TOME VI · CHAPITRE IX
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
Le projet d'Écosse : Chevreuse « ministre d'État incognito » ; projet parallèle de faire révolter les Pays-Bas espagnols ; soupçons injustes de Chamillart éclaircis par Boufflers, retour sincère pour Bergheyck ; « ignorance et opiniâtreté surprenantes » de Vendôme devant le roi. Les principaux de la suite de Jacques III — Middleton et sa femme en tête, que Saint-Simon soupçonne — ; les officiers français ; Gacé désigné maréchal de France. Départ du roi d'Angleterre, arrêté par la rougeole à Dunkerque ; il met à la voile ; belle action du vieux lord Griffin ; espions à Dunkerque — l'expédition avortera en vue des côtes.
Les entrées
- Projet d’Écosse
- « Depuis longtemps un projet des plus importants frappoit secrètement à toutes les portes » : l'expédition d'Écosse. Hough, gentilhomme anglais rompu aux prisons — « il s'échappa toujours de la Tour de Londres » —, averti de la fermentation causée par l'union forcée de l'Écosse, « réduite en province sous le joug des Anglois », en porta l'idée à Caillières, qui la passa aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers : « c'étoit un moyen sûr de faire une diversion puissante » et de priver les alliés des forces anglaises. Le duc de Noailles se chargea de gagner Mme de Maintenon, « qui en étoit coiffée » ; le roi, « si rebuté des mauvais succès de ces sortes d'entreprises, n'y donna que par complaisance ».
- Duc de Chevreuse ministre d’État incognito
- Découverte capitale : « le duc de Chevreuse étoit en effet ministre d'État sans en avoir l'apparence et sans entrer au conseil ». Depuis trois ou quatre ans, les ministres des affaires étrangères, de la guerre, de la marine et des finances avaient ordre « de ne lui rien cacher » et de conférer de tout avec lui ; il entrait chez le roi « par les derrières ». Démasqué par Saint-Simon, « il rougit jusqu'au blanc des yeux, il s'embarrassa, il balbutia ». Le roi l'aurait volontiers mis au conseil — « c'étoit peut-être le seul homme d'esprit et savant qu'il ne craignît point » — mais Mme de Maintenon, Harcourt et La Rochefoucauld l'en empêchèrent : « il prit donc le parti de cet incognito, que je crois avoir été unique en ce genre ».
- Projet de faire révolter les Pays-Bas espagnols
- Projet jumeau : profiter « du désespoir dans lequel les traitements des Impériaux avoient jeté les Pays-Bas espagnols » pour les faire révolter pendant que l'Écosse étourdirait les alliés. Bergheyck fut mandé : « il ne le jugea pas impossible », comptant « pratiquer si bien les principaux des villes que tout réussiroit sans peine ».
- Soupçons injustes de Chamillart éclaircis par Boufflers
- Les soupçons injustes de Chamillart contre Bergheyck — semés par ceux de Bruxelles qui voulaient « ruiner son autorité » — furent dissipés par Boufflers, qui « reconnut qu'il n'y avoit point d'homme plus capable, plus fidèle, plus désintéressé ».
- Retour sincère de Chamillart pour Bergheyck
- Chamillart, « n'osant plus attaquer son autorité, entra enfin en concert avec lui de toutes choses, et s'en trouva si excellemment bien qu'il lui donna toute sa confiance, et devint pour toujours son ami particulier ».
- Ignorance et opiniâtreté surprenantes de Vendôme avec Bergheyck devant le roi
- Scène surprenante devant le roi : raisonnant sur Maastricht, Vendôme, « indigné qu'un homme de plume osât disputer de mouvements de guerre avec lui », soutint que la Meuse ne coulait pas là où Bergheyck la mettait. « Le roi, lassé d'une pure question de fait, prit des cartes…, et elle prouva que Bergheyck avoit raison. Un autre que le roi eût senti à ce trait quel étoit ce général de son goût…, mais ce fut Bergheyck qui demeura confondu de cette scène, et qui ne cessa depuis de trembler de voir les armées en de telles mains. »
- Principaux de la suite du roi d’Angleterre en Écosse ; leur état et leur caractère
- Les principaux de la suite du roi d'Angleterre : le duc de Perth, ancien chancelier d'Écosse dont les proches « y occupoient encore les premiers emplois » ; Scheldon, « un des plus beaux, des meilleurs et des plus étendus esprits de toute l'Angleterre » ; les deux Hamilton, frères de la comtesse de Grammont, « braves et pleins d'esprit, fidèles ».
