TOME X · CHAPITRE VIII

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Résumé

Arras bombardé ; L'Écluse emporté par Broglio ; Ducasse arrive avec les galions — extraction, fortune, mérite du corsaire fait chevalier de la Toison. Morts du comte de Brionne ; Monterey et Los Balbazes se font prêtres — « raison ordinaire de cette dévotion en Espagne ». L'altesse accordée en Espagne à la princesse des Ursins et à Vendôme, avec les traitements « des deux don Juan » — explication de l'éclat qu'ils firent. Le roi à Marly « rétablit le jeu et la vie ordinaire avant l'enterrement du Dauphin et de la Dauphine » — la phrase qui juge ; Lœwenstein prince de l'empire ; l'abbé de Vassé.

Les entrées

Arras bombardé par les ennemis
« Il se passa deux bagatelles en Flandre dans le courant du mois de mars. » Les ennemis vinrent bombarder Arras « pour brûler des amas de fourrages, et ne causèrent presque aucun dommage » — alerte sans conséquence sur cette frontière épuisée, où l'on n'échangeait plus que des coups d'épingle en attendant la campagne.
L’Écluse emporté par Broglio
Le maréchal de Montesquiou, apprenant que les ennemis avaient mis huit cents hommes dans le bourg de l'Écluse, y envoya Broglio, « aujourd'hui maréchal de France et duc ». Celui-ci rencontra en chemin un parti de trois cents chevaux qui se retira sous le canon du château ; il « força les ennemis de se retirer dans ce château, qu'il prit après avoir emporté ce bourg et les retranchements ; prit ou tua les huit cents hommes et les trois cents chevaux. On étoit si peu accoutumé aux aventures heureuses qu'il fut beaucoup parlé de celle-là. »
Ducasse arrive avec les galions
« Une beaucoup meilleure fut l'arrivée de Ducasse à la Corogne avec les galions très-richement chargés qu'il étoit allé chercher en Amérique. On les attendoit depuis longtemps avec autant d'impatience que de crainte des flottes ennemies… Ce fut une grande ressource pour l'Espagne qui en avoit un extrême besoin, un grand coup pour le commerce qui languissoit…, et un extrême chagrin pour les Anglois et Hollandois qui les guettoient depuis si longtemps avec tant de dépenses et de fatigues. » Durtal — l'actuel duc de La Rochefoucauld, alors dans la marine sous Ducasse — fut envoyé porter au roi cette grande nouvelle.
Son extraction, sa fortune, son mérite ; est fait chevalier de la Toison
Le roi d'Espagne fit Ducasse chevalier de la Toison d'or, « au prodigieux scandale universel » : « Ducasse étoit connu pour le fils d'un petit charcutier qui vendoit des jambons à Bayonne. » Brave et bien fait, il passa en Amérique « et s'y fit flibustier », acquit richesses et réputation à la tête de ces aventuriers, servit utilement à l'expédition de Carthagène, entra dans la marine du roi et devint lieutenant général — « il auroit été maréchal de France si son âge l'eût laissé vivre et servir, mais il étoit parti de si loin qu'il étoit vieux lorsqu'il arriva. C'étoit un des meilleurs citoyens et un des meilleurs et des plus généreux hommes que j'aie connus, qui sans bassesse se méconnoissoit le moins. »
Mort et caractère du comte de Brionne
« Il mourut en ce même temps un homme de meilleure maison, mais d'un mérite qui se seroit borné aux jambons s'il fût né d'un père qui en eût vendu. Ce fut le comte de Brionne, accablé d'une longue suite d'apoplexies », chevalier de l'ordre de 1688 « et le premier danseur de son temps, quoique médiocrement grand et assez gros. C'étoit un assez honnête homme, mais si court et si plat que rien n'étoit au-dessous » ; sa famille n'en faisait aucun cas, et son père venait de le forcer à se démettre de ses survivances. « M. le Grand, qui n'étoit pas tendre, disoit qu'il buvoit tout son bon vin, et trouvoit cela fort mauvais. Il n'eut pas la peine d'avoir à s'en consoler. »
Monterey et Los Balbazes ; quels ; se font prêtres
Deux grands d'Espagne fort distingués se firent prêtres : le comte de Monterey et le marquis de Los Balbazès. Monterey, second fils de don Louis de Haro — le premier ministre qui « traita et signa avec le cardinal Mazarin la paix des Pyrénées et le mariage du roi, dans l'île des Faisans » —, avait été vice-roi de Catalogne, gouverneur général des Pays-Bas, conseiller d'État et président du conseil de Flandre, « enfin disgracié et chassé sous le ministère du duc de Medina-Celi ». Los Balbazès descendait du « fameux capitaine Ambroise Spinola de l'une des quatre premières maisons de Gênes », lignée de cardinaux, de vice-rois et d'ambassadeurs alliée aux Colonne et aux Medina-Celi.
Raison ordinaire de cette dévotion en Espagne
Pourquoi ces vocations tardives ? « Les privilèges du clergé sont tels en Espagne qu'un particulier qui y entre garantit sa famille de toutes recherches…, ils dérobent aussi à la justice séculière les personnes du clergé, et rendent leurs punitions impossibles. Ces considérations, beaucoup plus que la dévotion ni même pour les grands seigneurs que l'ambition du cardinalat, y font entrer ceux qui des grands emplois tombent en disgrâce, qui mettent ainsi leurs biens à couvert et leurs personnes en sûreté. »
Altesse accordée en Espagne et à la princesse des Ursins et au duc de Vendôme, avec les traitements à ce dernier des deux don Juan
« L'Espagne avoit ses Titans, sur le modèle de ceux de France, qui ne gagnèrent pas moins que les nôtres à la mort du Dauphin. » La princesse des Ursins, « qui d'avance se comptoit déjà souveraine », voulut faire sentir son poids : liant son intérêt à celui du duc de Vendôme pour s'assurer « l'appui certain et tout-puissant de Mme de Maintenon et de M. du Maine », elle obtint un ordre du roi d'Espagne aux grands « de la traiter désormais d'Altesse et le duc de Vendôme aussi, auquel on expédia une patente qui lui donnoit tous les rangs, honneurs et prérogatives dont avoient joui les deux don Juan. Cette nouveauté fit en Espagne un éclat prodigieux, et y causa un dépit et une consternation générale. »
Explication de ces traitements et de l’éclat qu’ils firent
Explication de l'éclat : la dignité de grand d'Espagne « va d'égal avec tous les souverains non rois » ; on n'y connaît d'Altesse pour personne. Les deux don Juan d'Autriche étaient des bâtards reconnus de rois — le premier, fils de Charles-Quint, « célèbre par le gain de la bataille de Lépante » ; le second, fils de Philippe IV « né d'une comédienne », qui arracha l'autorité à la régente et l'exerça tout entière — et les bâtards, en Espagne, héritent presque comme les légitimes, jusqu'aux grandesses. « M. de Vendôme n'étoit point bâtard de leur dernier roi, il n'avoit aucun droit à la couronne d'Espagne ; nulle parité donc avec don Juan. » Cette égalité de traitement avec les enfants royaux « bannit volontairement beaucoup de gens de la cour et du service ». En France même on s'indigna ; « Mme de Maintenon et M. du Maine ravis n'osèrent le marquer. Le roi même fut très-sobre à en parler. »
Le roi à Marly, où il rétablit le jeu et la vie ordinaire avant l’enterrement du Dauphin et de la Dauphine
Le roi alla le mercredi 6 avril à Marly, « où, quoique le Dauphin et la Dauphine ne fussent pas encore enterrés, il rétablit son petit jeu chez Mme de Maintenon dès le vendredi suivant, et voulut le salon à l'ordinaire, et que M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry y tinssent le lansquenet public et le brelan, et des tables de différents jeux pour toute la cour. Il ne fut pas longtemps sans dîner chez Mme de Maintenon une ou deux fois la semaine, et à y entendre de la musique avec les mêmes dames familières » — la cour reprenait ses plaisirs sur des cercueils encore sans sépulture.
Lœwenstein fait prince de l’empire
Mme de Dangeau, l'une des dames familières de ces musiques, « eut la joie d'y apprendre que le comte de Lœwenstein son frère, qui pendant l'occupation de la Bavière, en étoit administrateur pour l'empereur, avoit été fait prince de l'empire ».
Abbé de Vassé ; son caractère ; refuse l’évêché du Mans
« On y sut en même temps que l'abbé de Vassé refusoit l'évêché du Mans. C'étoit un grand homme de bien depuis toute sa vie, qui ne s'étoit jamais soucié que de l'être, mais qui ne laissoit pas de voir bonne compagnie, et d'en être fort considéré : il avoit plus de soixante ans, et ne put être tenté de l'épiscopat à cet âge, quoique placé au milieu des terres de sa maison. Je n'ai pas voulu omettre ce refus pour la rareté dont il est, et pour celle encore d'avoir choisi un homme de qualité et de ce mérite. C'étoit un phénomène pour le P. Tellier. »
Le roi d’Angleterre a la petite vérole à Saint-Germain ; répudie son confesseur jésuite
« Le roi d'Angleterre eut la petite vérole à Saint-Germain. On lui fit recevoir les sacrements. On ne sait par quelle raison il fit comme Mme la Dauphine, et ne voulut point de son confesseur jésuite ; il envoya chercher le curé de la paroisse, à qui il se confessa » — second désaveu public des jésuites en quelques semaines, que Saint-Simon note sans l'expliquer.
Mort de la princesse d’Angleterre à Saint-Germain
La reine sa mère s'enferma avec lui « et prit toutes les précautions possibles pour séparer la princesse sa fille du mauvais air. Elles furent inutiles ; la petite vérole la prit, elle en mourut le septième jour, qui fut le lundi 18 avril. Ce fut une grande affliction pour la reine d'Angleterre, avec la triste perspective de sa séparation prochaine d'avec le roi son fils par la nécessité de la paix. » Le corps de la princesse fut porté sans cérémonie aux Filles Sainte-Marie de Chaillot, où la reine se retirait souvent.
Mort et caractère de Mlle d’Armentières
Mlle d'Armentières mourut à Paris « à plus de quatre-vingts ans. C'étoit une fille de beaucoup de mérite, d'esprit et de vertu, qui avoit été longtemps fort pauvre, qui devint après fort riche, et qui dans ces deux états eut quantité d'amis et d'amies considérables. » Recueillie jeune chez la duchesse d'Orval, elle lui fut à son tour « fort utile quand elle la vit tombée dans la pauvreté ». Elle laissa quatre mille livres de pension à la duchesse d'Orval, l'usufruit de son bien à la duchesse du Lude, « son amie intime de tout temps, et le fonds à M. d'Armentières, son plus proche parent, et l'aîné de sa maison ».
Sa famille, sa fortune, sa maison
Longue histoire de cette maison de Conflans, qui se prétend issue « de mâles en mâles de la maison de Brienne » : la branche de Saint-Remi vivait dans l'indigence, sa maison ressemblant « fort à une hutte ». Trois fils s'en relevèrent : Armentières et le chevalier de Conflans, « nés avec beaucoup d'esprit et d'envie de faire », se firent instruire malgré la pauvreté, furent produits dans le monde par la maréchale de Chamilly, puis Armentières s'introduisit chez Mme d'Argenton, dont les soupers amusaient M. le duc d'Orléans, et épousa en 1709 la seconde fille de la sage Mme de Jussac « par le concours fort rare de l'épouse et de la maîtresse ». Les frères devinrent l'un après l'autre premiers gentilshommes de la chambre du prince ; le bailli de Conflans se perdit plus tard en insultant la bâtardise du grand prieur, fils du régent et de Mme d'Argenton — ingratitude qui choqua le monde, toute la fortune des siens venant du père et de la mère de l'offensé.
Mort de Mme de Villacerf, douairière
« Mme de Villacerf, veuve de Villacerf qui avoit eu les bâtiments, et [qui avoit] été si bien avec le roi, et mère du premier maître d'hôtel de la Dauphine qu'on venoit de perdre, mourut fort vieille d'une saignée qui lui fut faite pour quelques légers accès de fièvre, où on lui coupa le tendon. »
Courageuse opération de Mme Bouchu
« Mme Bouchu, veuve du conseiller d'État et mère de la comtesse de Tessé, fut plus heureuse. Elle cachoit un cancer depuis longtemps, dont une seule femme de chambre avoit la confidence. Avec le même secret elle mit ordre à ses affaires, soupa en compagnie, se fit abattre le sein le lendemain de grand matin, et ne le laissa apprendre à sa famille ni à personne que quelques heures après l'opération ; elle guérit parfaitement. » Mais « après tant de courage et de sagesse », on la vit quelques années plus tard « épouser le duc de Châtillon cul-de-jatte, pour la rage d'être duchesse, pour ses grands biens, et longtemps après mourir d'une fluxion de poitrine pour avoir voulu aller jouir de son tabouret à Versailles par le grand froid ».
Mort, caractère et famille de la marquise d’Huxelles
La marquise d'Huxelles, mère du maréchal, mourut « à quatre-vingt-cinq ou six ans, avec la tête entière et la santé parfaite jusqu'alors ». Fille du président Le Bailleul, surintendant des finances, veuve en premières noces du frère aîné de Nangis — dont elle toucha « soixante et dix ans durant six mille livres de douaire » —, « c'étoit une femme de beaucoup d'esprit, qui avoit eu de la beauté et de la galanterie…, mais point de la cour. Elle étoit impérieuse et s'étoit acquis un droit d'autorité. Des gens d'esprit et de lettres, et des vieillards de l'ancienne cour, s'assembloient chez elle, où elle soutenoit une sorte de tribunal fort décisif. » Son fils, « qu'elle traita toujours avec hauteur, ne fut jamais trop bien avec elle, et ne la voyoit guère. »
Mort et caractère du bailli de Noailles
« Le bailli de Noailles mourut aussi à Paris, à l'archevêché, où le cardinal son frère l'avoit retiré depuis quelque temps, que ses affaires se trouvoient fort délabrées. Il avoit deux belles commanderies, et il étoit ambassadeur de Malte. C'étoit un très-bon homme et honnête homme, tout uni, qui avoit été fort libertin toute sa vie, et qui à la fin pensoit à son salut. »
Le roi nomme le P. La Rue confesseur de M. le duc de Berry, et retient le P. Martineau pour le petit Dauphin
« Le P. Tellier jugea que le P. La Rue avoit besoin de quelque marque de considération après ce qui lui étoit arrivé à la mort de la Dauphine. Le roi le nomma donc confesseur de M. le duc de Berry, et déclara qu'il réservoit pour le petit Dauphin le P. Martineau », confesseur du prince « dont la perte affligeoit toute l'Europe » — les jésuites relevaient ainsi habilement leur homme du soufflet public du changement de confesseur.
Mémoire publié du Dauphin sur l’affaire du cardinal de Noailles
« Ces pères, accoutumés à tirer parti de tout, firent grand bruit d'un mémoire trouvé dans les papiers du Dauphin sur l'affaire du cardinal de Noailles, qui ne lui étoit rien moins que favorable. Ils l'envoyèrent à Rome et le firent imprimer. Ce mémoire au moins ne fut pas trouvé dans sa cassette. » Saint-Simon proteste de son exactitude sur les vrais sentiments du prince, confiés « si peu de jours avant la mort de Mme la Dauphine » : le mémoire a pu dater des commencements de l'affaire ; le prince « a pu jeter sur le papier le pour en attendant le contre ; on a donné ce pour, et si le contre s'est trouvé il a été bien supprimé ». La cabale ennemie du cardinal triompha, « armée de ce grand nom, mais ce triomphe, bâti sur un fondement si peu solide…, ne fut pas de longue durée ».
Service et enterrement du Dauphin et de la Dauphine à Saint-Denis
Le lundi 18 avril se firent à Saint-Denis « le service et l'enterrement des deux Dauphins et de la Dauphine, épouse et mère ». M. le duc d'Orléans et le comte de Charolois furent les princes du deuil ; M. le duc de Berry « se résolut à y aller et fut ainsi le premier prince du deuil ». Trois princesses : Mme la duchesse de Berry, Mme la Duchesse, Mlle de Bourbon. « Le duc de Beauvilliers eut le courage d'y porter la queue de M. le duc de Berry. » Maboul, évêque d'Aleth, prononça l'oraison funèbre ; M. de Metz officia — et, demandant du vin pour la seconde ablution, on lui versa le grand vase de vinaigre posé sur la crédence en cas de défaillance : « il l'avala d'un trait et ne s'aperçut qu'à la fin ». Le lendemain, Saint-Simon embrassa Beauvilliers : « Vous venez donc d'enterrer la France. Il en convint avec moi. Hélas ! s'il étoit au monde, combien plus en seroit-il persuadé aujourd'hui. »
Queues étranges
Queues étranges : celle de Mme la duchesse de Berry portée par le comte de Roucy, Biron et Montendre ; celle de Mme la Duchesse « fort inégalement portée par Montpipeaux, qui étoit Rochechouart, et L'Aigle, fils de sa dame d'honneur » ; les princes ne menèrent point les princesses « à cause de l'inégalité du nombre ». Dangeau, chevalier d'honneur des deux Dauphines à leur mort, « eut le même dégoût à toutes les deux » : comme jadis Bellefonds pour la dauphine de Bavière, ce fut le maréchal de Tessé, premier écuyer, qui porta la couronne au lieu de lui, « et d'O le manteau en la place du maréchal ».
Bout de l’an de Monseigneur à Saint-Denis
« La présence des corps dans le chœur de Saint-Denis avoit fait différer l'anniversaire de Monseigneur. M. de Metz y officia le jeudi 21 avril avec l'assistance accoutumée, où se trouvèrent M. le duc de Berry, M. le duc d'Orléans, MM. les comtes de Charolois et prince de Conti ; le roi y fit aller aussi le duc du Maine et le comte de Toulouse » — le bout de l'an du père célébré trois jours après l'enterrement du fils.
Service à Notre-Dame pour le Dauphin et la Dauphine
Le mardi 10 mai, service à Notre-Dame pour le Dauphin et la Dauphine : MM. les ducs de Berry et d'Orléans et le comte de Charolois princes du deuil ; Mmes la duchesse de Berry, Mlle de Bourbon et Mme de Charolois princesses — alors que ce devaient être Madame et Mme la duchesse d'Orléans, « parce que le deuil doit être du même rang que de ceux dont on fait le deuil » ; mais « jusqu'aux princesses du sang en usent comme pour une garde de fatigue, et le roi ne s'en soucioit pas ». La queue de M. le duc de Berry fut « étrangement portée » : entre autres par La Haye, « très-mince gentilhomme » devenu écuyer particulier, « chose même dont on fut d'autant plus scandalisé que ce fut l'ouvrage de Mme la duchesse de Berry ». « Le P. Gaillard fit une belle oraison funèbre. »
Le clergé y obtient le premier salut séparément de celui de l’autel
À ce service, « le clergé gagna d'être salué séparément de l'autel et immédiatement après, et immédiatement avant le catafalque, qui reçut deux saluts à cause des deux corps. Mlles de Bourbon n'eurent qu'un salut ensemble, comme étant de même rang » — conquête de cérémonial soigneusement enregistrée par le mémorialiste.
Violet des cardinaux
Le cardinal de Noailles officia, et « sa personne seule étoit en ornements violets, parce que les cardinaux n'en portent jamais de noirs : précision d'orgueil qui monte jusqu'à l'autel » — trait décoché en passant contre la pourpre romaine et ses exemptions du deuil commun.
Le cardinal de Noailles mange avec Mme la duchesse de Berry
Après le service, le cardinal de Noailles « donna un superbe dîner aux princes et aux princesses du deuil, et aux principales dames. M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry le firent mettre à table » — honneur insigne de manger assis avec les petits-enfants de France. En retournant à Versailles, M. le duc de Berry alla voir M. le Duc à l'hôtel de Condé, « qui n'étoit pas encore en état de sortir de sa chambre » depuis son œil crevé.
Service à la Sainte-Chapelle, où le P. La Rue fait l’oraison funèbre
« La chambre des comptes fit faire, le mardi 24 mai, un grand service à la Sainte-Chapelle, pour M. [le Dauphin] et Mme la Dauphine. Le P. La Rue y fit l'oraison funèbre, qui fut assez belle. On fut étonné qu'il s'en fût chargé après ce qui lui étoit arrivé à la mort de cette princesse ; indépendamment de cet événement la fonction n'étoit guère celle d'un confesseur. »
Je vais passer un mois ou cinq semaines à la Ferté
Sur la fin du voyage de Marly, M. de Beauvilliers pressa Saint-Simon d'aller à la Ferté ; il vint dire à Mme de Saint-Simon « qu'il savoit très-précisément que Mme de Maintenon alloit éclater contre moi, et que, sans en alléguer nulle cause, j'allois être chassé, si de moi-même je ne me retirois pour un temps », convenant avec elle d'« une sorte de langage de chiffre, pourtant sans chiffre » pour l'avertir de loin. « Je ne vis jamais si promptement changer un visage très-austère en un très-serein que fit celui du duc, sitôt que j'eus lâché la parole de partir… je suis toujours demeuré persuadé que le roi ou Mme de Maintenon me l'avoient envoyé. » L'absence dura « un mois ou cinq semaines » ; le départ ne fit aucun bruit, et au retour Saint-Simon vécut avec M. le duc d'Orléans « tout comme j'avois fait auparavant ».
Causes de ce voyage
Causes du voyage : la douleur de Saint-Simon avait trahi « la grandeur de ma perte » — il demeura « pour constant à la cour… que j'avois lieu d'être fort affligé comme un homme qui a perdu la plus grande et la plus certaine fortune ». Or cette idée « ne cadroit pas » avec le prétendu crime de M. le duc d'Orléans : trop avant à la fois avec les intimes du Dauphin et avec le prince accusé, Saint-Simon ne pouvait ignorer le moindre soupçon s'il en existait ; sa conduite le détruisait donc publiquement, « brèche » dans l'opinion « chez tous les gens indifférents, raisonnables et raisonnants, qui choquoient directement l'intérêt si cher de M. du Maine, et la volonté si déployée de Mme de Maintenon ». On l'avertit plusieurs fois que le roi était mécontent « de m'avoir vu de ses fenêtres dans les jardins avec son neveu ».
Chalois vient d’Espagne arrêter un cordelier en Poitou ; ce qu’il devient
Chalois, « l'homme à tout faire de la princesse des Ursins », fut dépêché pour un voyage « si mystérieux que l'obscurité n'en a jamais été éclaircie » : dix-huit jours en chemin, inconnu, il arrêta au couvent de Bressuire en Poitou un cordelier « qui s'écria : “Ah ! je suis perdu !” dès qu'il se vit arrêté », le mit aux prisons de Poitiers, puis vint à Marly conférer une demi-heure avec le roi. Le moine, amené « pieds et poings liés à la Bastille », y fut livré au seul d'Argenson, puis reconduit par Chalois même à Ségovie, dans une tour où Saint-Simon apprit dix ans plus tard, visitant ce beau château, « qu'il juroit horriblement contre la maison d'Autriche…, qu'il ne lisoit que des romans ». « On prétendit qu'il avoit fait son marché pour empoisonner le roi d'Espagne et les infants… mais le mystère de toute cette affaire étant demeuré mystère, je me garderai d'en porter un jugement. »
Renouvellement d’horreurs sur M. le duc d’Orléans
« Tant d'apparat n'étoit pas fait pour n'en pas tirer parti » : tout fut aussitôt « rempli des bruits les plus affreux contre M. le duc d'Orléans qui, par ce moine, qui toutefois étoit bien loin lors de la mort de nos princes, les avoit empoisonnés, et en prétendoit bien empoisonner d'autres. En un instant Paris retentit de ces horreurs ; la cour y applaudit, les provinces en furent inondées, et tôt après les pays étrangers avec une rapidité incroyable, et qui montroit à découvert la préparation du complot… Ce fut un redoublement de rage affreux. » Le prince « laissa tomber cette pluie à verse faute de pouvoir l'arrêter » ; n'ayant « jamais ouï parler de ce moine, il n'en eut pas aussi la plus légère inquiétude ».
Adresse d’Argenson à son égard
D'Argenson, lieutenant de police, interrogea seul le cordelier et « en rendoit directement compte au roi, au désespoir de Pontchartrain » qui crevait de dépit de voir son subalterne devenir « une espèce de ministre plus craint, plus compté, plus considéré que lui ». Habile, d'Argenson « fut assez adroit pour faire sa cour à M. le duc d'Orléans de ce qu'il ne trouvoit rien qui le regardât » : il « vit en habile homme la folie d'un déchaînement destitué de tout fondement », que le prince serait « très-principal en France pendant une minorité que l'âge du roi laissoit voir d'assez près », « et cette conduite, comme on le verra en son temps, lui valut une grande fortune ».
Mme de Gesvres demande juridiquement la cassation de son mariage pour cause d’impuissance
« Il arrive assez souvent que les événements les plus tristes sont suivis de quelque farce imprévue » : la jeune marquise de Gesvres, née Mascrani, riche héritière mal gouvernée par Mme de Revel, s'enfuit chez sa grand-mère Vertamont « et de cet asile fit signifier une demande de cassation de son mariage pour cause d'impuissance. Les factums de part et d'autre mouchèrent… L'affaire se plaida à l'officialité » ; le marquis prétendant n'être point impuissant, « il fut ordonné qu'il seroit visité par des chirurgiens, et elle par des matrones ». « Les gens connus et même distingués alloient s'en divertir aux audiences ; on y retenoit les places dès le grand matin… Les pauvres Gesvres en pensèrent mourir de dépit et de honte. » Le procès ne finit qu'avec la vie de la marquise ; « on se persuadoit malignement qu'elle n'avoit pas tout le tort, et son mari en a confirmé la pensée en ne songeant pas à se remarier depuis plus de trente ans ».
Départ des généraux : Villars en Flandre, Harcourt et Besons sur le Rhin, Berwick aux Alpes, Fiennes en Catalogne
« Les généraux partirent chacun pour l'armée qu'ils devoient commander : Villars pour la Flandre, Harcourt et Besons pour le Rhin, Berwick pour le Dauphiné et les Alpes ; et Fiennes, lieutenant général, remplaça en Catalogne le duc de Noailles qu'on ne songea pas à faire servir » — disgrâce tacite de l'homme de la tabatière, parti se guérir à Vichy d'une apoplexie qu'il n'avait pas eue.
Mariage de Bissy avee Mlle Chauvelin
« Bissy, fils du lieutenant général et petit-fils d'un de ces légers chevaliers de l'ordre de M. de Louvois en 1688, épousa la fille de Chauvelin, conseiller d'État. Il vit bientôt après son oncle dans une éclatante fortune, et longues années après toute puissance et les sceaux entre les mains du frère de sa femme, qui finit comme Icare ; et de ces deux fortunes si proches de Bissy il n'en attrapa rien. »
Mariage de Meuse avec Mlle de Zurlauben
« Meuse, de la maison de Choiseul, épousa la fille de Zurlauben, tué lieutenant général distingué, et de la sœur de Sainte-Maure » — alliance sans éclat que le mémorialiste consigne au fil des mariages de l'année.
Mort, extraction, caractère de l’abbé de Sainte-Croix
« L'abbé de Sainte-Croix mourut à plus de quatre-vingt-dix ans. Il avoit six abbayes, un prieuré, un petit gouvernement, les chiens du roi pour le chevreuil. Il étoit fils du célèbre Molé, premier président et garde des sceaux, et n'avoit jamais été que maître des requêtes, ni songé qu'à chasser et à se divertir de toutes les façons, jusqu'à sa mort, dans une santé parfaite. Il venoit de temps en temps faire sa cour au roi, qui toujours lui parloit et le distinguoit, en considération des grands services de son père que le roi n'a jamais oubliés. »
Mort, famille et caractère de Cominges, et sa dépouille
« Deux hommes d'une grosseur énorme, de beaucoup d'esprit, d'assez de lettres, d'honneur, et de valeur, tous deux fort du grand monde, et tous deux plus que fort libertins, moururent en ce même temps » : Cominges fut le premier. Fils et neveu de Guitaut et de Cominges, tous deux capitaines des gardes de la reine mère « employés aux exécutions de confiance les plus délicates » — l'arrestation du conseiller Broussel, celle des princes de Condé et de Conti et du duc de Longueville au Palais-Royal en 1650 —, il servit surtout comme aide de camp du roi, qui le traitait avec familiarité « à cause de la reine mère ». « Les courtisans, pendant les campagnes du roi, appelèrent par plaisanterie les bombes et les mortiers du plus gros calibre des Cominges…, ce nom leur est demeuré dans l'artillerie. Cominges trouvoit cette plaisanterie très-mauvaise. » Sa dépouille : le gouvernement de Saumur fut donné à d'Aubigny, « cousin prétendu de Mme de Maintenon, quoique tout jeune ».
Mort et caractère de La Fare
« La Fare fut l'autre démesuré en grosseur », capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans après l'avoir été de Monsieur : « un homme que tout le monde aimoit, excepté M. de Louvois, dont les manières lui avoient fait quitter le service. Aussi souhaitoit-il plaisamment qu'il fût obligé de digérer pour lui. Il étoit grand gourmand ; et au sortir d'une grande maladie, il se creva de morue et en mourut d'indigestion. Il faisoit d'assez jolis vers, mais jamais en vers ni en prose rien contre personne. Il dormoit partout les dernières années de sa vie. Ce qui surprenoit c'est qu'il se réveilloit net, et continuoit le propos où il le trouvoit, comme s'il n'eût pas dormi. »
Mort du président Rouillé
« Rouillé, président en la chambre des comptes, des ambassades duquel j'ai parlé plusieurs fois, où il avoit toujours fort bien fait, fut trouvé mort dans son lit à Paris par ses valets allant l'éveiller le matin du 30 mai. Il s'étoit couché en bonne santé ayant soupé chez la princesse d'Espinoy. C'étoit un homme sec et sobre autant que son frère le conseiller d'État étoit gourmand, ivrogne et débauché, et aussi sage que l'autre l'étoit peu. »
Mort de l’abbé d’Uzès
« Le duc d'Uzès perdit aussi l'abbé d'Uzès, son frère, chanoine de Strasbourg » — simple mention dans la litanie des morts du printemps 1712.
Rohan, évêque de Strasbourg, fait cardinal
Le dimanche 29 mai arriva de Rome la nouvelle « d'une promotion de onze cardinaux que le pape venoit de faire : c'étoit celle des couronnes, dans laquelle le cardinal de Rohan fut compris. Ce fut le plus beau cardinal du sacré collège ; aussi étoit-il le fils de l'amour. Mais sa mère n'en eut pas la joie, peut-être en eut-elle la douleur où elle étoit. C'est de quoi il ne nous appartient pas de juger » — allusion transparente à Mme de Soubise, morte en 1709, et à sa liaison avec le roi.
Désordres de la Loire
« Le débordement de la Loire désola encore cette année l'Orléanois et la Touraine, noya beaucoup de gens et de bestiaux, et entraîna quantité de maisons. C'étoient les fruits du crédit qu'avoit eu La Feuillade du temps de Chamillart, comme je l'ai remarqué en son temps » — les turcies négligées sous ce favori continuaient de coûter des vies.
Duc de Fronsac sort de la Bastille
« Le duc de Richelieu, qui avoit fait mettre le duc de Fronsac, son fils, à la Bastille, il y avoit quelque temps, paya ses dettes et l'en fit sortir le croyant bien corrigé » — espérance paternelle dont la suite des Mémoires montrera l'illusion, ce fils devenant le célèbre maréchal de Richelieu, prodige de dettes et de scandales.

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