon, Broglio et Contade « pour arriver, le même jour et en même temps que le prince Eugène, au château de Rastadt, bâti magnifiquement par le feu prince Louis de Bade…, pour y tenir entre ces deux généraux les conférences de la paix entre la France, l'empereur et l'empire. Ils conservèrent tous deux la plus entière égalité en tout, et la plus parfaite politesse. Ils eurent chacun une garde de cent hommes » — les deux adversaires de Denain et de Malplaquet fermant la guerre en tête à tête, avant le traité définitif signé à Bade.
Réforme de troupes
« Pendant ces conférences, le roi réforma soixante bataillons et dix-huit hommes par compagnie du régiment des gardes et cent six escadrons, dont vingt-sept de dragons » — la paix paraissant sûre, l'énorme machine de guerre commença de se démonter.
Mort du prince de Toscane
« Le grand-duc perdit son fils aîné, le 30 octobre, à cinquante ans, qui étoit un prince de grande espérance, mais dont la santé étoit perdue il y avoit longtemps » ; marié sans enfants à la sœur des électeurs de Cologne et de Bavière, il ne laissait pour héritier de la Toscane que son frère, séparé d'une femme dont il n'avait point d'enfants. « Mme la grande-duchesse, sa mère…, sentit moins cette perte que toute la Toscane. » Le deuil du roi « fut en noir et de trois semaines ».
Mort d’Harleville
« Harleville mourut assez vieux. Son nom étoit Brouilly…; il avoit acheté le gouvernement de Pignerol. Il avoit bien servi, et il étoit fort honnête homme et considéré. Le roi avoit continué à lui en payer trente-cinq mille livres de rente d'appointements, dont huit mille demeurèrent sur la tête de sa femme. »
Mort du chevalier de Grignan ou comte d’Adhémar
« Le comte d'Adhémar mourut, à Marseille, sans enfants de Mlle d'Oraison, que sa famille lui avoit fait épouser pour en avoir. Il avoit été fort connu sous le nom de chevalier de Grignan…, des premiers menins de Monseigneur, homme de beaucoup d'esprit, de sens, de courage et de lecture, fort dans le grand monde, et recherché de la meilleure compagnie. La goutte, qui l'affligea à l'excès et de fort bonne heure, le fit retirer en Provence. Il étoit frère du comte de Grignan… Mme de Sévigné en parle beaucoup dans ses lettres. »
Mort de Gassion ; quel il étoit, et sa famille
Gassion, « fort ancien lieutenant général, très distingué », mourut à soixante-treize ans : longtemps lieutenant des gardes du corps, il en était sorti pour servir librement « dans l'espérance de devenir maréchal de France…, mais on n'en avoit jamais tiré des gardes du corps… Le roi en fut secrètement piqué par jalousie pour ses compagnies des gardes…; c'étoit un petit Gascon vif, ambitieux, ardent, qui se sentoit encore plus qu'il ne valoit, et qui peu à peu en mourut de chagrin. Il étoit propre neveu du célèbre maréchal de Gassion, et cela lui avoit tourné la tête. » Suit la digression sur cette famille de robe navarraise illustrée par la défense de Navarreins.
Mort de la princesse de Courtenai, sa famille, que le roi montre sentir être de son sang
« Le prince de Courtenai perdit sa femme, qui par son bien le faisoit subsister. » Le roi l'alla voir sur cette perte, « ce qui parut très extraordinaire, et un honneur qu'il voulut faire, lorsqu'il ne le faisoit plus à personne depuis bien des années, qui montra qu'il ne le pouvoit ignorer être bien réellement prince de son sang, mais que les rois ses prédécesseurs ni lui n'avoient jamais voulu reconnoître » — hommage furtif à « cette branche infortunée de la maison royale », dont Saint-Simon reparlera.
Saintrailles ; quel ; sa mort
« Saintrailles mourut, qui étoit vieux et à M. le Duc… C'étoit un homme d'honneur et de valeur, le meilleur joueur de trictrac de son temps…; l'air important ; le propos moral et sententieux, avare… Il n'étoit ni Poton ni Saintrailles, mais un très petit gentilhomme et point marié. » Sa nièce, « fort jolie et sage », fille d'honneur de Mme la Duchesse, fut épousée à Saint-Sulpice par le marquis de Lanques « revenu mourant à Paris », qui « mourut deux jours après » ; Saintrailles lui donna tout son bien, avec lequel elle épousa M. d'Illiers.
Mort et caractère de Phélypeaux
« On apprit par les lettres de la Martinique que Phélypeaux y étoit mort. C'étoit un homme très extraordinaire, avec infiniment d'esprit, de lecture, d'éloquence et de grâce naturelle…, et un goût exquis en bonne chère, en meubles et en tout. » Ambassadeur à Turin « fort mal traité à la rupture », il en donna une relation « également exacte, piquante et bien écrite » — mais où M. de Savoie était si cruellement traité que la duchesse de Bourgogne « lui devint un fâcheux inconvénient ». Ses cousins La Vrillière et les Pontchartrain « trouvèrent moyen de l'envoyer à la Martinique général des îles, qui est un emploi indépendant, de plus de quarante mille livres de rente, sans le tour du bâton qu'il savoit faire valoir ».
Mort du duc de Medina-Sidonia
« La mort du duc de Medina-Sidonia termina l'année. Elle arriva subitement à Madrid, comme il étoit prêt à monter dans le carrosse du roi d'Espagne, dont il étoit grand écuyer… C'étoit un des plus grands seigneurs d'Espagne et des plus accomplis, fort vieux et fort attaché au roi d'Espagne…, l'aîné de cette grande et ancienne maison de Guzman, et le plus ancien duc d'Espagne. Mais c'est la grandesse qui y fait tout…, l'ancienneté ne s'y observe point parmi les grands. »
Ronquillo destitué de la place de gouverneur du conseil de Castille ; on lui donne une pension de dix mille écus
Ronquillo, gouverneur du conseil de Castille, « en cette qualité ne donnoit pas chez lui la main à M. de Vendôme, malgré l'étrange Altesse et le genre que Mme des Ursins lui avoit fait donner… Il fut remercié avec une pension de dix mille écus » — destitué pour n'avoir pas plié devant l'idole de la camarera-mayor.
Retour du duc d’Aumont
« Le duc d'Aumont arriva de son ambassade d'Angleterre, et eut une longue audience du roi, dans son cabinet. On remarqua qu'il affecta toutes les manières anglaises jusqu'à nouer sa croix à son cordon bleu, comme les chevaliers de la Jarretière portent leurs médailles attachées à leur cordon. Son arrivée ne reçut pas de grands applaudissements. L'argent qu'il en sut rapporter sut aussi l'en consoler. »
Le roi de Sicile passe avec la reine en Sicile, et laisse le prince de Piémont régent avec un conseil
Le nouveau roi de Sicile alla « reconnoître cette île par lui-même, et ce qu'il en pourroit tirer », avec la reine. Il offrit la régence à sa mère, qui, « au peu de part qu'il lui avoit donné toute sa vie aux affaires…, sentit bien le vide d'un titre offert par la seule bienséance, et s'excusa de l'accepter » ; le prince de Piémont fut régent avec un conseil. Porté à Palerme par l'amiral Jennings, il y fut couronné, « et les Siciliens n'oublièrent rien par leurs empressements…, pour se mettre bien avec un prince aussi jaloux et aussi clairvoyant ». Jennings eut cinquante mille livres et un portrait enrichi de diamants.
Peterborough et Jennings saluent le roi
Le comte de Peterborough, « qui avoit tant de fois couru l'Europe, et servi l'archiduc en Espagne avec tant de fureur…, ne pouvoit durer en place » : Torcy le présenta au roi le 4 décembre, « et tout de suite Peterborough présenta Jennings au roi. Ces amiraux d'escadre ne sont, sous ces grands noms, que ce que sont parmi nous des chefs d'escadre. Celui-là disoit qu'il avoit gagné cinq cent mille écus depuis qu'il servoit. Il s'en faut tout que les nôtres gagnent autant. »
Électeur de Bavière à Paris ; voit le roi
« L'électeur de Bavière arriva le lundi 18 décembre de Compiègne à Paris, et vint descendre chez Monasterol son envoyé en cette ville… Il vit le roi l'après-dînée par les derrières à l'ordinaire, il fut seul avec lui une demi-heure dans son cabinet, et retourna après à Paris chez Monasterol, où il vit peu de monde, fort triste de n'espérer plus le titre de roi de Sardaigne. »

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