- Middleton et sa femme ; leur état, leur fortune, leur caractère
- Middleton, seul secrétaire d'État : « un athée de profession et d'effet, s'il peut y en avoir » qui, quelques mois après la mort de Jacques II, conta à la reine que ce prince « lui étoit apparu la nuit » et qu'il était converti : « la confiance de la reine en lui n'eut plus de bornes ; il gouverna tout à Saint-Germain » — puis « quitta peu à peu la dévotion, et peu à peu reprit son premier genre de vie ». Lui et sa femme, gouvernante de la princesse, avaient « de l'esprit et de l'intrigue comme deux démons », et étaient « les seuls de tout ce qui étoit à Saint-Germain qui touchassent tous leurs revenus d'Angleterre ». Il n'osa contredire le projet, « mais il s'y rendit mollement. Tel fut le seul et véritable mentor que la reine donna au roi son fils. »
- Officiers généraux françois de l’expédition
- Officiers généraux français de l'expédition : trente vaisseaux armés à Dunkerque sous Forbin, six mille hommes, quatre millions envoyés ; lieutenants généraux Gacé — « bon et honnête homme, mais sans esprit, sans capacité, sans réputation quelconque à la guerre » — et Vibraye, « brave et fort débauché, c'étoit tout » ; Lévi, gendre de Chevreuse, l'ancien des maréchaux de camp.
- Gacé désigné maréchal de France ; son caractère
- Gacé désigné maréchal de France : Chamillart, intime des Matignon, fit expédier des patentes d'ambassadeur extraordinaire, « et le roi eut la complaisance de trouver bon que Chamillart remît au roi d'Angleterre un paquet cacheté, qui contenoit les provisions de maréchal de France pour le même Gacé, à qui ce prince le devoit remettre lorsqu'il auroit mis pied à terre en Écosse ».
- Départ du roi d’Angleterre, que la rougeole arrête à Dunkerque
- Le roi d'Angleterre partit de Saint-Germain le 6 mars — mais la rougeole, gagnée de sa sœur convalescente, « se déclara à Dunkerque, à la fin de l'embarquement. Voilà un homme au désespoir, qui veut qu'on l'enveloppe dans des couvertures et qu'on le porte au vaisseau. Les médecins crièrent que c'étoit le tuer avec certitude ; il fallut demeurer. »
- Il met à la voile
- « Enfin le roi d'Angleterre, à demi guéri et fort foible, se voulut déterminément embarquer le samedi 19 mars, malgré les médecins…, à six heures du matin, ils mirent à la voile par un bon vent et par une brume qui les fit perdre de vue sur les sept heures. »
- Belle action du vieux lord Greffin
- Belle action du vieux lord Greffin, « fort borné, fort protestant, mais fort fidèle » : n'ayant rien su du secret, il reprocha à la reine « son peu de confiance en lui, malgré ses services », vint demander « un cheval et cent louis à M. le comte de Toulouse ; et tout de suite piqua droit à Dunkerque, où il s'embarqua avec les autres ».
- Espions à Dunkerque
- « On arrêta, en divers endroits de Dunkerque, onze hommes que le gouverneur d'Ostende y avoit envoyés pour être exactement informés de tout. Il y en avoit un douzième qui se cacha si bien dans la ville qu'on ne le put trouver. »
- Le roi d’Angleterre battu d’une grande tempête
- « Il essuya le soir même une furieuse tempête, après laquelle il mouilla derrière les bancs d'Ostende » — et perdit ensuite deux fois vingt-quatre heures « de son chemin », méprise fatale « qui donna le temps aux Anglois de les joindre ».
- Attente et désirs des Écossois
- Attente et désirs des Écossais, contés par Rambure, séparé de l'escadre : remontant vers Édimbourg, il trouva « la mer couverte de barques » venues au-devant de leur roi, des pilotes prêts, un gentilhomme lui nommant les seigneurs signataires « assurés de plus de vingt mille hommes du pays prêts à prendre les armes, et de toute la ville qui n'attendoit que son arrivée pour le proclamer ».
