TOME XVII · CHAPITRE XVI

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Résumé

Le Régent « fort irrité » de la promotion de Mailly, archevêque de Reims — la scène avec Le Blanc et l'auteur, La Vrillière survenant ; Velleron dépêché « avec défense de porter aucune marque de cardinal et de sortir de son diocèse » ; la « ridicule aventure » et le dépit de Languet, évêque de Soissons — état, ambition, écrits ; l'archevêque obéit ; « quel était Velleron » ; la conduite de l'auteur ; et la « rare et insigne friponnerie des abbés Dubois et de La F… » — la manœuvre du futur cardinal derrière l'affaire.

Les entrées

M. le duc d’Orléans, fort irrité de la promotion de l’archevêque de Reims, me mande, me l’apprend et dispute cette affaire avec Le Blanc et moi, où La Vrillière, gendre du frère de l’archevêque, survient
Le dimanche 10 décembre, une heure après la nouvelle de la promotion, le régent manda Saint-Simon — il était avec Le Blanc, La Vrillière survint — « fort en colère », résolu de dépêcher Velleron à Reims. Saint-Simon, sentant « toute la faiblesse du régent après le premier feu passé », se garda de contredire : « je montrai autant de colère que M. le duc d'Orléans..., je discutai avec lui tous les plus violents partis sans en exclure ni en inclure pas un..., et j'applaudis à tout. J'aurois tout gâté à faire autrement. » Il l'était de bonne foi sur le fond — « rien n'est plus préjudiciable à l'État... qu'une telle porte ouverte à l'ambition des ecclésiastiques qui... se livrent à une puissance étrangère pour en obtenir une dignité amphibie qui les élève à un rang monstrueux..., et rend le pape plus maître du clergé que le roi » — « mais Mailly... étoit mon parent et mon ami ; je ne voulois pas laisser casser la corde sur lui. »
Velleron dépêché à l’archevêque avec défense de porter aucune marque de cardinal et de sortir de son diocèse
Le chevalier de Velleron, enseigne des gardes du corps, fut dépêché « avec un ordre du roi de l'empêcher de sortir de Reims, de l'y faire retourner s'il le rencontroit en chemin, de lui défendre de porter la calotte rouge ni aucune marque ni titre de cardinal, et de la lui ôter de dessus la tête en cas qu'il l'y eût mise ».
Ridicule aventure et dépit de Languet, évêque de Soissons
Le Blanc, rentré à trois heures, conta la promotion à sa table, où le hasard l'avait placé « vis-à-vis Languet, évêque de Soissons » : « à ce mot, Languet se met presque en pied et s'écrie, les yeux allumés : Et qui, et qui ? » Mailly nommé le second, « Languet tombe sur sa chaise, la tête sur son assiette, se la prend à deux mains, et s'écrie tout haut : Ah ! il m'a pris mon chapeau. Un éclat de rire de la compagnie, mal étouffé..., réveilla le désintéressé prélat », qui « devint le spectacle de la compagnie ». L'aventure fut contée le lendemain à Saint-Simon par le chevalier de Tourouvre, voisin de table de Languet.
Son état, son ambition, ses écrits, sa conduite
« Qui eût dit du plat abbé Languet, bourgeois de Dijon, languissant dans les antichambres de Versailles..., qu'il eût osé lever les yeux jusqu'à la pourpre ? » Ses fameux avertissements étaient de Tourneli, docteur de Sorbonne — Mailly conta « mourant de rire » que Tourneli les lui avait d'abord offerts, et sa surprise de les voir paraître sous le nom de Languet « qui s'en déclaroit publiquement l'auteur. Tant que Tourneli vécut, ce prélat s'illustra de sa plume ; mais quand la mort la lui eut enlevée, le tuf parut à plein. » Peu d'évêques furent « aussi hardis à citer faux, à tronquer les passages..., à supposer des faits et des mensonges clairs avec la dernière audace » : témoin, devenu archevêque de Sens, son mandement contre Caylus, évêque d'Auxerre, supposant des plaintes « de tous les curés et chanoines du diocèse » — démenti trois semaines après par une lettre signée de tous ces curés et chanoines « à l'exception de quatre » : « l'archevêque de Sens, confondu et hors d'état de la moindre réplique, se tut..., mais bientôt il reprit vigueur avec son impudence accoutumée..., avec un front d'airain qui ne cherchoit qu'à surprendre et qui ne rougissoit jamais. »
Conduite de l’archevêque de Reims
La Vrillière, gendre du frère de l'archevêque, avait dépêché un courrier à Reims pour l'avertir « qu'il se perdroit sans ressource si cet officier le trouvoit avec la calotte rouge ». L'avis arriva à temps : « l'archevêque avoit déjà fait quelque chose de bien et quelque chose de mal. Il avoit reçu la calotte par le courrier du pape, au lieu de l'envoyer tout de suite au régent. Mais il n'avoit voulu recevoir à Reims aucun compliment de personne, il avoit fermé sa porte et il étoit parti pour Paris. »
Il obéit aux ordres que Velleron lui porte
Velleron le trouva « en deçà de Soissons, sans calotte rouge ni aucune marque de cardinal » ; ils disputèrent « un peu de temps dans le chemin tous deux pied à terre », l'archevêque voulant continuer pour remettre lui-même sa calotte au régent : Velleron l'emporta, le fit retourner par Soissons, d'où l'archevêque écrivit au régent « pour lui rendre compte de sa conduite et de son obéissance », et regagna Reims.
Quel étoit Velleron
Velleron « étoit un cadet de Provence, d'une médiocre naissance, fils pourtant d'une sœur du feu cardinal de Janson. Il avoit du monde, de la politesse, de la figure, de l'honneur et de la valeur, mais rien du tout au delà ; les dames le portèrent, il fit fortune, et il est mort ambassadeur en Angleterre, chevalier de l'ordre, sous le nom de comte de Cambis. »
Ma conduite avec le régent sur l’archevêque de Reims
Le succès du voyage permit à Saint-Simon « d'entamer un autre langage » : faire valoir le respect de l'archevêque, couvrir « la sottise d'avoir reçu la calotte rouge du courrier du pape », et représenter « qu'à chose faite..., il étoit de la prudence de se prendre à tout ce qui pouvoit sauver l'honneur et les apparences ». Contre lui : Dubois furieux, les envieux, les constitutionnaires mêmes « piqués de voir leur égal... en devenir un des chefs » ; pour lui : « l'engagement solennel de la cour de Rome, et la faiblesse du régent qui étoit la meilleure pièce en faveur de l'archevêque. Ces représentations étoient tellement conformes au naturel de M. le duc d'Orléans qu'elles firent plus de progrès et plus prompts que je ne l'avois espéré. »
Rare et insigne friponnerie des abbés Dubois et de La Fare-Lopis à l’égard l’un de l’autre
Le vrai ressort était ailleurs : l'abbé de La Fare-Lopis, grand vicaire de Mailly, « un fripon du premier ordre, plein d'esprit et de ressources », s'affronta à Dubois, essuya « les plus énormes pouilles en face sans se fâcher qu'à propos », puis lui fit sentir qu'il se méprenait : mieux valait servir Rome en tirant Mailly d'affaire, et s'acquérir son crédit pour le chapeau. « Ce funeste chapeau étoit la boussole de Dubois, et plus funestement encore Dubois étoit devenu la boussole du régent. » La Fare joua l'admiration : « Dubois, transporté de croire avoir trompé qui le trompoit en effet, embrasse l'abbé de La Fare..., s'écrie qu'un génie supérieur tel que le sien mériteroit le ministère..., et lui montre à découvert tout ce qu'il attend à Rome de la reconnoissance de Mailly. »
L’archevêque de Reims clandestinement à Paris
Sur l'ordre secret de Dubois, Mailly vint clandestinement à Paris — arrivé « la veille fort tard » du 20 décembre — « sans aucun concert avec nous, et à l'insu de tout ce qui lui appartenoit » : La Vrillière et Saint-Simon y virent « une équipée qui romproit toutes nos mesures ». Il fallut pourtant révéler l'arrivée au régent : « La Vrillière n'osa s'en charger, le paquet en tomba sur moi. »
Mystère très singulier de ce retour
« Ce mystère demeura religieusement renfermé entre l'abbé Dubois, l'abbé de La Fare et Mailly, archevêque de Reims, qui laissa pleinement croire à La Vrillière, à moi, qui le vîmes tous les jours..., qu'il étoit venu à l'aventure et au hasard de tout ce qui pourroit en arriver. »
Faiblesse et ambition de l’archevêque de Reims
Sa faiblesse éclatait avec son ambition : « Mailly étoit en calotte noire ; mais il avoit la rouge dans sa poche ; il l'en tiroit de fois à autre devant moi, la considéroit avec ravissement, par-ci par-là la baisoit, puis me disoit, les yeux enflammés, qu'il ne se la laisseroit pas du moins arracher de ses mains ; en vérité je crois qu'il couchoit avec elle, comme font les enfants avec une poupée qu'on vient de leur donner. »
Son premier succès et ma duperie
« Ma surprise fut grande », au lieu de la colère attendue, de voir le régent « sourire et me dire d'un air affable : Il a bien envie de porter sa calotte. » Saint-Simon plaida, crut vaincre : le régent verrait l'archevêque — amené le lendemain « par les derrières », Saint-Simon « seul en tiers », « dans mon carrosse et sans flambeaux » — et lui prescrivit ses conditions : nulle marque ni titre « jusqu'à ce qu'il eût reçu la calotte des mains du roi », retour immédiat à Reims, signer « l'archevêque duc de Reims » en France, mais permis d'écrire aux étrangers en signant « le cardinal de Mailly ». « Je crus avoir remporté une incroyable victoire..., je m'applaudissois de mon bien-dire, tandis que mes discours n'avoient pas la moindre part à leur succès » — tout était réglé d'avance entre Dubois et le régent : « je ne sus avoir été joué de la sorte que des années après. »
Manége de Dubois à l’égard de l’archevêque de Reims, dont je suis encore parfaitement la dupe
Dubois « le laissa languir cinq mois dans son diocèse dans cet état amphibie..., le préparer par l'ennui et l'impatience à se rendre flexible à tout ce qu'il pourroit en exiger ». Saint-Simon pressait le régent de temps en temps, et crut enfin obtenir le retour et la calotte : « je me remerciois de ce que mon éloquence et ma persévérance avoit enfin réussi... : autre duperie et tout aussi lourde que la première. Je n'eus pas plus de part à la conclusion que je n'en avois eue à l'ébauche, et le rare est que sur toutes les deux La Vrillière soit mort dans l'erreur et qu'il y a fort peu de gens qui n'y soient encore. »
Comment Mailly, archevêque de Reims, obtint enfin de recevoir des mains du roi sa calotte rouge, où je le conduisis
Le dénouement vint du corps de doctrine du cardinal de Noailles, qu'il fallait faire signer aux évêques absents. La Fare, chargé en principe de Reims, grossit la difficulté, effraya Dubois, puis proposa son expédient « causa sine qua non » : députer à Mailly son premier suffragant Languet, porteur de deux lettres du régent — l'une flatteuse, assurant « que, signant ou refusant, il pouvoit venir quand il voudroit recevoir sa calotte des mains du roi » ; l'autre mandant « qu'il falloit signer nettement et sur-le-champ, ou compter qu'il demeureroit exilé et sans calotte pour toujours ». « Languet, si outré que l'archevêque lui eût pris son chapeau, eut le goupillon de le lui aller assurer ; il porta les deux lettres à l'archevêque, qui empocha l'une et se para de l'autre. Il signa tout de suite, et se hâta d'accourir jouir en plein de son cardinalat. » Saint-Simon le mena aux Tuileries : l'archevêque « présenta [sa calotte rouge] au roi, ôta la noire qu'il avoit sur la tête, se baissa tout le plus bas qu'il lui fut possible, et reçut sur sa tête la rouge des mains du roi » ; le régent l'appela alors « M. le cardinal ». « Le cardinal se contint tant qu'il put ; mais il ne touchoit pas à terre. Je le remenai chez lui au bout du Pont-Royal. Ainsi finit cette longue et mystérieuse affaire. »

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