TOME XII · CHAPITRE VIII
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Résumé
Le plan de gouvernement : « réflexions sur le gouvernement présent et sur celui à établir » ; l'auteur propose au duc d'Orléans les conseils — la polysynodie — et leur ordre : marine, finances et guerre, affaires ecclésiastiques et feuille des bénéfices, constitution, jésuites, P. Tellier, Rome et le nonce, évêques, affaires étrangères, dedans du royaume. Il « s'excuse de se choisir une place » et refuse obstinément les finances — « l'état forcé des finances ; banqueroute préférable à tout autre parti » : la position radicale assumée et défendue.
Les entrées
- Réflexions sur le gouvernement présent et sur celui à établir
- « Il y avoit longtemps que je pensois à l'avenir » : le grand dessein était « l'entier renversement du système de gouvernement intérieur dont le cardinal Mazarin a emprisonné le roi et le royaume ». Saint-Simon retrace l'histoire : Richelieu avait justement réduit les grands « à leur juste mesure » ; mais Mazarin, « étranger de la lie du peuple », jura « la perte de toute grandeur et de toute autorité autre que la sienne », éloigna par état la noblesse des affaires et fit « l'élévation de la plume et de la robe..., en sorte que les choses sont arrivées au point que le plus grand seigneur ne peut être bon à personne, et qu'en mille façons différentes il dépend du plus vil roturier ». D'où le dessein « de commencer à mettre la noblesse dans le ministère avec la dignité et l'autorité qui lui convenoit, aux dépens de la robe et de la plume » — et le mot fameux au duc de Beauvilliers : « je voudrois être né de bonne et ancienne maison..., l'ambition d'être élevé à la première dignité de mon pays..., un gouvernement de place, jouir de cela, et je serois content. »
- Je propose à M. le duc d’Orléans les divers conseils et l’ordre à y tenir
- Il fallait « renverser le monstre qui avoit dévoré la noblesse, c'est-à-dire le contrôleur général et les secrétaires d'État » — « ces cinq rois de France » qui gouvernaient « sous le nom du roi véritable, et presque en tout à son insu ». Saint-Simon proposa les conseils qu'il avait conçus dès 1709 et que Mgr le duc de Bourgogne avait adoptés : éteindre deux charges de secrétaires d'État et celle de contrôleur général, transférer leurs signatures aux chefs des conseils, supprimer « cette prétendue signature du roi dont personne n'étoit la dupe » ; et dans chaque conseil, « une égalité parfaite d'autorité de fonctions entre tous les membres, et une balance exacte entre eux et le chef » : le chef parle le dernier, ne rapporte rien, n'a que sa voix, et porte au conseil de régence toutes les affaires accompagné d'un conseiller d'avis contraire ; registres signés et vérifiés. L'exemple de Vienne prouvait la praticabilité, celui de l'Espagne des votes par écrit le danger des lenteurs.
- L’établissement des conseils résolu ; discussion de leurs chefs
- « M. le duc d'Orléans goûta extrêmement ce projet, qui fut maintes fois rebattu et discuté entre lui et moi. Il sentit l'importance du secret et le garda. La résolution prise, il fallut débattre les sujets » : Saint-Simon lui représenta « qu'il n'avoit point à choisir pour les chefs des conseils des affaires ecclésiastiques, de la guerre, de la marine et des finances » — les places s'imposaient d'elles-mêmes ; et qu'il fallait balancer si bien « l'inclusion, l'exclusion, la distribution des emplois, que son autorité, bien loin d'en souffrir, n'en fût que plus confirmée ».
- Marine
- Pour la marine : impossible de faire l'affront au comte de Toulouse, « amiral, qui avoit commandé des flottes, qui avoit gagné une bataille navale..., d'un caractère sage et modéré, et aussi aimé et estimé en général que celui de son frère étoit méprisé et abhorré ». Mais pour que ce conseil ne devînt pas « une chimère », y joindre en président le maréchal d'Estrées, « homme droit, d'honneur, sachant et connoissant bien la marine », uni de longue main au comte de Toulouse contre Pontchartrain.
- Finances et guerre
- Pour les finances : le maréchal de Villeroy était chef du conseil royal — « ne lui pas laisser cette place... c'étoit le plus sanglant affront qu'il se pût faire » ; « son incapacité et sa futilité le rendoit un personnage fort indifférent à la tête d'affaires qu'il n'entendoit ni n'entendroit jamais » : il suffisait d'y joindre un président. Pour la guerre : Villars, second maréchal de France, « qui avoit commandé les armées jusqu'à la paix qu'il avoit faite depuis lui-même à Rastadt et à Bade, et qui ne lui étoit pas suspect ».
- Affaires ecclésiastiques et feuille des bénéfices
- Pour les affaires ecclésiastiques et la feuille des bénéfices : le cardinal de Noailles s'imposait par « l'âge, les mœurs, la suite d'une vie apostolique et sans reproche..., sa qualité d'archevêque de la capitale..., un groupe de raisons transcendantes qui en emportoient la démonstration ». Quant aux cardinaux de Rohan et de Bissy, remettre la feuille « à deux ambitieux esclaves de la cour de Rome..., tous deux de dominer le clergé et la cour, et d'être chefs de parti », c'eût été « se livrer au cri et au ressentiment universel » — tout le poids de la Sorbonne, des curés de Paris, des corps réguliers et des parlements étant « ouvertement déclarés pour la cause et pour la personne du cardinal de Noailles, qui avoit tous les cœurs ».
- Constitution
- Sur la constitution, le conseil de Saint-Simon fut la stricte neutralité : « déclarer qu'il n'en prendroit aucun [parti] dans cette affaire », présenter aussitôt le cardinal de Noailles au nouveau roi, ouvrir les prisons, révoquer les lettres de cachet, « laisser une égale liberté de part et d'autre, mais ne souffrir d'aucun côté la licence, ni pas plus les longueurs à terminer » ; traiter Rohan et Bissy avec distinction mais fermeté — « s'ils osoient s'échapper tant soit peu, leur dire poliment, mais avec une fermeté sèche, de songer à qui ils ont l'honneur de parler ; et sur-le-champ la pirouette ». Car ces gens « ne seroient jamais contents..., surtout entretiendroient cette guerre pour se rendre nécessaires et importants, parce qu'il n'y a plus de parti... quand l'affaire qui l'avoit fait est finie ».
- Jésuites
- Pour les jésuites : « faire enlever les jésuites Lallemant, Doucin et Tournemine, et leurs papiers ; mettre le dernier au donjon de Vincennes..., les deux autres au cachot, en des prisons différentes..., qu'on ne sût où ils sont, et les y laisser mourir ; ce sont les boute-feu de toute cette affaire, et de très dangereux scélérats. » Puis mander le provincial et les supérieurs de Paris, « leur témoigner estime, amitié..., que vous aimez la paix, et, poussant un peu le ton, que vous la voulez », et proportionner les grâces à leur conduite effective.
- P. Tellier
- Pour le P. Tellier : lui dire « que vous n'oubliez point les services qu'il vous a rendus..., mais que le roi veut qu'il soit conduit sur-le-champ à la Flèche », avec défense d'écrire ou recevoir aucune lettre non vue ; « que du reste le roi lui donne six mille livres de pension, et que, s'il en désire davantage, il n'a qu'à parler » ; que rien ne lui manque « en bois, en meubles, en logement, en nourriture, en livres » ; et faire saisir ses papiers pendant l'audience même, deux hommes sûrs le « paquetant » ensuite en carrosse pour la Flèche. Saint-Simon assurait le prince « d'une joie et des bénédictions publiques de cette conduite ».
- Rome et le nonce
- Pour Rome et le nonce Bentivoglio — « un fou et un furieux par ambition, sans religion ni honneur, et qui entretenoit publiquement une fille de l'Opéra » — : ne jamais se commettre avec lui, « lui refuser toute audience sous prétexte de la multitude d'affaires », le renvoyer à Torcy chargé « de battre la campagne, le lasser ainsi, et se moquer de lui ». Au pape, « force respects, désirs, soumissions », puis représenter pathétiquement que ce que « le roi le plus craint, le plus absolu, le plus obéi qui ait jamais régné en France » n'a pu opérer en quatre ou cinq ans de grâces, de menaces et de violence, « il ne faut pas espérer d'un temps de minorité, par conséquent de faiblesse » ; et faire revenir au nonce « que s'il n'est sage, on ne sera pas retenu d'informer le pape de sa conduite scandaleuse... et de lui fermer le chemin au cardinalat par cela même qu'il emploie à le hâter ».
- Évêques ; leur assemblée
- Pour les évêques : « séparer et finir l'assemblée actuelle des évêques qui n'est bonne ni occupée qu'à brouiller », n'écouter rien « qu'après qu'on aura su par les intendants des provinces que tous les évêques sont arrivés chacun dans son diocèse » ; empêcher qu'aucun ne revienne à Paris, veiller par les procureurs généraux « qu'ils ne se courent point les uns les autres » ; châtier qui ne serait pas sage « aussi dans sa parenté, moyen très sensible et d'autant plus efficace que des parents d'évêques... n'ont pas les ressources des évêques ».
- Commerce du clergé de France à Rome, et à Paris avec le nonce
- Point capital : « la nouvelle licence de leur correspondance à Rome et de leurs liaisons avec le nonce. Jamais ni l'un ni l'autre ne s'étoit toléré avant l'affaire de la constitution » — nul ecclésiastique ne pouvait écrire à Rome « sans la permission expresse du roi sur chaque chose » ; « à l'égard des nonces, ni commerce ni visites ». « Le P. Tellier avoit le premier osé rompre cette barrière, et que n'osa-t-il pas ? » Rome et le nonce s'attachèrent ainsi « un clergé vain, oisif, avare, ambitieux, ignorant, et pour la plupart pris de la lie du peuple » : il fallait remettre les anciennes règles en vigueur, ne laissant le commerce de Rome qu'aux trois cardinaux et celui du nonce à cinq ou six désignés, et « châtier sévèrement et irrémissiblement » toute transgression.
- Affaires étrangères
- Restaient les affaires étrangères : Huxelles et Harcourt étaient « deux hommes sur qui il ne devoit pas compter, mais qui outre leurs établissements étoient dans le public... à ne pouvoir laisser ». « La situation où M. le duc d'Orléans avoit été si longtemps avec l'Espagne, et les liaisons étroites d'Harcourt en ce pays-là, et avec Mmes de Maintenon et des Ursins, le déterminèrent aux affaires étrangères pour Huxelles. »
- Affaires du dedans du royaume
- Et à Harcourt le conseil « des affaires du dedans du royaume » — l'ancien conseil des dépêches. « Cela fut bientôt décidé. »
- Je m’excuse de me choisir une place, et je refuse obstinément l’administration des finances
- « Mais vous, me dit M. le duc d'Orléans, vous me proposez tout le monde, et ne me parlez point de vous ; à quoi donc voulez-vous être ? » Il lui proposa la présidence du conseil des finances. « Je le remerciai de l'honneur et de la confiance, et je le refusai respectueusement » : nulle aptitude — « je ne savois pas les premières règles de l'arithmétique ; je ne m'étois jamais mêlé de l'administration de mon bien » ; et à l'argument de sa probité : « peu importeroit à la chose publique que je volasse les finances, ou que mon incapacité les laissât voler. » « La fin de plus d'une heure de ce débat fut de se fâcher contre moi. »
- État forcé des finances
- La vraie raison était l'état forcé des finances : « je n'y voyois que le choix de l'un de ces deux partis ; de continuer et d'augmenter... toutes les impositions pour pouvoir acquitter les dettes immenses, et conséquemment achever de tout écraser, ou de faire banqueroute publique par voie d'autorité..., injustice énorme et qui ruineroit une infinité de familles. » « Oserois-je avouer une raison encore plus secrète ? Me trouvant chargé des finances, j'aurois été trop fortement tenté de la banqueroute totale, et c'étoit un paquet dont je ne me voulois pas charger devant Dieu ni devant les hommes. »
- Banqueroute préférable à tout autre parti
- Suit le grand plaidoyer pour la banqueroute, « la moins cruelle des deux » injustices. Doctrine : « la monarchie n'est point élective et n'est point héréditaire. C'est un fidéicommis, une substitution faite par la nation à une maison entière » ; le successeur « ne tient rien de celui à qui il succède..., tout engagement pris par le roi prédécesseur périt avec lui ». Effets : les bourses resserrées rendraient impossibles « ces sommes immenses » qui financent les guerres perpétuelles, les « entreprises romaines » de bâtiments, le luxe — « impossibilité qui le force à un gouvernement sage et modéré » ; la France délivrée « d'un peuple ennemi, sans cesse appliqué à la dévorer » — les traitants ; le laboureur et l'artisan travaillant « plus pour soi et pour sa famille que pour tant d'animaux voraces qui le sucent ». Souvenir décisif : Louis XIV en larmes devant ses ministres, Torcy « implorant la paix comme à ses genoux » chez Heinsius, les humiliations de Gertruydemberg — fruit de Louvois et du pouvoir sans barrières. Quant aux traités étrangers, « les rois ne traitent point par édits avec les puissances étrangères » : l'objection est « spécieuse mais frivole ».
- Je persiste au refus des finances, malgré le chagrin plus que marqué de M. le duc d’Orléans
- « M. le duc d'Orléans ne me trouva donc pas plus disposé à me charger des finances après le loisir qu'il m'avoit donné pour y penser... Il se fâcha, il n'y gagna rien. La fâcherie se tourna en mécontentement si marqué que je le vis moins assidûment..., en un mot, de ce qui s'appelle la pluie et le beau temps. Cette bouderie froide de sa part, tranquille de la mienne, dura bien trois semaines. Il s'en lassa le premier » : « Hé bien ! donc, voilà qui est donc fait ? Vous demeurez déterminé à ne point vouloir des finances ? » Puis, faisant des tours de chambre tête basse : « Mais qui donc y mettrons-nous ? »
- Je propose le duc de Noailles
- « Je le laissai un peu se débattre, puis je lui dis qu'il en avoit un tout trouvé, s'il le vouloit tout au meilleur... ; je nommai le duc de Noailles. »
- Résistance et débat là-dessus
- « À ce nom il se fâcha et me répondit que cela seroit bon pour remplir les poches de la maréchale de Noailles, de la duchesse de Guiche, qui de profession publique vivoient des affaires qu'elles faisoient à toutes mains, et enrichir une famille la plus ardente et la plus nombreuse de la cour, et qui se pouvoit appeler une tribu. » Saint-Simon répliqua que Noailles avait « plus d'esprit qu'il n'en falloit », une fortune complète le mettant « à l'abri de toute tentation » ; que les affaires de la mère et de la sœur venaient d'ordres du roi aux contrôleurs généraux ; et qu'un tel homme « ne pouvoit avoir d'autre ambition que de se faire une réputation par son administration ».
- M. le duc d’Orléans y consent à la fin
- « Cette discussion souffrit bien des répliques en plus d'une conversation de part et d'autre, et finit enfin par laisser M. le duc d'Orléans déterminé à faire le duc de Noailles président du conseil des finances. J'étois en effet persuadé qu'il y feroit fort bien, surtout étudiant comme il faisoit assidûment sous Desmarets..., et j'étois bien aise aussi d'appuyer le cardinal de Noailles par cette place de son neveu. »
- Je suis destiné au conseil de régence
- « Et vous enfin, me dit-il, que voulez-vous donc être ? » Saint-Simon demanda une simple place au conseil du dedans ; le prince : « Une place dans le conseil du dedans, c'est se moquer, et ne se peut entendre. Dès que vous n'en voulez pas absolument être chef, il n'y a plus qu'une place qui vous convienne et qui me convient fort aussi : c'est que vous soyez du conseil où je serai, qui sera le conseil suprême ou de régence. » Je l'acceptai et le remerciai. Depuis ce moment cette destination demeura invariable » — et Harcourt fut arrêté chef du conseil du dedans, la présidence n'étant instituée qu'à la marine et aux finances « pour contrebalancer la trop grande autorité des deux chefs, et suppléer à l'ineptie en finance du maréchal de Villeroy ».
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