- Le roi d’Angleterre, chassé en mer et combattu par la flotte anglaise, déclare Gacé maréchal de France et revient à Dunkerque
- Rejoint par la flotte anglaise, le conseil tenu sur le seul vaisseau royal — Middleton prévalant — perdit « beaucoup de temps et fort précieux » ; on renonça à entrer dans la rivière, puis au port d'Inverness, « malgré le duc de Perth, malgré les deux Hamilton, malgré tous les officiers principaux », et « il fut décidé qu'on reprendroit la route de France ». C'est dans ce mouvement, sous le canon ennemi, que le roi d'Angleterre ouvrit le paquet cacheté « et déclara Gacé maréchal de France. Il étoit difficile de l'être à meilleur marché. » Il rentra à Dunkerque le 7 avril « avec peu de ses vaisseaux, fort maltraités ».
- Gacé prend le nom de maréchal de Matignon
- « Il prit sur-le-champ le nom de maréchal de Matignon, en mémoire de son bisaïeul qui a fait l'honneur de leur maison. »
- Middleton et Forbin causes du retour, et très suspects
- « Middleton, qui avoit seul toute la confiance, prévalut » dans toutes les délibérations funestes, « et le chevalier de Forbin le seconda si puissamment, et d'une manière si équivoque » : tous deux causes du retour, « Middleton fut violemment soupçonné d'avoir bien averti les Anglois ».
- Belle action du chevalier de La Tourouvre
- Belle action du chevalier de La Tourouvre dans le combat d'arrière-garde : « il s'y distingua beaucoup et, avec son vaisseau, couvrit toujours celui du roi d'Angleterre, du salut duquel il fut uniquement cause ».
- Prisonniers sur le Salisbury bien traités
- Sur le Salisbury pris étaient le marquis de Lévi, lord Greffin et les deux fils de Middleton — ceux-ci « ni arrêtés, ni poursuivis, mais partout fort accueillis » (indice de plus) ; Lévi rejoignit Tallard à Nottingham, « le reste fut renvoyé en France sur leur parole ».
- Lévi lieutenant général
- « Lévi fut en même temps déclaré lieutenant général ; c'étoit pour cela que son beau-père l'avoit fait embarquer. »
- Grandeur de courage de Greffin
- Grandeur de courage de Greffin : « condamné promptement à mort, il insulta ses juges, demeura ferme à ne répondre jamais un mot qui pût intéresser personne, méprisa la mort, et fit tant de honte à ses juges qu'ils suspendirent l'exécution. La reine lui envoya un répit, puis un autre, sans que jamais il en demandât » — et il vécut libre dans Londres « comme dans sa patrie », plusieurs années, « et il y mourut de sa mort naturelle ».
- Époque des noms de chevalier de Saint-Georges et de Prétendant demeurés enfin au roi Jacques III
- « Ce fut la première fois que le roi d'Angleterre prit, pour être incognito, le nom de chevalier de Saint-Georges, et que ses ennemis lui donnèrent celui de Prétendant, qui lui sont enfin demeurés tous deux. Il montra beaucoup de volonté et de fermeté, qu'il gâta par une docilité qui fut le fruit d'une mauvaise éducation, austère et resserrée. »
- Entrevue du roi et de la cour débarquée et revenue à Marly
- Entrevue de Marly, le dimanche 22 avril : Middleton s'approcha seul du roi « d'un air fort remarquable, et lui embrassa la cuisse. Le roi le reçut gracieusement…, le regardant à chaque fois fixement, à en embarrasser un autre. » Les deux rois « doublèrent un peu le pas assez également l'un et l'autre, et avec la même égalité s'embrassèrent étroitement plusieurs fois. La douleur étoit peinte sur les visages de tous ces pauvres gens…, quelques mots indifférents qui mouroient sur les lèvres », et les courtisans ne tirèrent des Anglais « qu'une ignorance affectée qui disoit beaucoup ».
- Sage conduite de la reine Anne et de ses alliés
- Sage conduite de la reine Anne : avertie, elle cacha ses forces navales, « retint à Londres le duc d'Hamilton, le plus accrédité seigneur d'Écosse…, l'âme et le chef de toute cette affaire », et après l'avortement « ne voulut rechercher personne, et évita sagement de jeter l'Écosse dans le désespoir. Toute cette conduite augmenta fort son autorité chez elle et lui attacha les cœurs. » Les alliés firent sonner bien haut la tentative ; « ainsi avorta un projet si bien et si secrètement conduit jusqu'à l'exécution, qui fut pitoyable, et avec ce projet celui de la révolte des Pays-Bas ». Le « formidable triumvirat » Heinsius-Eugène-Marlborough conférait déjà à La Haye.
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved